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Autour de l’ouvrage « Haïti : de la dictature à la démocratie ? »


dimanche 21 février 2016

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 21 février 2016

L’ouvrage « Haïti : de la dictature à la démocratie ? » publié par les ÉDITIONS MÉMOIRE de Montréal sous la direction de Bérard Cénatus, Stéphane Douailler, Michèle Duvivier Pierre-Louis et Étienne Tassin rassemble les interventions présentées au colloque sur ce thème qui s’est tenu à Port-au-Prince en juin 2014. L’éditeur Rodney Saint Éloi fait un bon coup avec cette publication au risque de courroucer certains et d’offusquer d’autres. C’est que l’ouvrage collectif propose le déchiffrage de l’impunité : une cruauté insolente au cœur de la formation sociale haïtienne depuis plus de deux siècles. En effet, avec rigueur et imagination, plus d’un tiers des 32 intervenants ont approfondi ce thème tandis que les autres ont apporté des informations et analyses complémentaires sur cette ornière dans laquelle Haïti ne cesse de s’enfoncer.

En ce temps de rareté de pensée cohérente et structurée, ceux qui veulent faire du shopping pour habiller leur cerveau seront heureux. Il vont se retrouver sur la route menant au paradis tant ils auront des trouvailles. Cela va de Laënnec Hurbon à Frédéric Gérald Chéry, de Franklin Midy à Jean-Joseph Exumé, en passant par John Picard Byron, Wien Weibert Arthus, Sabine Lamour, Danièle Magloire, Vertus Saint Louis, Lewis Ampidu Clorméus, etc., le tout avec une préface du philosophe français Étienne Balibar. De vraies pilules à penser !

L’expérience haïtienne des tentatives de passage de la dictature à la démocratie est explorée dans ses artifices et ses apparences. Depuis Toussaint Louverture, Dessalines et Boyer dans leur combat contre les Africains dénommés Sans Souci et Darfour jusqu’au gouvernement de Michel Martelly. Tentative de reconstruction de la mémoire que ce dernier gouvernement a tout fait pour caricaturer jusqu’à son extrême aboutissement par des commémorations carnavalesques. L’une des formes prises par la dictature pour « légitimer le chaos social » (Jerry Michel, page 236) a été de dire drôlement les choses sérieuses et sérieusement les choses drôles.

L’univers de l’impunité en Haïti est questionné par le philosophe Jacky Dahomay qui écrit : « la chute de la dictature est symbolisée par la victoire de Jean-Bertrand Aristide et de son mouvement Lavalas. De la chute de la dictature au retour des duvaliéristes au pouvoir aujourd’hui il y a bien eu au pouvoir le mouvement Lavalas avec les présidents Aristide et Préval. En quoi ont-ils procédé au devoir de mémoire ? » (page 471). La lumière projetée fait que les mystifications s’évaporent et que seul demeure l’essentiel. Des éléments pour se ressourcer à partir d’une remontée aux origines. Un voyage à l’envers. À contre-courant. Mais la réflexion n’est pas exclusive à Haïti.

Elle s’étend aussi à l’Argentine et l’Afrique du Sud avec Étienne Tassin et Maria Freir ; à l’Allemagne avec Christophe David ; au Brésil, à l’Uruguay et au Chili avec Marcelo Raffin. Des interventions qui prennent le relais. Avec la même frénésie. Le même engouement. Comme des icebergs au-dessous desquels il y a une immense connaissance sur l’expérience traumatisante de la dictature, de la mémoire, de « la banalité du mal » d’Hannah Arendt et de la justice rétroactive.

À un moment où le bilan de la société haïtienne est négatif, où le moindre check-up révèle les tensions qui la bouleversent, l’ouvrage montre avec une force irréductible l’existence de l’homme que Diogène cherchait. Le regard sévère des auteurs affiche une volonté d’écarter le malheur en refusant de sombrer dans l’hébétude. C’est l’expression théorique de ces hommes et femmes à colonne vertébrale qui ont refusé le 22 janvier 2016 d’être les parfaits jouets des puissances tutrices.

Aux questions difficiles soulevées par le passage de la dictature à la démocratie, le lecteur trouvera « des réponses provisoires » comme l’écrit le portugais Diogo Sardinha. En s’adossant à la révolution des œillets de 1974 qui a libéré le Portugal de 40 ans de dictature, Diogo Sardinha en a fait la « cause absente » de son discours qu’il a partagé dans son beau texte « Se souvenir de ce qu’il fait oublier : un paradoxe de la pacification sociale ? ». La sottise est traquée avec une noblesse d’âme qui peut paraître excessive en indiquant qu’il ne suffit pas d’avaler les pilules à penser pour devenir intelligent.

Les intellectuels haïtiens et étrangers ont réalisé un travail de titan avec cet outil théorique de l’ouvrage Haïti : de la dictature à la démocratie ? La prochaine étape sera de travailler à mettre ces énoncés en créole haïtien pour qu’ils puissent pénétrer les esprits des masses afin de compléter le cycle de l’ambition scientifique. Effort indispensable pour sortir de l’élitisme encouragé par un statu quo aux abois et qui pense isoler les masses de la connaissance en voulant tout ramener au créole dans lequel il n’existe pas suffisamment d’ouvrages scientifiques permettant la promotion du savoir.

L’explication globale de la condition haïtienne dans un langage rigoureux et accessible au commun des mortels doit continuer à faire recette dans la centaine d’émissions radiophoniques bénéficiant d’une large audience à travers le pays. Dans ce milieu où le contrôle de compétence n’existe pas, l’ouvrage Haïti : de la dictature à la démocratie ? peut se révéler un enchantement. La jeunesse à la dérive a besoin des repères traités dans cet ouvrage avec clarté et objectivité. Nous invitons donc les lecteurs à se ruer dessus avec voracité et concupiscence. Car, il est délicieux. On peut parier qu’il suscitera des débats multiples. Et qu’une traduction créole, même partielle, sera bientôt disponible avec la même précision dans l’argumentation.