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Haïti-Crise électorale : Mini-diagnostic et proposition de sortie ….


mardi 1er décembre 2015

Débat

Par Gary Olius*

Soumis à AlterPresse le 30 novembre 2015

« Au lieu de fulminer contre les ténèbres, mieux vaux allumer une petite lanterne » Proverbe Chinois

Un petit fait, comme source d’inspiration…

De toutes les expériences d’études et d’enseignement des mathématiques que j’ai faites, la plus grande chose que j’ai apprise est que tous les problèmes compliqués ont une solution simple. Par extension, j’ai aussi réalisé que l’extrême difficulté de certains problèmes de la vie de tous les jours tient au fait que les solutions simples sont rejetées uniquement pour leur simplicité. Pour illustrer cette perception, je tiens à citer l’exemple du fameux théorème arithmétique de Fermat qui a fait suer à grosses gouttes les arithméticiens pendant plus de deux siècles. Ils ont mobilisé tous les outils et artifices existant dans cette branche des mathématiques pour parvenir à démontrer ce théorème très modeste en apparence. Mais, c’était en vain, jusqu’à ce que deux japonais Goro Shimura et Yutaka Taniyama (1960), ainsi qu’un anglais du nom d’Andrew John Wiles (23 juin 1993) ont eu tour à tour l’idée originale de transformer ce problème en une conjecture et de trouver la solution dans un champ autre que l’arithmétique. A la plus grande surprise de plus d’uns, les deux japonais ont su découvrir que le fait par Pierre Fermat de dire que dès que n>2 il est impossible de trouver des nombres vérifiant an + bn = cn revient à affirmer l’inexistence d’une certaine famille de courbes elliptiques. Cette traduction a été formulée sous une forme de conjecture que John Wiles a réussi à résoudre. Et depuis lors, la communauté internationale de mathématiciens considérait le théorème de Fermat comme étant définitivement résolu.

Considérations sur la conjoncture électorale actuelle

En Haïti, le problème posé par les élections du 25 octobre devient d’une complication telle que l’on risque de s’acheminer vers un affrontement sanglant qui justifiera une occupation militaire effective du pays. A côté de cette monstrueuse difficulté, il y a les acteurs du CEP qui sont devenus de plus en plus outrecuidants. Ils font tout pour ne pas perdre la face et durcissent leur visage, mais malencontreusement cela ne les rend pas trop beaux aux yeux de la population haïtienne. A force d’audace politique, ils croient que tout leur est permis et ils en viennent à défier la science. De ce fait, ils se mettent en porte-à-faux avec tous les gens dotés de bon sens. Ils font usage d’astuces et de subterfuges qui sont si saugrenus que même pour le commun des mortels, ils méritent soit un brevet de mauvaise foi, soit un brevet d’incompétence ou les deux à la fois.

Les élections décriées ont conduit après des tours de passe-passe à des résultats mettant face à face Jovenel Moise et Jude Célestin. On connait la dernière manœuvre du CEP sur laquelle il est honteux de revenir. La statistique existe déjà et est l’œuvre d’experts chevronnés. Ce n’est pas au CEP et à son BCEN de défier sa règle d’inférence par l’apurement maladroit d’un échantillon représentatif qui laisserait intouchable la masse populationnelle y afférente. La pudeur nous contraint de ne pas en dire plus, mais en vérité, il y a de ces grimaces qui sont de nature à effrayer même Satan-le-diable.

L’inflation soudaine des ambitions politiques de nos 54 personnalités – connues, peu connues et inconnues - mise à part, il faut croire que la crise électorale créée est d’abord une crise de confiance. Les candidats étaient méfiants depuis le 9 aout et ils le deviennent encore plus après le 25 octobre 2015. Ce qui s’est passé le 23 novembre (peu avant la publication des résultats définitifs) les rendent légitimement incrédules et paranoïaques. Jude Célestin a peur du CEP et a peur de désister officiellement, car les responsables de cette institution auront l’audace de repêcher à sa place même le candidat qui a eu 591 voix au niveau national.

Le groupe des 8 se retrouve dans un dilemme plus coriace que le dilemme de prisonniers. Ne sachant pas ce que feront les lavalassiens et d‘autres valeureux prétendants au fauteuil présidentiel, Jude et ses compères du groupe des 8 sont dans l’embarras du choix. Mais si en désespoir de cause ils se résignent à faire le choix de l’embarras, les choses ne seront pas pour autant roses pour le pouvoir en place et pour les donneurs de leçon du core-group. Ce choix de l’embarras est celui de l’affrontement dans les rues, un choix couteux en vies humaines et extrêmement risqué pour la société. Car, en dernière instance, la communauté internationale - faisant montre d’une colère disproportionnée pour masquer sa honte - pourra remobiliser contre le pays son dispositif d’occupation de 1915.

Pour éviter tout cela, il est nécessaire de trouver une solution viable à cette crise électorale. Des compatriotes ont déjà fait des propositions. Elles valent ce qu’elles valent et ce n’est pas mon rôle de les critiquer. Mais au moins j’ai pu remarquer qu’elles partent toutes de l’hypothèse implicite que l’essence de la crise est due au fait que les candidats les mieux classés ont une ambition démesurée pour devenir Chef d’Etat et, pour les satisfaire tous, il faut trouver un moyen pour attribuer à tout un chacun la chance d’être le plus proche possible du fauteuil, à défaut de pouvoir les faire asseoir là-dessus simultanément. Comme si, pour mettre fin à la rudesse d’un match de football et à la multiplication des échanges de coups de pieds entre les joueurs pour le contrôle du ballon, on déciderait de donner un ballon à chaque joueur. Ce faisant, marquer des buts qui constitue l’essence même du football perdrait son sens. Et, cela dit, si les solutions calquées sur le modèle de partage tous azimuts du pouvoir présidentiel entre les prétendants étaient celles qui correspondaient vraiment à la résolution de la crise actuelle, la communauté internationale aurait le plein droit d’occuper le pays pour 100 ans, car nous aurions scellé l’échec de notre nation.

La proposition

Je l’ai déjà dit, la crise électorale actuelle est par essence une crise de confiance. Oui, elle est créée et alimentée par la méfiance dans un CEP – surestimant son pouvoir et ses capacités - qui s’est montré au fil du temps suffisant, arrogant, rusé, malin et incompétent. Pour rétablir la confiance du groupe des 8 et de Jude Célestin dans le processus électoral, je propose de renvoyer tous les 9 membres et de les remplacer par 4 personnes choisies par Jovenel Moise et 4 personnes choisies par Jude célestin. Le Président de ce qui reste du sénat pourra être considéré comme président d’office de ce CEP qu’il conviendrait de baptiser CEP-de-Circonstance. Le reste de la machine électorale pourrait rester telle quelle et on prendrait seulement la précaution de faire accompagner le Directeur du Centre de Tabulation des Votes (CTV) par une ‘Commission de Garantie’ composée du Cardinal Langlois, de l’Ati national a.i du Vodou et du Recteur de l’UEH. L’objectif poursuivi étant que cette double-lumière spirituelle et intellectuelle devrait aider à dissiper l’opacité ou le déficit de transparence du CTV, pendant que le président de l’entité co-dépositaire de la souveraineté nationale veillera à l’équilibre de fonctionnement du CEP-de-circonstance jusqu’à la promulgation des résultats. Ça, c’est la première composante de la proposition…

La deuxième consiste en la suivante : Le président élu devra choisir son concurrent immédiat comme premier ministre avec – au préalable - une entente sur la continuité du programme de scolarisation gratuite et du Plan Stratégique pour le Développement d’Haïti (PSDH). Ces éléments de politiques publiques devront faire partie de la déclaration de politique générale du premier ministre qui sera présentée au Parlement. Les hommes et femmes politiques comme Moise Jean Charles, Marise Narcisse, Samuel Madistin, Sauveur Etienne, André Michel, Mirlande Manigat, Jean Henry Ceant, Eric Jean Baptiste, etc. se constitueront par décret présidentiel en Assemblée Spéciale pour élaborer et soumettre à la 50eme législature – dans un délai n’excédant pas trente (30) mois une nouvelle constitution, assortie d’une architecture économiquement viable pour l’Etat haïtien. L’idée étant de laisser dix-huit (18) mois aux deux chambres pour réviser le nouveau texte proposé, l’améliorer, le mettre en discussion et le ratifier.

Pour éviter toute éventualité de conflits paralysants entre le président et le premier ministre, un accord initial devra être conclu sur des questions de fond relevant (i) de la mise en place des organes des collectivités territoriales, (ii) de la mise en place du Conseil Electoral Permanent, (iii) du renouvellement du prochain tiers du sénat, (iv) du mode opératoire pour renvoyer un ministre contre-performant du gouvernement, et (v) un plan d’interventions socioéconomiques pour les dix (10) départements géographiques du pays.

Cette proposition est viable si l’on considère qu’elle permet de (a) ne pas compromettre le processus démocratique, (b) rétablir la confiance de tous les acteurs politiques déterminants dans le reste du processus électoral (c) de mettre à profit ce qui reste du parlement, (d) d’avoir un président élu au suffrage universel, (e) de canaliser l’énergie des partis politiques dans un vaste projet très prometteur pour le pays et la société, et (f) voir au-delà de la seule urgence électorale et d’embarquer tout le monde dans une démarche de renouveau de l’Etat haïtien.

Cette proposition est soutenable en ce sens qu’elle permet de (i) conserver l’essentiel de la machine électorale et de réaliser les élections avant le 15 janvier 2016, (ii) respecter l’échéance de passation de pouvoir le 7 février 2016, (iii) avoir un cadre idéal pour solutionner les problèmes posés par l’actuelle constitution, (iv) créer les conditions politiques minimales pour une gouvernance moins tapageuse du pays pour les cinq (5) prochaines années, et (v) faire ce qui est nécessaire pour adresser les grandes faiblesses institutionnelles et fonctionnelles de l’Etat haïtien.

C’est une proposition assez simple dans sa conception et facile à mettre en œuvre. Le fait d’y avoir pensé n’est qu’une étape très préliminaire, mais la volonté politique pour l’améliorer et la mettre en œuvre est peut-être l’ingrédient qui sera le plus difficile à trouver. Pour ma part, j’estime déjà avoir fait œuvre utile, rien que pour avoir pris le temps de l’élaborer et de la soumettre au jugement de tous et de toutes.

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* Économiste, spécialiste en administration publique

 

 

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