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Haïti : Comment me débarrasser de cette souffrance atroce qui me ronge le corps et le cœur ?


dimanche 17 janvier 2016

Par Marcel Duret *

Soumis à AlterPresse le 17 janvier 2016

J’avais décidé de ne plus écrire concernant la conjoncture politique haïtienne jusqu’à ce que j’aie lu ce communiqué de presse publié le 12 janvier 2016 par la Mission d’observation électorale (MOE) de l’Organisation des États Américains (OEA) en Haïti :

« Le MOE salue les dispositions prises par le Conseil électoral provisoire (CEP) pour adopter la majorité des recommandations produites par la Commission d’évaluation électorale indépendante, ainsi que celles des missions d’observation électorale nationales et internationales, le tout afin de fournir à l’ensemble des acteurs de meilleures garanties en prévision du second tour des élections présidentielles annoncé pour le 24 janvier. »

Alors que l’un des membres de la commission de vérification, Monsieur Rosny Desroches, se plaint du non respect des recommandations, la mission d’observation de l’Organisation des Etats Américains, pas n’importe quelle entité, proclame que ce CEP, quel CEP ?, les a adoptées toutes. Qui leur a demandé leur avis ? De quel droit cette mission peut-elle s’immiscer dans les affaires internes du pays ? Est-ce que les termes de référence de la mission de la MOE/OEA prévoient qu’elle puisse ponctuer le processus électoral de commentaires dans un sens ou un autre ?

« La Mission prend note que, entre-autres mesures, le nombre d’accréditations octroyées aux mandataires sera réduit de 900 000 le 25 octobre à 38 000, et que les mandataires seront uniquement habilités à voter là où ils sont inscrits comme électeur. De plus, des membres des bureaux de votes seront remplacés et les candidats à la présidentielle se verront offrir la possibilité de nommer deux représentants pour superviser les travaux au centre de tabulation. La formation du personnel électoral sera améliorée et la liste des organismes d’observation, ainsi que les critères d’accréditation seront publiés avant le jour de l’élection. »

Comment sont-ils au courant de ces actions du CEP ? Qui les a autorisés à publier ces informations jusqu’à présent méconnues de la population ? La Mission est-elle la porte parole du CEP ?

« Au regard de ces efforts, la MOE-OEA appelle les deux candidats finalistes à participer activement à l’élection. De la sorte, ils respecteront la volonté de l’électorat haïtien ayant voté pour eux le 25 octobre. La Mission prend note que 92 nouveaux élus à la Chambre basse issus de l’opposition et du parti au pouvoir ont prêté serment dimanche, suivi de 14 sénateurs lundi. »

Quel toupet ! Quelle ingérence flagrante dans les affaires internes du pays ! Quelle arrogance ! Comme un maitre à ses esclaves, des ordres, des notes sont communiqués à l’intelligentsia haïtienne ainsi qu’à la population dans son ensemble qui accusent le coup sans dire mots.

Monsieur Jude CELESTIN et son équipe méritent la gratitude et la reconnaissance du peuple haïtien pour avoir eu le courage et la détermination de refuser de se compromettre dans une élection qui salit le symbole de notre liberté vigoureusement acquise par les Ancêtres. Au nom du peuple haïtien, je vous dis merci, l’histoire vous le rendra.

L’un des membres du CEP, Marie-Carmelle Paul Austin, a fait savoir le 14 janvier courant :

« Il n’est pas question pour le CEP de faire marche arrière ou de sursoir à ses travaux parce que le peuple a déjà été convoqué dans ses comices par le chef de l’État. Et, nous en tant que conseillers électoraux n’avons autres choses à faire que de tout mettre en œuvre pour rendre possibles ces joutes »

Alors j’ai le corps et le cœur qui me font mal. Cette souffrance atroce imprègne toute mon âme, tout mon être et j’ai le mal de vivre. J’aurais pu et peut-être j’aurais dû aller vivre ailleurs une petite vie tranquille sans que je puisse me regarder dans un miroir le matin et me reconnaitre.

Pourquoi sommes-nous arrivés là ? J’aurais voulu dire à ceux qui veulent garder le pouvoir pour éviter les conséquences de leurs inconséquences qu’ils n’ont rien à craindre, mais de grâce laissez le pays en paix ! A ces colons qui s’ignorent je voudrais leur dire qu’il y a très longtemps depuis que les colons sont partis de cette terre de Toussaint et de Dessalines, qu’une seconde révolution est en gestation et qu’il est encore temps qu’ils s’en aillent !

Une amie m’a dit que « Ces pétitions à droite et à gauche sont finalement des coups d’épée dans l’eau. » et ça m’a fait de la peine. Elle n’a fait qu’exacerber une souffrance déjà insupportable. Une autre qui pensait que j’essayais de faire des suggestions au pouvoir en place m’a dit : « Pourquoi persister à vouloir corriger l’incorrigible ? Le mensonge fondamental ? L’illusion multicolore ?

Avons-nous le droit ou même le choix de démissionner ?

Ces derniers jours je me suis rendu compte que je ne peux pas survivre si je ne crie pas, si je ne hurle pas, si je n’écris pas mes souffrances.

« Le seul bien qui me reste au monde, c’est d’avoir quelquefois pleuré » ; non pas par lâcheté mais par fidélité à ma liberté de dire ou même d’oser dire ce que je ressens.

* Ex Ambassadeur d’Haïti à Tokyo