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Pour un ordre social humain en Haïti (2 de 5)


mardi 8 mars 2016

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 6 mars 2016

Dans l’optique de la dignité qui est l’essence de l’être humain, l’Accord du 6 février 2016, s’il ne conduit pas à la vérification des élections du 9 août et du 25 octobre 2015, représente une dérive pathétique dans le sordide. La communauté internationale qui ne jure que par cet Accord ne comprend que sa stratégie de manipulation des consciences est vouée à l’échec. Le chahut dont Martelly et de sa bande ont été l’objet le prouve. La solution que préconise la communauté internationale consiste à superposer le vrai et le faux et à donner tous les pouvoirs à un Parlement dont bien des membres sont élus frauduleusement. En ce sens, l’Accord du 6 février 2016 est une caricature si le gouvernement de transition ne satisfait pas les revendications fondamentales du mouvement de la rue qui a infligé une triple défaite au Core Group, à Martelly et à sa bande de Tèt Kale. Sinon, on risque de donner l’impression que « le chien aboie, la caravane passe ! »

L’Accord du 6 février représente un poison pour Haïti s’il donne une claire préférence aux manigances des députés et sénateurs élus frauduleusement. Cette politique de démence va soulever les cœurs et appeler à la mobilisation générale contre la situation outrancière qui avait été créée par les bandi legal du parti Tèt Kale de Michel Martelly. En trainant pour ne pas organiser la commission de vérification et de validation des résultats des élections du 9 août et du 25 octobre 2015, le gouvernement issu de l’Accord du 6 février 2016 donne la preuve de sa volonté de plaire aux Tèt Kale. C’est aussi le cas pour la manœuvre consistant à éviter que l’orage éclate avec les audits sur la gestion financière du gouvernement antérieur. Entretemps, un autre enjeu est de laisser passer le temps dans des manœuvres dilatoires afin que le pouvoir exécutif tombe comme un fruit mûr dans les mains des parlementaires mal élus.

Les parlementaires ! En effet, l’article 7 de la première partie de l’Accord du 6 février stipule : «  Le mandat du Président provisoire est de 120 jours maximum à partir de la date de son installation. Le cas échéant l’Assemblée Nationale prendra les dispositions qui s’imposent.  » Dans cette optique, les parlementaires ne veulent pas débloquer la situation en décidant du vote du premier ministre Fritz Jean choisi par le président provisoire Jocelerme Privert. INITE/VERITE d’un côté et PHTK de l’autre jouent à se faire peur dans des combats d’arrière garde afin que l’ossature d’un gouvernement de sortie de crise ne soit pas possible. Le moment est venu de mettre entre parenthèses les intérêts mesquins de gens qui refusent d’être ramenés à la raison. De gens qui ne comprennent pas que l’État n’a pas d’argent pour payer les ministres, directeurs généraux et le personnel pléthorique de l’administration.

Le diagnostic de la maladie du corps social exige un chef de gouvernement capable de mobiliser l’appui financier international dans un temps record. Il faut donc une personne ayant un profil permettant une telle mobilisation. La nation est obligée de ne voir qu’à partir de cet œil pour trouver un cadre compétent ayant des relations avec le club très sélect de la finance internationale. Il revient au président Privert de vendre cet argument fondamental aux parlementaires qui n’ont pas cette vision. Ou encore à ceux qui jouent à l’imbécile et au distrait. La question du partage du pouvoir au sein du gouvernement provisoire doit être creusée mais elle doit être secondaire par rapport au désastre financier qui affecte le pays. La faillite de l’économie nationale est le vrai sujet qui doit préoccuper les consciences. En ce sens, toutes les décisions qui ne vont pas dans cette direction indiquent que quelque chose ne tourne pas rond.

Protestations contre l’agression subie par le professeur Auguste D’Meza

En effet, on est en droit de se demander l’utilité d’une déclaration de politique générale alors qu’en théorie le Premier Ministre du gouvernement provisoire ne dispose que de 70 jours par rapport au 14 mai. Cette position est surprenante ! Pourquoi le Premier Ministre provisoire devrait-il faire tout ce cirque devant le Parlement ? Est-ce la feuille de route du gouvernement provisoire qui importe ou bien l’appartenance politique du Président ou du Premier Ministre ? On ne saurait leur nier le droit de parole, mais pas trop fort et pas longtemps. Avec les déficits publics variant entre 3.5% et 8% du PIB au cours des cinq dernières années, la Banque de la République d’Haïti (BRH) a eu recours au financement monétaire et à l’augmentation du taux de réserve qui ont résulté dans l’augmentation de l’inflation. Dans cette conjoncture, il faut un premier ministre capable de mobiliser 300 millions de dollars immédiatement pour réussir la transition.

Il est venu le temps de rompre avec les mauvais côtés de notre culture tikouloute et bakoulou qui est maitre dans l’art de passer à côté des vraies questions. Et dans cette optique, contrairement au président Privert qui dit : « Que personne n’attende de moi un chambardement total de l’administration », les membres du statu quo des forces économiques ne renonceront pas par bonté d’âme aux privilèges qu’ils se sont taillés depuis 1986. Il faut non seulement un chambardement total de l’administration mais aussi et surtout un chambardement total de l’ordre cannibale qui domine la société haïtienne. Sans un tel chambardement, sans une révolution, aucun changement ne sera possible dans l’univers des charlatans et de la mafia légué par François Duvalier et ses assassins.

Nous vivons dans un univers où tout est faux avec la perpétuation du duvaliérisme dans les habitudes politiques. Le professeur Auguste D’Meza vient encore de le rappeler avec beaucoup de courage à l’émission Le Point animé par le journaliste Wendell Théodore sur Radio Métropole le 2 mars 2016. Sans langue de bois, dans un discours qui a du liant, Gougousse a pris à bras le corps les problèmes de fond de la société haïtienne. En constatant de manière avérée l’impunité qui ronge notre société, Gougousse a mis à mal au fond d’eux-mêmes, tous ceux et celles qui, terrorisés préfèrent se la fermer pour ne pas se trouver six pieds sous terre. Sur un ton relax mais étoffé, Gougousse a exposé les manœuvres politiciennes en cours et les horreurs de la corruption des parlementaires et d’une classe politique paralysée, contrainte de faire carrière sur la pourriture ambiante.

Le professeur D’Meza a parlé dans un langage progressiste ouvert et généreux. Avec le même aplomb, sans illusions, comme il l’avait fait en 2015 sur Ranmasse à Radio Caraïbes où il dénonçait la parodie de procès qui libérait le 17 avril 2015 Sonson La Familia et Renel le récif. Nous protestons énergiquement contre les bandits qui se sont abattus sur lui et l’ont sévèrement tabassés après sa prestation. Comme le souligne Jude Simon, « Le pouvoir central ne condamne pas le fait et pour cause. Ni les organismes de droits humains, ni Métropole dont il était l’invité, ni les autres médias, ni les grands journalistes ou icônes de notre presse, ni le président de l’association nationale des médias (celui-ci n’existe que pour s’exciter sur des histoires carnavalesques banales et sans intérêt pour le pays) [1]. »

Il faudrait mettre un bémol et même plus à la dernière partie de cette déclaration. Le moment douloureux que vient de vivre le professeur D’Meza ne doit pas servir de prétexte pour attaquer la presse indépendante en général. Ce n’est pas le moment d’avoir des sons discordants en insinuant que les attaques fascistes de Martelly contre des journalistes sont « des histoires carnavalesques banales et sans intérêt pour le pays. » C’est de l’hérésie de parler ainsi de la clandestinité. Des démocrates et progressistes ne sauraient se mettre sur la même longueur d’onde que la bande à Martelly. Une telle approche faite à partir de l’arrière-boutique de la clandestinité ne peut que nuire aux intérêts de la lutte pour sauver ce qui peut l’être. Pour une nouvelle Haïti.

Non à « la classe politique de pouvoir d’État »

Il importe aux forces démocratiques et progressistes de ne pas se laisser prendre dans ce que le professeur Marcel Gilbert nomme «  la classe politique de pouvoir d’État  [2] » qui réduit la politique uniquement à un gâteau à partager. Le mouvement social revendicatif doit reprendre la mobilisation pour exiger que ses demandes de transparence soient satisfaites. Contrairement au président Privert qui dit « il n’y aura pas de commission spéciale pour auditer l’administration Martelly » [3]. Le moindre attachement au sérieux commande de donner la première place à l’établissement d’une telle commission spéciale qui ne saurait être vue comme vecteur de « persécutions politiques ». Il importe d’être catégorique et d’éviter toute caricature.

On ne saurait accepter que les organismes tels que l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), l’Unité Centrale des Renseignements Financiers (UCREF) et la Cour Supérieure des Comptes soient en charge de réaliser les audits financiers qui s’imposent. Ces institutions de façade ont orchestré et avalisé toute la corruption sous les gouvernements de Préval et Martelly. Où sont les résultats de ces institutions dans la lutte contre l’impunité. L’ordre social cannibale et meurtrier a été maintenu en toute circonstance . Pour des millions ou pour des miettes. Le militant de l’OPL, Robert Marcello, directeur de la Commission Nationale des Marchés Publics (CNMP) a même été assassiné par les bandits le 12 janvier 2009.

Les criminels notoires voulaient même aller plus loin dans leur attirance morbide. Méthilde Marcello, ingénieure-agronome et une des filles de Robert Marcello, a été obligée en août 2010 de laisser Haïti pour échapper aux menaces des assassins de son père. Robert Marcello n’avait rien fait de mal. Il croyait seulement qu’une autre Haïti était possible. Dans une lettre en date du 6 février 2009, selon Rose Marcello, une autre de ses filles disait que « l’un des reproches qu’on pouvait faire à son papa était, malgré son pragmatisme légendaire, d’avoir été trop naïf envers l’Etat haïtien, d’avoir trop cru à la décence des uns et des autres ; d’avoir cru, même parfois par-delà ses négations, qu’une autre Haïti est possible ; que chacun sur cette île a droit à une vie décente [4]. »

Devant la gravité de ces outrances, nous avons dit « Non à l’enterrement du dossier Robert Marcello » dans un texte publié à AlterPresse le 5 juillet 2010 dans lequel il est écrit : « On sait qu’en 2007-2008, la CNMP (Commission Nationale des Marchés Publics) a attribué de gré à gré une grande part des marchés publics, soit 88 sur 233, représentant 38.5% de son portefeuille. Pourquoi l’assassinat de Robert Marcello correspond-t-il au décaissement des 197.5 millions de dollars pour le financement du Programme d’urgence post-désastre adopté par le gouvernement suite à la saison cyclonique 2008 ? Quels sont les rapports entre l’élimination physique de Robert Marcello le 12 Janvier 2009 et la publication trois jours auparavant d’un article du journal Le Matin dans lequel Jean Hector Anacassis, sénateur du Département de l’Ouest, demande que le budget du CNE (Centre National des Équipements) qui était alors de 21% du budget du Ministère des Travaux Publics, Transports et Communication (MTPTC) soit augmenté à 70% ? [5] Pourquoi les marchés confiés au CNE ne figurent pas dans la liste des marchés attribués par la CNMP ? Pourquoi Marcello avait-il été convoqué au Palais national quelques jours avant sa disparition ? Qui lui a remis après cette réunion une enveloppe contenant un chapelet et pourquoi ? On ne peut donc pas se démarquer de l’hypothèse que l’assassinat de Robert Marcello ait à voir avec son refus d’accepter que les travaux routiers confiés au CNE soient réalisés en régie, en dehors des procédures de la CNMP [6]. »

La décision du président provisoire Privert de faire appel aux institutions caricaturales mentionnées antérieurement n’est pas raisonnable. Il n’est un secret pour personne que les droits de l’homme et la transparence dans les affaires publiques sont galvaudés par l’UCREF et l’ULCC. Loin de protéger la liberté de rendre des comptes, elles orchestrent plutôt un libertinage systématique. Se mete chat veye mantèg . Faire appel à ces entités représente donc une manière de congédier, sans autre forme de procès, la vérité sur la corruption et les assassins. C’est une décision qui n’a aucune originalité et encore moins de mérite du bon sens ou de sens du concret. On sait que la tâche n’est pas facile pour mettre Haïti sur une autre voie et qu’il n’y aura pas de cadeau. Mais on pensait qu’après les manifestations du 22 janvier 2016, que le passage pourrait s’effectuer sans grande peine.

Les grands bandits circulent et continuent de se livrer à des magouilles impunément. On se rend compte que la terre promise restera un éternel mirage pour tous ceux et celles qui croient au Père Noël c’est-à-dire qui pensent moissonner sans cultiver ou encore qui croient pouvoir avoir des fruits sans les cueillir. Non seulement les prévaricateurs n’ont jamais été poursuivis mais certains ont même repris du service et se retrouvent en première loge dans le gouvernement de 120 jours. En clair, c’est un mauvais signal qui est donné. Il faut appliquer des corrections et éviter que les jours et les semaines qui viennent donnent lieu à des accidents de parcours d’une ampleur plus importante.

En attendant, la série noire continue. Pendant que le président Privert décide de réduire le nombre de ministères (mesure à laquelle il faut applaudir), bien des conseillers se bousculent aux portillons du Palais avec des salaires de ministre. En même temps, la capitale connait le 3 mars un jeudi noir. Comme ce fut le cas pour le « black Thursday » à Wall Street en octobre 1929. À Port-au-Prince, c’est le black-out général car le gouvernement a des arriérés de paiement de neuf mois pour les importations de produits pétroliers dans le cadre du programme PetroCaribe avec le Venezuela. Le peuple haïtien ne peut prendre aucun plaisir à ce double jeu des membres de «  la classe politique de pouvoir d’État  » qui sont contre toute transparence dans la conduite des affaires nationales. Loin de toute improvisation politique, il importe de tenir le bon bout de la mobilisation dans les rues pour que les démocrates aient une vraie influence dans la gestion de la Cité.

Dans un environnement privilégiant la dignité, la solution serait facilement trouvée. Les mal élus au parlement n’attendraient même pas des enquêtes de vérification et présenteraient leur démission. Les deux candidats à la présidence qui ont reçu les faveurs du CEP bidon d’Opont feraient de même et ainsi les résultats frauduleux des élections présidentielles seraient annulés. Cette solution est d’autant plus logique que le CEP a été reconnu inefficient et ses membres ont été renvoyés. C’est bien là le plat de résistance. Le reste est du menu fretin. Dès lors les résultats présentés par cet organisme ne sauraient en aucun cas être acceptés. Ainsi, les parlementaires mal élus et les deux candidats à la présidence sélectionnés frauduleusement consolideraient la trêve pour qu’elle ne soit pas de courte durée. C’est ce que recommandent la liberté et l’autolimitation de soi. La crise serait ainsi résolue avec de nouvelles élections honnêtes et sincères. Mais dans une société qui fait l’apologie de « zinglins », de « tontons macoutes », de «  zenglendos », de « bandi legal » et autres canailles, c’est l’éternelle comédie du sinistre qui triomphe. D’où l’acceptation d’un président exhibant ses fesses et son sexe avec un tanga ou une petite culotte. Triomphe de la démesure ! Avec pour résultats une population pétrifiée de stupéfaction. Tétanisée !

(à suivre)

* Économiste, écrivain

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[1Jude Simon, Un pays dans les limbes, 3 mars 2016.

[2Marcel Gilbert, La Patrie haïtienne : De Boyer Bazelais à l’unité historique du peuple haïtien, Imprimerie des Antilles, Brazzaville/Port-au-Prince, 1985-1986.

[3« Privert se tourne vers les institutions pour l’audit de l’administration Martelly », Le Nouvelliste, 2 mars 2

[4« Haïti : Menacée, la fille de Marcello laisse le pays », Le Nouvelliste, 16 août 2010.

[5Jacques Desrosiers, « Le CNE : entre les priorités de la présidence et celles du gouvernement », Le Matin, Port-au-Prince, mercredi 7 - Jeudi 8 janvier 2009.

[6Leslie Péan, « Après le séisme, la barque nationale prend de l’eau », AlterPresse, 5 juillet 2010