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Haïti : De la banane au salami, comment violer la loi mère sans se fatiguer


samedi 20 février 2016

Article soumis à AlterPresse le 19 février 2016

Du temps ou la dictature ne se drapait pas du beau manteau de l’etat de droit et de la liberté d’expression, assez souvent pour détourner l’attention des honnêtes gens, le bruit courait de Saints qui pleuraient ou autres animaux qui se mettaient tout à coup à causer. Parfois même de tels tours plutôt amusants recelaient des messages subversifs. Rien de vraiment méchant, toutefois. Avec l’avènement de la démocrature, parler ne voulant plus rien dire, Vierges et animaux se sont tus, pour laisser libre cour a des histoires qui défient en horreur les pires exactions qu’on a connues. Et comme l’a témoigné un parrain psychopathe médusé, qui se croyait jusqu’à sa visite en Haïti, champion toute catégorie en sadisme, sous Papa Doc et fils il y en a eues. Mais que la ville de Pétion se réveille en plein état de droit, à la brume du soir, armée de machettes, katyapika et autres instruments redondants pour contrecarrer des diables qui envahissent la nuit, violant tout sur leur passage, voilà ce qui dépasse toute imagination.. Nos plus fins analystes et défenseurs de nos droits n’ont pas établi le rapport avec ce qu’on faisait de la loi mère depuis une bonne trentaine d’année, avec une exagération remarquée ces six dernières années. En dictature, le pouvoir effraie et les histoires amusent. En démocratie le pouvoir amuse mais les bruits qui circulent à la vitesse des réseaux sociaux ont de quoi paralyser toute velléité de participation citoyenne. Puisque tout est représentation, on ne sait jamais ce qui finira par s’imposer comme réalité. Surtout en politique.

Lieu privilégié de spectacle, la politique l’a toujours été, qui table sur la mise en scène des gouvernants et de leurs actions pour légitimer le pouvoir. Georges Balandier en vient même à parler de théâthocratie pour dire l’importance de la théâtralité dans toutes les manifestations de la vie et notamment en politique. Phénomène qui s’est amplifié avec l’importance des medias dans la formation de l’opinion public. La question de la théâtralité du pouvoir a été théorisée (Furet, Hunt, Friedland) dans d’autres contextes, notamment la période révolutionnaire française. La pratique de se servir des fêtes et des symboles pour stigmatiser l’adversaire était commune aux républicains et aux partisans de l’ancien régime lors de la restauration.

Joindre le temps politique à celui du carnaval pour animer un état zombi relève d’un tout autre registre. Lorsque, au lendemain du 7 février 1986 le Général bègue chargé de la transition post dictatoriale énonça sa fameuse « bamboche démocratique » il ne se doutait surement pas de sa puissance performative. Transcrit en imaginaire guédé il n’y a pas mieux pour exprimer le chaos froid (comme on dit guerre froide) mais festif dans lequel la communauté impérialiste a noyé le destin d’Haïti. Qu’un roi de carnaval soit trôné sur ce char en déroute il n’y a que les esprits résolument cartésiens pour s’en étonner. De la dictature à la madigrature d’aucuns s’illusionnent évoluer en démocratie réduite, il est vrai à la « liberté » de parole. Au point d’en faire le véritable enjeu national. De débauches démocratiques on en a eues pour nos frais sous divers tons. Tous champs confondus, pendant l’interminable quinquennat du bouffon. Régler nos querelles à coups de meringue est un pas important vers la civilité politique avancent sans rire certains esprits pacifistes. C’est ignorer la force oppressive de la violence symbolique. Surtout dans une formation sociale structurée par la colonialité du pouvoir. Le racisme, ça fait autant mal que le fouet du commandeur qu’il légitime. L’exclusion sociale, l’affranchi l’a expérimentée dans sa chair avant d’en faire une arme redoutable de Trans domination des bossales. Les mots ca causent des maux incurables surtout à l’heure des réseaux sociaux. Il faut prendre très au sérieux les dirigeants qui savent amuser le peuple. Et surtout éviter de tomber dans leur stratégie de diversion. A force d’enfoncer des portes ouvertes on finit par épuiser le peu qu’il nous reste d’énergie. N’a pas compris la charge symbolique du mardi 7 février qui pense que Martelly avait un quelconque intérêt à prolonger son mandat au-delà de cette date. De même, on ne devrait pas s’attendre à trouver quelqu’un pour se faire passer l’écharpe présidentielle la veille du mercredi des cendres.

Du viol sans préservatif du droit inaliénable du peuple haïtien à choisir souverainement en toute liberté ses dirigeants, est sorti un rejeton parlementaire qui s’est vite trouvé un père adoptif en la personne d’un de ses pairs « males ». Lui-même bien élu. Trop rapidement, le voilà propulsé par ses petits sous promesse de protection, à la tête de l’état moribond sous perfusion humanitaire. Qui peut le mieux légitimer un forfait que celui qui le dénonçait. Le CORE group s’est empressé de « corer » cette trouvaille ingénieuse de la sorcellerie politique haïtienne, venant à la rescousse de la science du blanc, mise en échec par le comportement pour le moins irrationnel et imprévisible de ses propres productions.

La pa/ bagaille électorale a ouvert les portes du palais a ses illustres détracteurs avec la bénédiction des plus irréductibles de nos démocrates, ébahis devant la virtuosité des maitres du jeu. Et miracle ! même la rue est devenue soudain silencieuse. Au regret des nostalgiques de grand soir surgi de l’insurrection spontanée des « masses populaires ». Confondre peuple et foule est toujours dangereux pour la démocratie. C’est le nœud de la distinction entre révolution et printemps colorés. De la pléthore de termes de référence pour des ingénieux projets de transition, plus ou moins « manche longue », on est passé au dépôt de CV pour légitimer un provisoire plutôt sans manche. Jeux de malins et de coquins autour de l’introuvable état de droit sous occupation militaire onusienne.

Décidément le laboratoire de l’international a du mal à produire un ODM (organisme démocratiquement modifié) viable, en capacité d’adaptation au chaos haïtien administré via la MINUSTAH. Les sciences sociales il est vrai n’ont pas la rigueur de la biologie. Un chimère quel que soit l’etat de son crâne, (rasé ou poilu) n’est pas un maringouin, loin s’en faut. Et l’effet de nuisance attendu de sa manipulation est loin d’être aussi prévisible que celui du zika. De même s’il suffit de la m. népalaise déversée dans le fleuve Artibonite pour assassiner des milliers de nos compatriotes, il est plus difficile d’obtenir ce résultat en tirant sur des manifestants, sans risquer la CPI. Droit de l’homme oblige. Sortir un « nèg bannan » de l’anonymat pour le propulser à la tête d’un panier à cinquante crabes est autrement plus facile que de réguler le chaos à son avantage. Il faut admettre que notre « résilience » au salami dominicain est un argument en faveur de la thèse de non préméditation dans le crime de cholera. De même que pourra jouer à la décharge de notre voisin, lorsqu’il s’avisera de prendre en main la dépouille d’Haïti thomas, la décennie d’humiliation subie sous la botte de la MINUSTAH. Puisque le monde se sera entre temps habitué à nous voir sous tutelle. Cette descente dans l’indignité la plus abjecte nous renvoie à ressasser le souvenir morbide de la dictature soit pour la regretter, sans nécessairement par sado masochisme, soit comme ersatz pour soulager notre conscience endolorie. La fonction thérapeutique du devoir de mémoire n’a jamais été si nécessaire qu’en ces temps d’impuissance à faire face à ce présent avilissant. Paradoxe, confusion, amalgame, perte de repères et de sens, sous l’épais brouillard de nos aveuglements on a cru voir l’ombre de papa doc derrière le visage masqué de Pétion. Syncrétisme politique qui produit du duvaliérisme pro mulâtre ou du mulatrisme duvalierien. Pas moins que cela. Au royaume des cimetières, au-dessus de nos braves guédés, trône un noble français, le baron de Samedi. Ce n’est donc pas très compliqué à comprendre. La petite histoire, souvent plus près de la vérité vraie, du moins celle qui sied à notre entendement animiste, ne nous enseigne-t-elle pas que notre Doc nasillard, était martiniquais. Donc français de la même lignée que notre cher baron, dont il s’est déclaré l’incarnation. Tant pis pour ceux qui se fient à leur raison pour contester notre ascendance gauloise. Véritable défi à l’intelligence, dirait l’autre. Et pourtant ça tourne, pour cliver les bienpensants loin des véritables enjeux de souveraineté et de dignité nationale. Car il en faut, de clivages pour animer l’Etat de droit humanitaire. De préférence les superficiels. Les mauvaises langues n’hésitent pas à avancer que les pires fossoyeurs de la démocratie sont chez nous les « démocrates » eux-mêmes. Seigneur garde moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge, implorait Napoléon. Heureusement il nous reste la loi mère dont la plasticité permet toutes les contorsions sans jamais se rompre. De modifications en « amendements », de « passer main » en corrections, elle demeure une référence immuable, la vieille abimée. Le truc c’est de toujours s’y référer sans jamais s’y trouver. Quitte à naviguer dans toutes les directions en restant le plus près possible de son voisinage immédiat. La politique est dynamique voyez-vous, sans une constitution élastique on en serait encore à dénoncer ses violations.

En démocratie carnavalesque parler de virginité de la loi mère fait décidément vieux jeu, en témoigne la métaphore de la banane. Pourtant si la meringue est à vomir, le fruit demeure ce qu’il est. Un élément de notre patrimoine culinaire. On en verra encore des récoltes longtemps après le temps des carnavals des vautours. Tiens, on annonce le prochain sur l’Ille de la Gonâve., avec exemption de visas, pour les biens masqués.

Qui a dit qu’en choisissant le moindre mal on n‘est pas sorti du mal. Aucun haïtien n’est mort du salami. c’est à croire que de la m… on peut toujours tirer un délicieux met. Alors pourquoi pas une bonne démocratie salami avec les déchets électoraux de 2015. Mieux, pour un peu de civilité, dans un élan compromissoire, « de la banane sautée au salami, au gout du blanc », comme plat d’entrée… Oops de sortie de crise. Allons…. à table mesdames messieurs les démocrates.

Zo, 19 Février 2016