HaitiWebdo

HaitiWebdo - numéro 22


mardi 3 septembre 2002

Au Sommet de la Terre, à Johannesburg, le président haïtien ne ménage pas ses critiques contre la communauté internationale qui applique des sanctions considérées injustes contre Haiti. Mais ici, le pouvoir lavalas fait face à des critiques constantes sur sa politique économique et la gestion du pays en général. En réalité, la situation est très précaire sur le terrain où, par exemple, les parents ont eu beaucoup de peine à répondre aux exigences de la rentrée des classes ce 2 septembre. Le mois d’août, traversé par une actualité bouillonnante, n’a pas facilité les choses.

1] ARISTIDE : ENTRE DISCOURS ET REALITE

Le Président haïtien Jean Bertrand Aristide a dénoncé, lors de son discours ce 3 septembre au Sommet de la Terre, à Johannesburg, les sanctions économiques internationales contre le pays. Ces sanctions "appliquées injustement contre Haïti", ont forcé les Haïtiens à fuir le pays, a déclaré le Chef de l’Etat.

Aristide a mis sur le même plan "le drame des boat-people" et "la tragédie du 11 septembre 2001", qui a fait des milliers de morts à New-York, lorsque, dans le cadre d’un attentat, 2 avions ont percuté les tours jumelles. "Partout et toujours, devrons-nous donc lutter contre le terrorisme et les injustices infligées à la première république nègre du monde", a lancé Aristide.

Construction d’un état de droit, bonne gouvernance, respect des droits de la personne, partenariat entre secteurs public et privé, lutte contre la pandémie du SIDA et la détérioration écologique, lutte contre la corruption, le trafic de la drogue et l’impunité, sont les lignes mises en avant par le Président haïtien pour ouvrir la voie à "un monde socialement juste et économiquement libre".

Aristide a reconnu cependant, dans son discours, que "le défi majeur consiste à promouvoir une économie solidaire et un développement durable pour la prospérité de tous les habitants de la planète".

Le Chef de l’Etat haïtien n’a pas raté l’occasion d’évoquer le bicentenaire de l’indépendance d’Haïti en 2004. "Nous célèbrerons le bicentenaire de notre indépendance non à genou, mais debout", a-t-il dit.

Ce discours intervient à un moment où, à travers les mouvements sociaux, il y a de plus en plus une remise en question de la gestion du pays par le gouvernement lavalas en place. Alors que le Président s’apprêtait à se rendre à Johannesburg, la Plate-forme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) et le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (GARR) s’interrogeaient sur le choix de développement adopté par le gouvernement.

Depuis avril 2002, les dirigeants haïtiens ont opté pour "un processus de désertification de la plaine agricole de Maribahoux", à la frontière du Nord-Est, en ouvrant la voie au bétonnage de cet espace vert pour l’implantation d’une zone franche textile, sur près d’une centaine de carreaux de terre, ont fait valoir le GARR et la PAPDA.

Le GARR et la PAPDA se déclaraient très inquiets, car, selon eux, "le projet de bétonnage de la plaine de Maribahoux n’est que le premier d’un long chapelet de zones franches envisagées à la frontière (350 kms), avec en perspective, un déboisement systématique" en vue de l’établissement de ces unités industrielles.

Sur le plan de la justice, les mouvements sociaux n’ont noté aucun effort pour répondre à des revendications martelées sans arrêt depuis des années. Pas plus tard que ce 28 août, la Fondation Jean Marie Vincent et des organisations paysannes réclamaient la mise en branle d’un processus judiciaire autour de l’assassinat en 1994 du Père Jean Marie Vincent, un proche du Chef de l’Etat.

Il existe plusieurs autres cas emblématiques, dont celui du Père Jean Pierre-Loiuis, tué en août 1998, le journaliste Jean Dominique, assassiné en avril 2000 et le journaliste Brignol Lindor, mutilé en décembre de la même année.

Les organismes de défense de droits humains ne cessent de dénoncer des menaces constantes contre les libertés et récemment, la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme a souligné, suite a une tournée en Haïti, la dégradation de la situation des droits humains dans le pays.

2] LA RENTREE SCOLAIRE COMPROMISE

La rentrée scolaire, fixée officiellement au 2 septembre, n’a pas été effective. Des milliers d’enfants ont du rester chez eux, les parents éprouvant de grandes difficultés à endosser leurs responsabilités.

Ce 2 septembre, il n’y avait pas de bousculades devant les écoles et la circulation était fluide, contrairement a la situation qu’on enregistre traditionnellement les premiers jours de classe. En général, seuls les professeurs et le personnel administratif etaient présents dans les établissements publics et les écoles privées n’ont pas fonctionné. Les activités ont commence timidement dans les écoles congréganistes.

L’échec de la rentrée se situe dans une ambiance économique et politique très difficile. Les subventions du gouvernement aux parents nécessiteux n’ont pas modifié la tendance, 80% des établissements scolaires étant privés et les prix de l’écolage ayant doublés d’une année à l’autre, selon les témoignages de nombreux parents.

3] UNE FIN D’ETE TRàˆS CHAUDE

Haïti a connu une nette augmentation de la tension politique et de la détérioration du climat social durant les derniers mois, particulièrement au cours de la fin de l’été.

Des le début du mois d’août, d’importantes affaires ont vu le jour ou ont pris des dimensions jusque-là non atteintes. C’est le 2 août qu’un groupe proche du pouvoir, dénommé "l’armée cannibale", a libéré aux Gonaives (centre du pays) le prisonnier de droit commun Amiot Métayer, en renversant un mur de la prison. Plus de 150 autres prisonniers, parmi eux des condamnés a perpétuité, se sont évadés.

En accord avec l’Exécutif, la police s’est plutôt gardée d’intervenir, alors que "l’armée cannibale" a paralysé durant plusieurs jours toutes les activités aux Gonaives et incendié des institutions publiques, dont le Palais de Justice. Un mois après, on assiste à une opération de réhabilitation d’Amiot Métayer, à travers une commission de juristes, qui œuvre à légaliser sa fuite.

Le mois d’août a aussi été marqué par des mobilisations au sein de l’université contre les mesures adoptées en juillet par le gouvernement contre le Rectorat élu. Celui-ci a été remplacé par une commission gouvernementale qui, avec le concours de la police, a pris, au début du mois, le contrôle du rectorat.

Mais la communauté universitaire n’a pas lâché prise. Une manifestation étudiante et des mouvements sociaux en faveur de l’autonomie et l’indépendance de l’université s’est dégénérée en affrontements à Port-au-Prince le 14 août, suite a l’intervention violente de membres d’une association d’étudiants proches du pouvoir.

Une autre manifestation projetée pour le 22 août a été tuée dans l’œuf, quand les protestataires ont été assiégés à l’Ecole Normale Supérieure, sous les yeux de la police. Les partisans du gouvernement etaient armés et lançaient des jets de pierres et d’urines contre les étudiants. Ce qui a suscité la réprobation de plusieurs secteurs de la société.

Une situation tout aussi explosive est celle des coopératives en faillite, alors que des milliers de sociétaires ne cessent de réclamer d’importantes sommes, fondues comme beurre au soleil. La promesse du Président Jean Bertrand Aristide de rembourser environ 200 millions de Dollars, n’a pas calmé le jeu. Les sociétaires n’accordent que peu de crédit aux démarches en cours à travers le Conseil National des Coopératives. Et les manifestations ont persisté durant tout le mois.

On a entendu, à la fin août, les premières récriminations publiques de partisans d’Aristide contre le Premier Ministre Yvon Neptune et d’autres membres du gouvernement. Les organisations de base du Parti Fanmi Lavalas ont aussi entamé un mouvement de mobilisation contre l’opposition et les sanctions économiques.

Parmi les autres grands dossiers, il y a le trafic d’enfants haïtiens vers la République Dominicaine, qui a été révélé par l’Organisation Internationale de la Migration et le Fond des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF). Durant quelques jours, il y a eu comme une impression que la société haïtienne s’est sentie face à elle-même, suivant plusieurs personnalités interpellées par la presse sur ce dossier.

D’autre part, la mobilisation pour obtenir la libération des travailleurs de Guacimal (nord du pays), emprisonnés à Port-au-Prince depuis mai dernier suite à un violent conflit, a porté fruit. Sept des neuf personnes concernées ont été libérées le 20 août.

En outre, l’instruction judiciaire autour de l’assassinat du journaliste Jean Dominique a repris et, le 22 août, le juge d’instruction Bernard Saint-Vil a auditionné des témoins et suspects dans cette affaire. Ce développement s’est produit suite à la relance, par les organisations de journaliste au niveau national et international, de la mobilisation sur les dossiers de jean Dominique et d’un autre journaliste assassiné, Brignol Lindor.

Mais entre-temps, Israel Jacky Cantave, journaliste de Radio Caraibes, enlevé le 15 juillet durant 24 heures, a du quitter le pays en direction de la France, à cause de nombreuses menaces subies.