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Haïti-Culture : Quand le sens du mot « nèg » devient porteur d’humanité ?


jeudi 17 mars 2016

Par Edner Fils Décime

P-au-P, 17 mars 2016 [AlterPresse] ---- L’une des plus belles réussites du Créole haïtien aurait été le « moment, où le mot nèg devient synonyme d’être humain », estime le journaliste, réalisateur et écrivain suisse, Arnaud Robert, à l’occasion de la célébration de la journée internationale de la francophonie (20 mars), avec pour thème « le pouvoir des mots ».

« Nèg, au début, c’était un mot péjoratif. Au moment, où il est intégré dans le langage courant pour signifier être humain, on désamorce l’insulte. Et je trouve que c’est un procédé absolument extraordinaire (...) », explique Robert, qui participait à une émission spéciale sur la station en ligne AlterRadio.

Kidnappé en Afrique, pour être réduit en esclavage dans la colonie française de Saint-Domingue, le Noir, traité comme « bête de somme » par le négrier, « Noir », était synonyme d’absence d’humanité.

Par une sorte de retour de stigmates, pour désigner l’être humain, sans égard à sa couleur de peau, noire ou blanche, l’Haïtienne ou l’Haïtien l’appelle nèg « nègre ».

Pour parler de François Hollande (président français), comme de Barack Obama (président américain), l’Haïtiennne ou l’Haïtien dira Nèg sa a (« Ce nègre »).

Cette démarche, « pour désamorcer l’injure », est très présente dans les sociétés-marges, souligne Robert.

Aux États-Unis d’Amérique, par exemple, beaucoup d’afro-américaines et d’afro-américains – notamment dans la culture hip hop – s’appellent « nigger ».

Ces types de mots deviennent des marqueurs discursifs communautaires.

Depuis qu’il a pris l’habitude (à partir de 2003) de visiter la république d’Haïti, Robert se voit appeler Blan.

Arnaud Robert ne se sent, pas du tout, gêné d’être rangé dans la catégorie de Blan, que la langue Créole utilise, sans connotation raciste aucune.

« C’est génial. C’est une catégorie au-delà des couleurs (…), ce mot Blan, qui est complètement séparé de la notion de couleur. Il dit le fait d’être étranger. C’est, pour moi encore, une belle réussite du Créole haïtien. C’est pourquoi je dis que je suis Blan par essence. De toute ma vie, je resterai un étranger ici », affirme-t-il.

Le journaliste suisse, qui anime régulièrement, lors de ses passages, différents ateliers à l’intention de jeunes journalistes haïtiens, évoque le choc d’une « Burkinabè », pensant que sa couleur de peau favoriserait davantage son intégration et qu’elle serait prise pour une Haïtienne.

« Elle a été très choquée d’être appelée blan. Donc, vue comme une étrangère », raconte Robert, qui a animé une table ronde, le mercredi 16 mars 2016, à l’Institut français d’Haïti (Ifh), à Port-au-Prince, autour du thème « Mots des blancs, maux des noirs ».

Celui, qui tient la chronique « journal d’un blanc », dans « Le Nouvelliste », depuis 2012, comprend bien la référence à Frantz Fanon (Peaux noires, masques blancs) de sa proposition thématique.

« On est dans des jeux de masques », soutient le journaliste suisse, qui a publié un livre de 219 pages sous le titre « journal d’un blanc » aux éditions de l’Aire.

« La position même de journaliste est une position extérieure, par rapport à la société. Je trouve qu’il faut rester en observateur. Il faut presque rester sur le seuil des sociétés, que l’on traverse. La position de blan, dans un pays comme Haïti, je la trouve personnellement intéressante. Et ça va très bien, avec ma position de journaliste », avance-t-il.

Prix "personnalité étrangère de l’année", décerné à Arnaud Robert

Arnaud Robert, qui arpente l’espace haïtien - dans sa géographie, dans son histoire et dans sa culture - depuis 2003, sera primé par le Ministère des affaires étrangères et des cultes (Maec) d’Haïti comme « personnalité étrangère de l’année » pour « son travail de valorisation de la francophonie en Haïti et son accompagnement à la formation de la jeunesse haïtienne ».

Le lauréat du prix « personnalité étrangère de l’année » du Maec présentera son parcours professionnel au public au cours d’une conférence-débats à Port-au-Prince, à la Fondation connaissance et liberté (Fokal), ce jeudi 17 mars 2016. [efd emb rc apr 17/03/2016 11:20]