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Une lecture critique de « Haïti, la fin d’une histoire économique »


dimanche 6 mars 2016

Par Claude Joseph*

Soumis à AlterPresse le 3 mars 2015

En guise de réponse aux rumeurs sur sa tendance politique qui courent les medias suite à sa nomination comme premier ministre, Fritz A. Jean a dit souhaiter que l’appréciation qu’on fait de sa personne soit basée sur ses écrits. C’est un bon souhait, mais un vœu pieux car en Haïti, pour répéter Michel Onfray qui lui-même se réfère à la France, « jadis, l’écrivain écrivait pour être lu ; aujourd’hui pour n’être pas lu » [1]. La recherche de la vérité en Haïti est de plus en plus nourrie par une certaine fainéantise intellectuelle privilégiant des raccourcis. Sur les murs et les pancartes, les aba et vive untel sont devenus presque les seules références qui orientent les jugements. Qui pis est, grâce aux réseaux sociaux, nous sommes tous devenus des journalistes avec nos propres codes post-déontologiques nous donnant le droit de partager des informations les unes plus toxiques que les autres résultant en autant de facilités qui alimentent et renforcent la paresse intellectuelle. Dans une telle ambiance, Fritz Jean ne pourrait jamais être apprécié autant qu’il l’aurait désiré. C’est dommage. Cependant, une œuvre n’est pas forcément l’expression de la position personnelle et idéologique de son auteur dans la mesure où, pour répéter Albert Camus, « on peut écrire sur l’inceste sans avoir violé sa sœur, ou sur Œdipe sans avoir couché sa mère » [2] Dans le cas du premier ministre nommé, écrire sur l’économie de rente et les inégalités qu’elle engendre ne traduit pas automatiquement sa sensibilité à l’égard de ceux qui sont victimes de l’égoïsme et de la cupidité de quelques nantis formant ce que l’auteur appelle les Réseaux sociaux d’accumulation (RSA).

Nonobstant, osons croire un instant que le livre Haïti, la fin d’une histoire économique est une expression qui reflète sincèrement la position idéologique et politique de l’auteur. Et même dans ce cas, il y a encore lieu d’avoir des préoccupations légitimes quant à, d’abord, la façon dont le problème est posé et ensuite aux solutions proposées pour pallier aux problèmes identifiés. Un problème bien posé, dit l’autre, est un problème à moitié résolu. Pourtant, identifier un problème tel l’injustice, nous dit Armatya Sen, n’est pas si difficile, ce qui fait défaut, par contre, c’est d’arriver à s’entendre collectivement sur ce qu’est la justice [3]. Ce présent article entend démontrer (au mieux défend l’idée) que Fritz Jean, à cause de son confinement dans une pensée économique néoclassique, n’a pas pu accomplir ni l’un, ni l’autre, c’est-à-dire qu’il n’a pas réussi à bien identifier le problème, ce qui par conséquent rend incongrues ses solutions proposées pour le résoudre.

La thèse de Fritz Jean en bref

A travers Haïti, la fin d’une histoire économique, l’auteur se propose de développer un nouveau paradigme pour aider à mieux saisir la régression économique enregistrée au cours des trois dernières décennies et les crises politiques qui en découlent. D’après l’ancien gouverneur, cette crise économique qui s’accompagne d’un déni de légitimité de toutes les institutions du pays résulte de l’essoufflement d’un système économique incapable de se maintenir et de se renouveler face à une forme de pénétration importante du capital international. Basé sur un mode d’accumulation de rente, ce système économique est entrain d’imploser parce qu’il 1) est trop rétrograde, par conséquent incapable d’assurer la reproduction des millions de citoyens et 2) concentre les richesses et centralise les « fenêtres d’opportunités autour des réseaux de familles ou d’autres liens sociaux, limitant de ce fait l’explosion des forces créatrices ainsi que l’exploitation des potentialités naturelles » (p. 28). Ces réseaux sociaux d’accumulation (RSA), qui se trouvent au centre des préoccupations de l’auteur, ont à leur service un État leur permettant de maitriser les différents circuits de la chaine de production allant des circuits de financement aux circuits de commercialisation. La structure économique telle que façonnée par ce nombre restreint de RSAs génère et alimente un système d’inégalités qui entrave le développement des forces productrices. Etant donné que l’épanouissement des forces productrices est, d’après l’auteur, une caractéristique essentielle du système capitaliste, il conclut pour dire que l’économie haïtienne est typiquement anticapitaliste. Et c’est à ce niveau, selon l’ancien gouverneur de la banque centrale, que se situe notre échec économique.

Les mérites de la thèse de l’auteur

À travers son ouvrage, Fritz Jean a le mérite de faire montre d’une bonne maitrise de la littérature économique qu’il a su combiner avec son interprétation de l’histoire pour analyser le processus du mode d’accumulation de rente à partir de son émergence au début du 18e siècle, c’est-à-dire dès la formation sociale du nouvel État, jusqu’à l’incapacité de ce système économique de se maintenir et de se renouveler aujourd’hui. Tout ce mal économique s’organise autour des réseaux sociaux d’accumulation qui séquestrent les informations sur les marchés pour renforcer leur situation de monopole et d’oligopole. Bien que dérivé d’une littérature économique abondante, le terme RSA est innovant dans les essaies économiques haïtiens. L’auteur argue, à juste titre, que les RSAs ne sont pas forcément contre productifs d’autant que là où « plusieurs réseaux se constituent de manière autonome et servent d’espaces de solidarité à un nombre critique de citoyens ou d’agents économiques, le bien-être social en profite ». Cependant, le bien-être social souffre lorsqu’un nombre restreint de réseaux s’approprie les opportunités. C’est bien le cas en Haïti où les 5% les plus riches contrôlent 50% ou plus du revenu national.

Toutefois, l’évocation du niveau élevé de concentration des richesses par les membres de l’élite économique comme principale entrave au progrès économique et social d’Haïti n’est pas une originalité de l’auteur. Des chercheurs et essayistes en sciences sociales de presque toutes tendances idéologiques reconnaissent le poids de cette concentration sur tous les aspects de la vie en Haïti. Sur ce sujet, l’une des meilleures illustrations se trouve dans un rapport de la Banque Mondiale diagnostiquant profondément la structure économique du pays depuis les quarante dernières années. « Les informations disponibles sur les entreprises privées », selon le rapport, « donnent à penser que les grandes familles qui dominaient l’économie haïtienne à l’époque de Duvalier, au cours des années 70 et 80, conservent toujours aujourd’hui la mainmise sur de vastes pans de l’économie nationale, ce qui conduit à une forte concentration de leur pouvoir dans un certain nombre d’industries clés, à une distorsion de la concurrence et au maintien, dans de nombreux cas, de pratiques commerciales non transparentes ». Par conséquent, plusieurs des principaux produits alimentaires dont dépendent les consommateurs haïtiens sont vendus dans des marchés concentrés, ce qui explique que leurs prix sont en moyenne de 30 à 60 % plus élevés environ que dans les autres pays de l’Amérique latine et de la Caraïbe. Cette concentration ne serait pas possible sans l’aide d’un État piloté par des dirigeants autocratiques qui depuis le début du XXe siècle accordent des avantages économiques aux membres de l’élite en échange de leur soutien politique. [4]

Dans son livre Radiographie de la « bourgeoisie haïtienne » suivie de : un nouveau rôle pour les élites haïtiennes au 21e siècle, Michel Soukar adresse le problème sans demi-mesure. Il dénonce le mensonge de la bourgeoise qui se plaint de l’absence du financement public du processus d’industrialisation. Du gouvernement de Paul Magloire à celui de Jean Claude Duvalier, selon Soukar (2014), « l’Etat Haïtien a financé souvent à des fonds perdus, les hôtels luxueux de Pétion-Ville, les industries de la formation du sisal (corderie), de fabrication des carreaux de céramique, de patte de tomate, de bonneterie, d’extraction du marbre, de protection du rhum, d’ustensiles de cuisine, d’imprimerie, sans oublier de nombreuses industries d’assemblages travaillant pour le marché américain ». Pendant plus de quarante ans, l’auteur renchérit, « l’Etat haïtien a financé la bourgeoisie à travers la Banque Nationale de la République d’Haïti, qui travaillait surtout avec les exportateurs de café et les importateurs, et par une institution financière spécialisée qui prit les appellations successives d’Institut Haïtien de Crédit Agricole et Industriel (IHCAI), d’Institut de Développement Agricole et Industriel (IDAI), puis de Banque Nationale de Développement Agricole et Industriel (BNDAI) » (p. 32-33). En qualifiant la bourgeoisie haïtienne de lumpen bourgeoisie et de bourgeoisie de la médiocrité qui, « jusqu’aux années 1980, végétait, tirant l’essentiel de ses ressources de la rente foncière », Soukar ne rejoint pas seulement Fritz Jean, mais aussi et surtout Jean Casimir qui critique l’élite haïtienne pour son incapacité à transcender l’héritage eurocentrique légué par la colonisation. Cette servilité culturelle eurocentrique se traduit dans une relation mutuellement incompréhensive entre les élites et le reste de la population, d’où le titre du livre de Casimir Haïti et ses élites : L’interminable dialogue de sourds.

L’économie haïtienne est-elle essentiellement anticapitaliste ?

Au niveau di diagnostic du problème, il y a presque rien à reprocher à Fritz Jean qui abonde, dit-on, dans le même sens que beaucoup d’autres. Ce qui, cependant, biaise son analyse c’est sa vision néoclassique et orthodoxe (avec une dose keynésienne) de l’économie qui consiste à faire de la concurrence pure et parfaite une caractéristique essentielle du capitalisme. Rien ne pourrait être plus loin de la vérité. Défini comme accumulation illimitée du capital [5], le capitalisme ne saurait être caractérisé par la concurrence parfaite car si les consommateurs ont les mêmes informations que les producteurs en ce qui attrait aux coûts de production, ils (consommateurs) pourront négocier les prix des produits à leur plus bas niveau, ce qui réduirait le profit de l’entrepreneur capitaliste et enlèverait au mode de production capitaliste toute son essence. Ainsi donc, ce que l’entrepreneur capitaliste désire ardemment ce n’est pas la libre et parfaite compétition comme les manuels d’économie veulent nous le faire croire, mais plutôt des situations de monopole afin qu’ils puissent gagner de larges profits. Vu sous cet angle, l’économie haïtienne, contrairement à ce que pense Fritz Jean, est une économie capitaliste qui accomplit parfaitement bien sa mission fondamentale.

Bien sûr, tous les entrepreneurs capitalistes ne réussissent pas dans leurs efforts d’accumulation de capital dans la mesure où s’ils réussissent tous, le gain serait trop peu pour satisfaire les désirs d’accumulation de chaque entrepreneur ou de chaque entreprise. Donc, les faillites répétées d’entreprises et le renforcement d’autres constituent une condition sine qua non du processus d’accumulation illimitée du capital. Dans cette dynamique qui s’apparente à une jungle, seuls les plus forts subsistent. C’est ainsi que l’ancien gouverneur devrait comprendre les changements répétés enregistrés dans la composante des réseaux sociaux d’accumulation et les crises qui en résultent à chaque étape. L’évincement des oligarques provinciaux qui vivaient de la rente agricole par les oligarques de la capitale qui allaient eux-mêmes être substitués plus tard par les levantins à partir de l’occupation américaine constitue l’essence du mode de production capitaliste, caractérisé par ce que Joseph Schumpeter appelle la « destruction créatrice ». Ainsi donc, le remplacement du mode d’accumulation actuel par ce que Fritz Jean appelle une transfusion importante du capital étranger n’est autre que le capitalisme en action. Tout au plus, cette pénétration du capital international peut être vue comme étant le renforcement de ce que Immanuel Wallerstein appelle le capitalisme de l’économie-monde [6], un processus par lequel les États participent dans une division mondiale globale du travail. Haïti, pour son bonheur ou son malheur, remplit donc la mission qui lui est assignée par les grands Etats qui définissent les règles du système-monde.

Comme Fritz Jean, je vois cette pénétration du capital étranger comme une menace au mode actuel d’accumulation de rente dominé par des réseaux sociaux formés d’amis et de familles, mais contrairement à lui, je ne pense pas que c’est une alternative qui profitera à l’épanouissement de la classe moyenne. C’est un mode d’accumulation d’un ordre nouveau qui remplacera un autre d’un ordre ancien comme les levantins du bord-de-mer avaient remplacé les oligarques de Port-au-Prince. Le processus de libéralisation et de création destructrice continue son cours et comme Soukar l’a bien souligné, la bourgeoisie haïtienne est demeuré (et demeurera probablement encore) la grande bénéficiaire de la libéralisation de l’économie nationale.

Conclusion

Haïti, la fin d’une histoire économique est une œuvre d’histoire économique de bonne facture. A travers ce texte, Fritz Jean a su faire une bonne synthèse d’une abondante littérature économique pour proposer, dit-il, une relecture des crises économiques qui ne cessent de brasser les couches les plus vulnérables du pays. Cependant, à cause d’une vision néoclassique mythique et incongrue, l’auteur passe à coté de son objectif. Contrairement à ce que pense l’ancien gouverneur, l’économie haïtienne n’est pas une économie anticapitaliste parce que les informations sont séquestrées par un nombre restreint d’individus ou parce qu’il n’y a pas de concurrence pure et parfaite. Asymétrie d’information, monopole et oligopole sont des caractéristiques fondamentales du capitalisme. La société haïtienne est donc de type capitaliste, un capitalisme qui participe à une division globale du travail au sein d’un système-monde. Le développement de cette forme de capital étranger, identifié par l’auteur, qui est en train de menacer l’ordre existant, c’est-a-dire les RSAs, fait partie de ce que Joseph Schumpeter appelle destruction créatrice, l’essence du capitalisme.

* Adjunct professor
Fordham University – New York
Contatc : Cjoseph20@fordham.edu

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[1Dans son libre « L’ordre libertaire : La vie philosophique d’Albert Camus », Michel Onfray (2012) critique la fainéantise et l’incompétence intellectuelle des gens qui créent l’opinion et leur contribution à la fabrication des malentendus.

[2Cité in Michel Onfray (2012, p. 18). L’ordre libertaire : La vie philosophique d’Albert Camus. Editions J’ai Lu.

[3Voir Amartya Sen (2009). The idea of justice.

[4Banque Mondiale (2015). Haïti : des opportunités pour tous – diagnostique – pays systématique.

[5Immanuel Wallerstein (2007) dans son World-systems analysis offre une analyse approfondie du système capitaliste.

[6Le terme économie-monde est plutôt propre à l’historien moderniste Fernand Baudel, mais Immanuel Walletrtein en fait tout un paradigme économique pour expliquer le système capitaliste.