Haiti
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Le Premier Ministre nommé, la société civile haïtienne, l’or de la Banque de la République d’Haïti et nous…


vendredi 26 février 2016

Débat

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 26 février 2016 [1]

« Et,…le dieu vert des yankees était plus fort que les loas »
Anthony Phelps in ‘Mon pays que voici’

Que le Président provisoire de la République et le Premier Ministre qu’il a désigné soient tous deux lavalassiens, cela me laisse impassible, car dans un pays démocratique chacun a le droit d’adhérer à l’idéologie qui lui plait. Que des ONG, vivant de la ripaille financière de la communauté internationale, aient recommandé l’économiste Fritz Jean comme Premier Ministre, cela peut se comprendre puisqu’on ne mange pas l’argent-chango sans contrepartie ou sans lui donner la ristourne. Que des journalistes et des directeurs d’opinion aient chanté les alabanzas de Fritz Jean, c’est encore compréhensible puisque les plus bruyants d’entre eux ne sont pas neutres et jurent de ne jamais rater les célébrations fastes qui se font périodiquement dans les grandes ambassades. Mais, en réalité, ce qui se joue actuellement ce n’est pas peu de chose. Il ne s’agit pas de partis politiques, de certaines ONG et d’un petit groupe de journalistes, il s’agit de Nous et du bien commun qui s’appelle Haïti. Et puisqu’il s’agit de Nous, pourquoi – avant chaque grande décision - ne pas nous interroger à fond sur les tenants et aboutissants de nos actes. Dans la chaine des éventuelles conséquences à assumer, il faudrait penser a priori à tout ce qui peut nous faire régresser, nous déstabiliser et nous appauvrir davantage ? Ah oui, cette pauvreté qui nous accable, elle ne tombe pas du ciel et elle est, en grande partie, le résultat direct de la somme de nos errements, de notre amnésie collective, de notre persistance à nous tromper nous-mêmes.

Et, parmi ces innombrables égarements, notre façon de gérer la crise née des élections contestées du 9 aout 2015 en est un. Pour la énième fois de notre histoire, des milliers de gens ont gagné les rues, infligé des pertes énormes à de paisibles citoyens et attenté à la vie de plus d’uns pour enfin donner le pouvoir politique à des technocrates totalement acquis à des causes qui ne sont pas celles du pays. Ce n’est pas de la médisance, mais il s’agit de faits patents inscrits dans les annales de l’histoire économique et politique du pays. Monsieur Jocelerme Privert a négocié son accord, il l’a rédigé, il l’a signé, il l’a validé, il s’est voté comme président provisoire, il a gagné et il s’est fait applaudir chaudement. Du grand art, dans ce pays d’artistes et de zombis ! Comme si ce n’était pas assez, il a lui-même désigné son Premier Ministre et pas n’importe qui ; l’économiste Fritz Jean, cet ancien gouverneur de la BRH…

Mais à ce propos, saviez-vous que plus riche ou moins pauvre, Haïti le serait aujourd´hui, si cette ‘éminence grise’ avait su agir dans l’intérêt du Pays et prendre la bonne décision sur la gestion de sa réserve d’Or, le 17 juin 1999. Dommage, cet économiste, encensé sans mesure par la communauté internationale, la société civile haïtienne et les journalistes, n’a pas fait montre de maitrise dans l´art d´effectuer une lecture perspicace des conjonctures financières internationales et d´anticiper rationnellement le cours des événements. Et, pour cause, un malin génie lui a inspiré la velléité indomptable de se débarrasser de 93,43% du stock d’Or de la République d’Haïti. Cette décision inconsidérée et prise à la va vite n’a pas ému grand monde et il n’y avait que votre serviteur qui a pris le risque de publier deux textes là-dessus. Mais la BRH de Fritz Jean a mis tout son poids dans la balance pour couper court à toute possibilité de débat ex-ante ou ex-post sur la question.

Notre grandissime économiste brandissait la loi du 17 août 1979 qui attribuait à la BRH le plein pouvoir en matière de vente ou d´achat d´Or et faisait feu de tout bois pour essayer de convaincre l´opinion publique qu´elle disposait des meilleurs spécialistes en matière de connaissance du système monétaire international et de gestion de portefeuille. Et cette suffisance académique, proche de la vantardise, était comme pour dire que la BRH avait les coudées franches pour décider unilatéralement ce qu´elle veut, quand elle veut sans avoir de compte à rendre à personne. Ce fait était tel que même des médias haïtiens très influents acquiesçaient religieusement à la décision de Fritz Jean ; d´autant plus que la conjoncture politique de l’heure était assez délicate et la peur de prendre des risques envahissaient même les esprits des journalistes reconnus pour leur bravoure sans égal. On commentait à bâtons rompus cette décision d´envergure, mais avec une singulière prudence. Ceux qui voulaient assumer le mâle courage de la critiquer ouvertement ne trouvaient pas de tribune, tandis que les responsables de la Banque des banques étalaient sur des pages entières des grands journaux de la place les arguments qui justifiaient leur action.

J’étais de ceux-là qui tentaient de faire entendre un autre son de cloche. J’ai produit un premier article qui voulait montrer que la transaction de la BRH traduisait un manque de clairvoyance. Je l’ai soumis à un quotidien très prisé sur le territoire national et celui-ci a refusé catégoriquement de le publier. Depuis lors, j’ai compris pourquoi des gens prêtaient le flanc à l´allégation faisant croire que derrière cette affaire se cachaient de gros intérêts. Malgré tout, je restais convaincu qu´un jour ou l´autre le caractère irrationnel de cette décision finirait par devenir patent même pour le commun des mortels. L’ironie de l’histoire, l’économiste Fritz Jean est en passe d’être médaillé…pour avoir erré si piteusement.

Dans ce texte durement censuré, j’ai défendu l´idée que (i) il n´y avait pas lieu de procéder à cette vente car le stock d´or en question ne représentait que 1,8% des réserves de la BRH et, en tant que tel, le risque que la baisse des cours faisait encourir était marginal, (ii) le prix de l’or, comme devise universelle, doit nécessairement obéir à une logique quasi-cyclique, c´est-à-dire toute baisse très significative devrait tôt ou tard céder la place à une hausse assez importante, comme c´était le cas au début des années 70, (iii) ce que la BRH percevait comme un risque était en fait une opportunité d´augmenter son stock et mieux diversifier son portefeuille, bref, il valait mieux acheter que de vendre, (iv) ceux qui achetaient massivement de l’or en 1999 ou en l’an 2000 n’étaient pas des imbéciles, ils s’évertuaient à constituer des stocks très importants et se donner les moyens d´influencer les cours du métal précieux dans les dix ou vingt prochaines années et empocher à moyen terme d´énormes bénéfices, et (v) la constitution d´un véritable cartel de l´or, étroitement lié au premier producteur mondial (l´Afrique du Sud), n´était pas à écarter, vu que la grande quantité qui a été vendue à l´époque a été achetée par une minorité qui échappait totalement au contrôle du Conseil Mondial de l´Or.

La BRH, sous l’ordre du tout-puissant Fritz Jean, a vendu 18,581.887 onces d´Or à 258,40 $US l´unité. En février 2013, l’or se vendait à 1,800 US$ et après une baisse spectaculaire il se vend actuellement à environ 1,100 $US l’once. Ce qui laisse supposer qu´en restant indifférente au pseudo-effet de mode qui prévalait en 1999-2000 elle aurait augmenté ses actifs de plusieurs dizaines de millions de dollars. Si, au lieu de vendre, Fritz Jean avait pris la décision de porter le stock d’or à l’équivalent de 10% du portefeuille de la BRH, cette augmentation serait de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dollars. Passer à un ratio (or/devises) de 1,8% à 10% n’était aucunement une décision irréaliste vu qu’aux USA, par exemple, la part de l’or dans les réserves représente jusqu’à présent plus de 55%. Dans le cas des pays comme l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Venezuela le poids du métal jaune dans les réserves nationales oscille encore entre 25 et 40%. Un pays géographiquement aussi petit qu’Haïti, la République de Taiwan, dispose de plus de 400 tonnes d’Or. Alors, quelle est cette mauvaise mouche qui a piqué le Conseil dominé par Fritz Jean pour le porter à diminuer drastiquement le volume d’or dont dispose le pays ? On mettra encore du temps pour comprendre le pourquoi de cette étrange décision.

Revenu une fois de plus au timon des affaires avec un pouvoir renforcé, il a les coudées franches pour prendre encore d’autres décisions cruciales pour le pays. S’il est vrai que Jocelerme Privert a été choisi comme président provisoire comme un pis-aller ou un moindre mal parmi nos maux, Fritz Jean nous est revenu comme un ayant-droit supporté à grand renfort de publicité par les journalistes haïtiens les plus tonitruants. A ce carrefour dangereux de l’histoire nationale, il a été préféré à la place de Mirlande Manigat, d’Edgard Leblanc et d’Ericq Pierre, alors qu’il est notoirement prouvé qu’il n’est ni un visionnaire ni un homme habitué aux recherches de consensus. Peut-être que ces deux qualités ne seront pas nécessaires pour résoudre cet imbroglio électoral qui nous a valu cette profonde crise politique. Comme dit Jean de Lafontaine : « attendons la fin ». Mais de toute façon, ce ne sera pas la fin de l’histoire et Fritz Jean ne sera pas le dernier homme que la société civile haïtienne ou un parlement contesté récompense pour ses errements légendaires…

* Économiste, spécialiste en administration publique
Contact : golius_3000@hotmail.com

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[1Cet article est une synthèse et une adaptation des textes que nous avions publiés suite à la vente de la majeure partie de la réserve d’or de la BRH

 

 

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