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Haïti : Tessa et l’Empereur


samedi 20 février 2016

Par Roody Edmé*

Spécial pour AlterPresse

Le mercredi 17 février 2016, s’est ouvert, à l’Institut français d’Haïti, l’exposition des dessins et peintures de la jeune artiste Tessa Mars. Une œuvre en pleine construction, qui apporte une note rafraîchissante, mais non moins vibrante dans l’expression picturale haïtienne.

Tessa se cherche et tente de creuser son propre sillon au milieu d’une tradition picturale haïtienne et caribéenne forte et plurielle.

Le public découvre l’itinéraire d’un personnage aux contours encore flous, à la personnalité tout de même bien trempée, fortifiée par un corps à corps, avec la vie.

Une succession de petits tableaux expressifs, qui saisissent des moments-clés dans la vie du personnage dessiné, un être double qui n’est jamais ni tout à fait lui-même, ni tout à fait l’autre. Une allégorie du corps entre les frontières toutes poreuses de l’autobiographie et ou de l’auto-fiction.

Corps exposé dans sa nature primale, celui de l’enfant, mais aussi de celui aux formes pleines de l’adulte.

Le corps de Tessalines exprime un moi, qui veut se libérer des codes imposés par une certaine esthétique officielle et veut simplement être.

Il n’y a pas, dans les représentations de ce corps féminin de projet sensualiste, ni aucune volonté de rechercher le clin d’œil érotique.

La jeune créatrice se concentre sur son personnage et il n’est pas rare de voir apparaître, sur ces corps, qui sont en fait un seul, dans autant de tableaux successifs, des écailles qui renvoient à un univers marin, pas du tout surprenant chez Tessa, qui clame son sentiment d’appartenance à la culture de son île, qu’elle rêve d’habiter autrement.

Encore que la mer apparaîtra dans un autre motif, où l’on voit le personnage chevaucher, la tête altière, un cheval dans un canot voguant sur l’infini de l’océan.

Le corps de Tessalines, qui est au centre de l’œuvre, revendique le droit d’exister, dans sa vérité et sa sincérité, au-delà des mythes simplificateurs sur le corps. Il crie son droit à l’existence, en soi et pour soi.

Par un heureux hasard, je découvre le travail d’exploration de la jeune artiste après avoir lu le livre de l’américain Ta-Nahesi Coates, qui a pour titre « Entre le monde et moi », et vu, il y a peine une semaine, aux Etats-Unis, un spectacle du groupe Bronx Gotic, de la chorégraphe d’origine nigériane Okwi Okpokwasili.

Le livre et le spectacle traitent du corps et de ses pulsions libératrices face aux tentatives symboliques de le garroter, de le « coloniser » ou de l’instrumentaliser en objet de prédation.

Ta-Nahesi Coates, dans une série de lettres à son fils, refait l’histoire du « corps » des noirs américains, soumis, au cours de l’Histoire, à des actes de prédations successives.

Les évènements de Ferguson, parmi d’autres, comme celui où un policier s’autorise à tirer sur un enfant le « menaçant » avec un jouet, qui rappelle un pistolet, sont lourds de conséquences.

Il faut croire que le corps des noirs demeure, selon l’auteur, dans l’inconscient profond d’une certaine Amérique, une proie permanente, dont on peut, à loisir, se saisir ou liquider.

Peu importe que le policier soit noir ou blanc, ce comportement erratique des agents du système s’apparente à une fatale résurgence de la mémoire de l’abîme, celle de l’esclavage qui voyait, dans le corps de l’autre, un bien meuble.

Le spectacle de la chorégraphe Okwi Okwasili exprime, par le biais de danses, de mimes et de textes, l’évolution traumatique et convulsive du corps d’une petite fille du Bronx qui grandit, murit, dans un environnement de grande violence physique et symbolique.

Entre les premiers soubresauts d’une enfance oubliée, d’une innocence, vite disparue sous le poids d’une sous-culture urbaine oppressive, l’éveil trop souvent brutal à la sexualité, nous suivons le parcours de ce corps meurtri, mais plein de révoltes convulsives, qui se demande entre le cauchemar et la réalité, si « Am I awake ? »

Chez la jeune Tessa, la thématique du corps est aussi revisitée.

Il s’agit d’un corps en quête d’espace et d’oxygène, en apnée parfois entre la terre et les eaux, entre le monde réel et le monde rêvé.

Et puis ce clin d’œil à l’Histoire, plus précisément à Dessalines, le fondateur de l’indépendance. Comme dans un rite de passage, l’empereur prend position du corps du personnage et, dans une confusion et une fusion mémorielles, les deux se fondent en un double pour les besoins d’une cause, celle peut-être de l’affirmation identitaire.

A propos d’identité, on ne voit jamais les yeux de Tessalines, cachés derrière de lourdes lunettes noires, portées dans le sens opposé, comme pour renverser le monde, à la manière de nos guédés, le premier novembre, pour retourner la vision du réel, changer …les paradigmes.

Quand a lieu la métamorphose et que Tessalines enfourche son cheval, à l’instar de son double Dessalines, toutes les peurs disparaissent. Et même ce danger, qui semble venir de ce phallus à tête de cochon, sorte de minotaure tropicale, est vite terrassé.

Le phallus, instrumentalisé et transformé en un outil punitif, par ceux qui ont perdu en chemin leur humanité, est ici repris, par Tessa, dans une perspective de mise en accusation d’une certaine utilisation abusive du sexe de l’homme, détourné de son sens premier.

Un travail et une quête non encore tout à fait achevés, mais qui augure d’une suite prometteuse.

Une exposition, qui a lieu jusqu’au 25 février 2016 et qui mérite le détour, une exploration dans l’inconscient du sujet, mais surtout un retour à la célébration du corps, dans son expression la plus vraie, loin des dogmes esthétiques.

*Éducateur, éditorialiste