Haiti
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Échec pluriel en Haïti


samedi 13 février 2016

Débat

Par Ghemps Desauguste *

Soumis à AlterPresse le 9 février 2016

L’union fait la force caractérisant la devise et l’identité du peuple Haïtien, ayant atteint son point culminant à travers les differentes conquêtes pour la liberté et le progrès, a abouti à la création du nouvel Etat-nation le 1er Janvier 1804 aux Gonaives. La fragilité de cette union conjoncturelle et circonstancielle pour l’indépendance et le contexte géopolitique associé aux differentes crises récurrentes, symboles de l’héritage colonial et du modèle de développement économique occidental, n’ont pas contribué de manière effective à la mise en place et au renforcement d’une administration publique solide et pérenne. L’échec séculaire des institutions dites démocratiques entraine des vulnérabilités diverses, voire même l’effondrement de l’Etat-Nation, exacerbé par la crise du 12 Janvier et post tremblement de terre. Aussi, de 1915 à 2015, le pays ne fait que vivre de crises et de turbulences de toutes sortes nous conduisant à une désaffiliation sociale et le galvaudage du modèle communautariste (Men anpil, chay pa lou,) : symbole et caractéristique de l’existentiel et de l’humanisme haïtien.

Pourtant, la vie et la situation socio-économique de cette population humaniste et révoltée des injustices et oppressions occidentales ne s’arrêtent pas à son exécrable décente dans l’infrahumanité. Le secteur commercial sans leadership aucun ou même dénué du sens avant-gardiste, sinon même d’humanité, laisse grimper de façon exponentielle les prix des produits de premières nécessités aux fins d’avoir toujours gros au détriment du citoyen-consommateur, comme pour dire : « pwoblèm pis pa pwoblèm chen ». Ainsi, le pays fait face à une situation d’inflation : première de son histoire économique, entrainant la plus grande et continuelle dévaluation de la gourde par rapport au dollar, aggravant davantage la situation sociale et financière des ménages déjà au bord de la pauvreté et de l’extrême pauvreté. Les crises politiques récurrentes et la précarité environnementale du pays, renforcent le fait et le discours qu’Haiti est l’un des pays les plus vulnérables de la région. Ajouté à cela et, durant ces six dernières années pour être plus proche de la conjoncture, nous assistons à une accentuation de cette vulnérabilité sur le plan institutionnel ; conséquence de la crise électorale perturbant le paysage économique et politique du pays et, entrainant un dysfonctionnent systématique des institutions régaliennes de contrôle et le non-renouvellement du personnel politique.

L’organisation du premier tour des élections présidentielles à la fin de l’année 2015, les differentes réactions sarcastiques enregistrées suites aux résultats des présidentielles et législatives, la mise en place de la commission indépendante d’évaluation des élections et son rapport mis au rencart, la rentrée irrégulière et incomplète du parlement et la non tenue de l’assemblée nationale, le report à deux reprises du deuxième tour des élections présidentielles et les violentes manifestations enregistrées dans le pays, des écoles considérées comme centre de savoir et de construction de l’avenir incendiées sous la houlette éclairée des acteurs se déclarant non pas hommes d’Etat mais politiques au sens haïtien du terme, un président sortant de son protocole pour s’en prendre à des citoyens et des journalistes dans l’exercice de leur droit constitutionnel d’expression libre, laissent présager un trop plein de puérilité des acteurs et d’incertitudes quant à une solution consensuelle à l’orée du 7 Février 2016 et, de fait le vide présidentiel constaté, un accord bancal défini et le parlement s’érige en maitre et seule solution pour un problème auquel il est partie prenante, défiant toutes les règles de résolutions des conflits, et, ajouter à cela, une communauté internationale qui croit et travaille à ce que cette situation se dégénère aux fins de satisfaire son agenda minier, au détriment d’une classe paysanne réduite au silence.

Somme toute, les démons ou les dieux tutélaires, nous décrivent un tableau morbide de notre ECHEC général et volontaire :

Echec de la communauté internationale en Haiti

A travers ses missions dites de stabilisation depuis 2004, 2006, 2010 et 2016, les réflexions aristotéliciennes se noient et s’enlisent dans une incompréhension de la démarche guidant leurs actions. S’agit-il d’aider à la stabilisation ou la planification d’un chaos général confirmatif d’un système de colonisation actualisé et moderne : Le PROTECTORAT ?

Echec de l’église et des cultes !

Quand on laisse effriter toute sa moralité dans les peccadilles matérielles, on cesse d’être le leadership spirituel capable de paitre les âmes abandonnées et engager à freiner les dérives amorales et antisociales pour les guider vers la Lumière qui élève l’homme à la dimension de la justice sociale promue par le Christ.

Echec du secteur économique !

Dont le seul souci est la recherche de profit en purgeant et en s’accaparant des ressources des ménages.

Echec de l’Université et des universitaires !

Toujours en crise de toutes sortes et qui ne peuvent s’ériger en conscience agissante pour proposer des solutions alternatives. Sinon, dans sa dynamique interne et collectivement les hommes et femmes de lumières et de sciences admettent le fait que la situation se dégénère et conséquemment, l’Université ne saura répondre à sa noble mission de rempart et d’avant-garde public, mais reste le marché qu’on en fait.

Echec de la classe politique et/ou des acteurs ou des animaux politiques (Le choix du qualificatif est personnel ou idéologique)

Entre autre : échec de Lavalas, échec des Makout et Duvaliériste, échec des Tètkale, échec des « naje pou soti », échec des inlassables oppositions pour n’avoir pas sû offrir d’alternative à la population et pour l’avoir manipulée et exploitée à leur gré. Pour avoir brisé les valeurs républicaines, détruit les institutions du pays, pillé et dilapidé le pays, détruit les rêves et espoirs de la jeunesse et, trainé Haïti comme paria dans la diplomatie internationale. Au fait, une classe d’hommes et de femmes comme pour reprendre le préfacier du texte de Daniel Gérard Rouzier, PRAXIS, ne cesse de sidérer le monde entier quant à leur incivisme, leur amoralité et leur cynisme.

Echec des instituions dites républicaines ou régaliennes !

Qui n’ont pas su s’élever et apporter des solutions de droit, des politiques publiques touchant les vrais problèmes sociaux des citoyens, des solutions économiques aux problèmes de la communauté !

Echec de la société civile !

Dont les déchirements interminables, le manque de cohésion, de vision et d’engagement n’ont pas encore favorisé une émergence d’acteurs de droite ou de gauche à la hauteur de la dimension du rêve de cette grande Haïti !

Echec de la presse et de ses acteurs !

Qui malgré les grandes batailles gagnées et les acquis consolidés, semblent s’emmêler et s’enliser dans des conflits internes, des querelles de secteurs et des miettes insignifiantes …….abandonnant la noblesse de leur mission qui consiste en l’exercice et au respect des acquis et droits des plus vulnérables : le droit d’informer et d’éduquer en tout équilibre et honnêteté !

Echec de la présidence !

Une institution si noble et si prestigieuse qui, laissée entre les mains d’amateurs et de vautours, se laisse aller dans des sous-bassement qui font peur à l’honnête homme de rêver à cette position sacerdotale !

Echec des hôtes du parlement !

Dont les combines fallacieuses et coquines, incompétentes et amateuristes plongent le pays dans les gouffres du désespoir et de la honte pour avoir failli à leur mission de contrôle à travers des votes d’enveloppes scellées ou des chèques de grands chemins !

Echec du système judiciaire !

Qui n’a pas su se professionnaliser et contribuer à établir l’Etat de droit et rendre une justice impartiale et équitable pour tous et les plus pauvres en particulier !

Echec de l’élite dite intellectuelle !

De ne pas avoir sû se positionner à la dimension de sa tâche qui consiste à guider le peuple vers la lumière et non pas le maintenir dans son confort cavernal !

Echec de la paysannerie !

Qui comme historiquement n’a sû joindre toutes ses forces et outils pour déjouer les complots antinationaux, les manœuvres fallacieuses politiciennes et les tentations néo-colonialistes. Cette paysannerie que l’histoire reconnait avoir toujours aidé à rétablir l’ordre et l’équilibre politique ;

Echec de l’aide étrangère et de ses accessoires !

Artisan des crises et de la pauvreté en Haïti, emportant son agenda de sous-développement sinon de développement exogène et de pillage avec la complicité et l’insouciance de certains cadres et professionnels locaux inconscients de leurs rôles et responsabilités dans l’amélioration des conditions de vies de leurs compatriotes. Car, au fait et al final, la coopération a toujours laissé les bonnes bouteilles à la maison !

Echec de la diaspora haïtienne !

Qui, par des sacrifices énormes, fournit une force de travail dont les retombées de leurs investissements, n’aident pas systématiquement au développement et au changement des conditions socio-économiques globales du pays et de leurs compatriotes. Elle n`aide qu`à apaiser une consommation individuelle. Elle ne prépare pas son retour au pays et ne s’implique pas dans les grandes questions cruciales. Leur voix se fait entendre que dans de très rares cas de catastrophes ou de grands débats.

Echec de la minorité silencieuse qui valide et cautionne en silence et se fait complice de son état !

Les votants Haïtiens et moi aussi avons échoué pour n’avoir pas sû faire de notre bulletin de vote une sanction politique. Nous avons échoué de ne pas réclamer des comptes aux gouvernants. Nous avons échoué de voir chez certains intellectuels serviteurs d’Haiti des ennemis des analphabètes et maintenir un discours de haine et de division.

Nous avons échoué de nous être laissés aller dans des querelles intestines planifiées par des « AMIS » d’Haïti en vue d’asseoir leur agenda hégémonique.

Nous avons raté 1915-2015…. Cent ans plus tard pataugerons-nous dans la même boue… ?

Alors, mieux vaut faire une halte pour être ensemble et gagner ensemble !

1. Faire une halte pour repenser l’enfant haïtien, le citoyen Haïtien et la société haïtienne à travers ses desiderata sociaux, économiques et politiques !
2. Faisons une halte et asseyons-nous autour d’un agenda Haïtien à travers un pacte de la fraternité et de la richesse. Aidons les autres autour de nous à penser et vivre la richesse et ainsi serons-nous plus riches et plus en sécurité. Nous le pouvons et nous le devons. D’autres l’ont fait et nous clamons n’être pas différents des autres. Pourquoi ne pas essayer ?
3. Faisons une halte pour repenser les idéologies politiques et les grands courants économiques susceptibles de continuer à traverser le pays. Nous ne pouvons avancer si les partis eux-mêmes et les ACTEURS politiques ne comprennent et n’adoptent une école de pensée politique propre et économiquement bien peaufinée pour sensibiliser et mobiliser leurs fanatiques et leurs militants vers des actions sociales qui freinent l’autodestruction. Car, une politique sans conscience et une politique sans action sociale, est une politique stérile, obsolète et obscurantiste.
4. Faisons une halte pour rapatrier la souveraineté du pays : notre souveraineté politique, notre souveraineté électorale, notre souveraineté alimentaire, notre souveraineté éducative. La souveraineté éducative entraine l’autodétermination et l’engagement de chaque petit citoyen-haïtien envers lui-même et envers son pays.
5. Faisons une halte pour aller vers une presse libre et rigoureuse, une halte pour redresser l’espoir en Haiti et dans les institutions à travers un agenda non pas qui détruit davantage le pays dans la presse des autres, mais qui promeut nos différences, nos beautés, nos valeurs et nos profondeurs !
6. Halte pour regarder et savoir différencier les chemins obscurs pour ne plus nous perdre dans nos objectifs communs, mais pour nous aligner autour d’un projet de société au profit des Haïtiens et des générations futures. Un projet axé sur un avenir certain et d’espoir !
7. Faisons une halte pour aller vers une justice sociale équitable, une halte pour cultiver le discernement et agir en homme et femme d’Etat en vue de déjouer les portefeuilles néocolonialistes et laisser cours à une autre génération d’hommes et de femmes éclairés conscient de leurs rôles et responsabilités de l’avenir.

Que faire de ce nouveau siècle 2015-2115, quel rôle aurons-nous à jouer pour le changement réel en Haiti ? Un geste de chacun de nous individuellement et collectivement aidera à freiner l’indécence et projeter la lumière et l’opulence, sinon nous périrons tous dans la caverne en zombis.

*Juriste

 

 

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