Regard

Haïti : Quand la magie du cinéma fait revivre Jacques Stephen Alexis


mercredi 20 janvier 2016

Par Roody Édmé*

Spécial pour AlterPresse

Ressuscite-moi
Ne serait-ce parce que je suis poète
Et que je t’ai attendu
Ressuscite-moi
Je veux vivre mon compte de vie.
Maïakovski

Le jeudi 14 janvier dernier a eu lieu la projection du dernier documentaire d’Arnold Antonin : « Jacques S Alexis, mort sans sépulture ». La salle du Karibe au Juvenat bruissait d’un monde impatient de voir et surtout de comprendre la destinée de ce brillant écrivain qui comme le manuel, figure christique et personnage célèbre, des Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain est mort assassiné.

On a voulu présenter l’histoire comme si Jacques S Alexis était mort au combat, succombant à ses blessures, pour reprendre la nécrologie officielle en pareil cas. Arnold Antonin et son équipe ont voulu mener l’enquête.

Ils ne sont pas parvenus à éclaircir le mystère de la mort du semeur de rêves qu’était Jacques Soleil, mais ils ont passé en revue toutes les thèses, autour de la disparition tragique de cette figure de proue de l’intelligentsia et de la politique en Haïti, en ces années de feu sacré où, de jeunes militants voulaient faire flamboyer l’avenir.

Mais plus qu’une remontée des cendres, Arnold a cherché à honorer une vieille dette qu’il s’était faite depuis cinq ans. Mais en lui parlant, on comprend que ce désir de soulever un pan d’une histoire à la fois épique dans le parcours de l’homme et ténébreuse dans sa chute devenait pour lui une urgence qui remonte à bien plus longtemps.

Une telle entreprise n’est nullement aisée dans un pays où on s’était accoutumé à se parler par signes, puis comme sorti d’un geyser, la parole s’est libérée en un délire babélien pour tenter de conjurer l’irrationnel.

Caméra en bandoulière, le cinéaste a repris le chemin sanglant qui conduisit à la perte du célèbre romancier. Il abouti au Môle sur les rivages du « débarquement ». Il immortalisa sur sa pellicule les ruines de la triste caserne qui enveloppa de son ombre le fameux prisonnier et ses compagnons.

Le documentaire donne la parole aux contemporains de l’auteur de l’espace d’un cillement, ses camarades du jeune parti d’entente populaire qui rêvaient avec lui du grand soir où la révolution généreuse, non pas celle mesquine et totalitaire qui s’est installée aux confins de la guerre froide, mais celle qui célèbrerait « la belle amour humaine ».

Il était persuadé à l’instar de Maïakovski que derrière « les montagnes de peine, la multiplication sédimentée des révolutions, il y avait un véritable paradis terrestre, la seule solution à toutes les contradictions ».

Aucun détail n’est laissé au hasard : Des écrivains de générations différentes ont parlé du romancier, de la modernité de son style, mais aussi des quelques pesanteurs du discours politique qui plombent certains chapitres d’une œuvre somme toute somptueuse. Des professeurs de lettres et critiques littéraires aussi ont glosé sur le réalisme merveilleux. Tout se passe comme si le cinéaste voulait en plus du parcours-témoin de « l’itine-errance » de Jacques Alexis, le camarade des prolétaires du monde entier, laissé à la postérité, un formidable outil pédagogique comme s’il était à la recherche du temps enfoui sous la dictature.

La démarche ne s’est pas arrêtée à l’évocation de l’homme politique ou de l’écrivain, deux de ses anciennes compagnes Mesdames Roumer et Hudicourt ont aussi évoqué l’ami, l’amant, l’homme qui aimait les femmes avec une rare élégance.

René Depestre a aussi parlé de ses affinités, de ses différences avec l’idéologue et l’homme de lettres avec qui il a parfois polémiqué, un peu comme l’ont fait Sartre et Camus dans la France de l’après-guerre.

Ses enfants, Florence et Jn Jacques ont aussi accepté de parler à la caméra d’Arnold nous livrant par ainsi des données inédites sur la personnalité de leur père trop tôt disparu. On notera au passage les prises de vues troublantes sur le petit fils de Jacques S. Alexis qui est comme une « réincarnation » de son feu grand père.

Le film jette une lumière crue sur une période dure mais combien bouillonnante de vie intellectuelle et de résistance qui voulaient inventer l’avenir et faire sauter la boue des sous-sols.

La dictature n’a pas été renvoyée hors champ, sa présence lourde et menaçante revenait dans tous les témoignages.

Le public en visionnant le film a bien compris que Jacques S Alexis correspondait bien à l’idée de Gramsci, l’intellectuel organique qui refusait de se couper de la sève de son peuple. Cependant, Alexis avait aussi déjà en vue, tout en pourfendant, sabre au clair, les partisans d’un quotidien médiocre l’esquisse d’une unité historique de peuple si cher au professeur Marcel Gilbert qui n’excluait nullement les « bourgeois nationaux ».

Arnold Antonin s’est entouré pour s’attaquer à une telle œuvre des meilleurs écrivains de notre littérature, des talentueux musiciens du groupe Boukman expérience, de Réginald Lubin. Et de… Dismi César qui s’est glissé avec gravité et discrétion dans la peau du grand écrivain.

J’avais craint une dramatisation outrancière, des maladresses dans le désir de vouloir tout montrer. Aucune de mes appréhensions ne furent justifiées. Il reste un brin de frustration quand par moments la caméra coupe une intervention pour enclencher sur une une autre sans pour autant heureusement briser le discours d’ensemble.

Une initiative on ne peut plus heureuse qui interpelle les pouvoirs publics et le secteur privé des affaires sur la mise en place d’un Institut National des Archives de l’audio visuel.

*Éducateur, éditorialiste