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Haïti : Retour sur la saga des élections de 2015


dimanche 31 janvier 2016

Par Marc-Arthur Fils-Aimé *

Soumis à AlterPresse le 19 janvier 2016

L’année 2015 a laissé un goût amer pour toutes les filles et les fils d’Haïti qui luttent et qui croient en un avenir prospère pour leur pays. Le président Martelly qui a gagné les élections de 2010 grâce aux pressions de la communauté internationale - ce qui est aujourd’hui un secret de polichinelle - n’a réalisé aucune des élections prévues par la Constitution au cours des quatre premières années de son mandat. Cela a valu au pays d’être orphelin de ses parlementaires pendant une douzaine de mois. Il ne restait qu’un tiers du Sénat, soit 10 sénateurs sur 30. Le chef de l ’État flanqué d’un premier ministre de facto, a géré le pays à coup de décrets même si lors du compromis avec des partis politiques traditionnels et certains secteurs de la société à la fin de décembre 2014, il n’avait droit d’émettre que des décrets relatifs aux élections.

Le ver est logé dans le processus électoral

Pour mieux comprendre la tournure des élections, il est intéressant d’avoir une idée générale du processus électoral. Le Conseil Électoral Provisoire, communément appelé CEP, n’est pas innocent dans ce qui s’est passé. Il a élaboré un décret électoral qui tend à favoriser les candidates et les candidats qui ont une certaine capacité financière. Les frais d’inscription à tous les postes électifs sont si élevés que plus d’un est obligé de se mettre sous le parapluie d’un parti ou d’une plateforme politique pour pouvoir les payer. Une telle démarche tend à exclure les membres d’organisations populaires même ceux qui ont la capacité morale, idéologique et intellectuelle et la volonté de répondre aux revendications de la grande majorité. Le décret électoral exige même que les inscriptions se fassent en ligne malgré tout le déficit d’internet et le problème d’électricité que connaît le pays.

La faiblesse structurelle des partis politiques traditionnels a aussi joué un rôle prépondérant dans le déroulement des élections. Les partis les mieux pourvus financièrement ont coopté des gens qui n’ont aucun rapport avec eux pour grossir le nombre de leurs mandataires. Les moins pourvus ont accepté des candidats qui ont pu couvrir leurs propres dépenses. Dans les deux cas, la préoccupation idéologique est le cadet de leur souci. Il est bien vite expliqué qu’un grand nombre de candidats ne sont pas membres des partis qu’ils souhaitent représenter. En réalité, ce sont des personnalités indépendantes qui n’ont pas de vraies attaches sur le terrain. Parmi elles, l’on compte des trafiquants de drogue connus et des repris de justice. Certains de ces partis fonctionnent comme des magasins qui vendent de tout : le droit de s’inscrire sous leur label, des mandats d’observation et de supervision. Ils se sont permis aussi le droit de garder une part importante de la subvention que l’État a accordée aux partis politiques qui participent aux élections. Le camp alternatif a eu une percée timide qui ne lui a pas accordé une force suffisante pour renverser la vapeur. C’est pourquoi nous disons que le ver est logé dans le processus. Les éléments conjoncturels ne font que s’ajouter aux éléments structurels.

Les élections du 9 août
Sous la bannière d’un lot de 124 partis politiques dont la plupart se sont réunis en plateforme politique ou électorale, les joutes en vue d’élire 20 sénateurs pour compléter la Chambre haute et 119 députés, ont eu lieu le 9 août. Elles étaient émaillées de fraudes, d’irrégularités et de violence, avec un taux de participation au-dessous de 25 %. La plupart des votants vendaient leur voix pour moins de 11 $ américains. Très peu des candidats aux deux postes ont obtenu la majorité absolue prévue par la Loi-mère. Ils étaient obligés d’aller au deuxième tour. Les candidats du pouvoir étaient parmi les mieux placés pour remporter la victoire.

Celles du 25 octobre dernier

La journée du 25 octobre a été encore plus complexe avec un taux de participation réelle autour de 20 %. Pourquoi ? En plus des présidentielles avec 54 candidats, il fallait élire la grande majorité des députés et des sénateurs recalés du premier tour et les cartels des maires pour 135 communes. Un calme complet a été observé de six heures du matin à seize heures, c’est-à- dire jusqu’à la fermeture des bureaux de vote. Pourtant, derrière ce calme se cachaient toutes les magouilles inimaginables telles que la falsification des procès-verbaux, le bourrage des urnes, le remplacement des bulletins de vote pendant leur transport au centre de tabulation. On a découvert, par exemple, des ambulances avec des bulletins cochés à l’avance pour remplacer ceux qui sont dans les urnes. Un observateur a signalé une jeep avec des personnes qui donnaient aux gens qui allaient voter des bulletins cochés à l’avance à déposer dans les urnes. S’ils apportaient au retour leur propre bulletin, ils recevraient 1000 gourdes, soit près de 11 $ pour un acte ignoble accompli par des personnes politiquement inconscientes mais aussi tenaillées par la faim. Le plus cocasse de tout cela est le nombre de mandats distribués non proportionnellement aux partis politiques en lice. Plus de 900 000 mandats. Le quotidien haïtien Le Nouvelliste a révélé que plus de la moitié des votants étaient des mandataires qui ont été plusieurs fois dans l’isoloir selon le nombre de mandats qu’ils détenaient. Les contestations ont plu de toutes parts et rares sont les candidats qui n’ont pas rejeté la proclamation des résultats du CEP.

Tous ces exercices malhonnêtes se sont faits d’une façon générale au profit de Jovenel Moïse, un inconnu mais fidèle poulain que Michel Martelly a propulsé sur la scène nationale depuis quelque 7 ou 8 mois seulement. Les résultats l’ont hissé en première position, suivi par Jude Célestin, un compagnon de l’ancien président René Préval, dont ladite communauté internationale a refusé la victoire aux élections de 2010. Cela n’est plus un secret comme je l’ai écrit plus haut. Le hic s’est déclenché à partir de là. La situation se corse chaque jour davantage.

Les puissances tutrices de notre souveraineté nationale ont choisi leur camp

Chat échaudé craint l’eau froide. Jude Célestin rejette toutes les offres qui lui sont faites et méprise toutes les pressions exercées sur lui. L’opinion publique dans une large majorité demande l’annulation des élections du 9 août et du 25 octobre, car elles sont le produit du même complot pour proclamer Jovenel Moïse président d’Haïti. Avec l’appui d’une majorité de sénateurs et de députés sans scrupule, cela signifierait la continuité du pouvoir Martelly et la garantie que les multinationales telles que la société minière Ste Geneviève et la société américaine VCS Mining, auront le champ libre pour faire main basse sur les richesses de notre sous-sol. Ces multinationales canadiennes et américaines les ont évaluées à près de trente milliards de dollars. Et même plus, car elles ne vont pas tout dévoiler.

Les ambassades de France, des États-Unis, du Canada et de l’Union européenne ne cessent de répéter qu’elles attendent la poursuite du processus avec le deuxième tour prévu pour le 24 janvier prochain. Il n’a pas pu avoir lieu le 27 décembre dernier à cause des protestations qui fusent de toutes parts, ces mêmes protestations qui s’amplifient contre ce que le Conseil Électoral Provisoire, le gouvernement haïtien et ladite communauté internationale s’acharnent à nous faire ingurgiter. Ces trois entités se concertent pour affirmer qu’il n’y a pas eu de fraude, mais des irrégularités qui ne sauraient compromettre le déroulement du deuxième tour. Nous assimilons la déclaration des puissances étrangères qui financent presque la totalité de la machine électorale à une position raciste qui porterait à faire croire que nous ne méritons pas d’une démocratie semblable à la leur.

En définitive

Ces pays donneurs de leçons et faiseurs de présidents et de gouvernements ne s’attendaient pas à une telle résistance des candidats et de la population qui ont piétiné toutes leurs offres et leur pression. Leur instinct conservateur leur enlève toute capacité de saisir des conjonctures différentes dans des conditions et des moments différents. Le mandat du président Martelly tire à sa fin. Il doit quitter son poste le 7 février prochain. (…)

L ’opposition dans une large mesure suppute un gouvernement provisoire pour remplacer Martelly. Mais, avec des nuances et même des différences entre elle. Ces puissances étrangères qui savent déplacer plusieurs pions à la fois et qui ne sont pas prêtes à accepter leur échec, ne resteront pas les bras croisés. Elles s’efforceront au cas où cette solution s’avèrerait nécessaire à imposer leur jeu pour contrôler cette transition comme elles l’ont fait en 2004 avec le départ forcé de l’ex-président Aristide. Tout se joue dans cette fourchette pendant que les grandes masses sombrent dans une misère abjecte. À qui reviendra le bénéfice des rapports de force en attendant que nous rapatriions nos élections après avoir jeté ce modèle qui est intrinsèquement vicié ?

* Directeur général de l’ICKL