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Haïti : Élections et démocratie sont-elles toujours en équation parfaite ?


vendredi 23 octobre 2015

Débat

Par Marc-Arthur Fils-Aimé*

Soumis à AlterPresse

Pour combler le vide laissé par le départ le 12 janvier 2015 des deux tiers du Sénat et de l’ensemble de la chambre législative, le déroulement des élections du 9 août dernier pour le renouvellement du parlement, un corps si important pour le maintien du régime politique bourgeois et la régulation du mode de production capitaliste, a fait couler beaucoup d’encre. "Les racines du parlementarisme remontent à l’Antiquité. Mais sa combinaison avec le capitalisme lui confère des fonctions historiques nouvelles". [1]

L’aboutissement de cette journée a créé une atmosphère de frustration quasi générale à travers le pays et dans la diaspora. Mais, sauf quelques rares exceptions, les élections n’ont jamais eu un pire sort depuis la naissance de l’État-Nation d’Haïti. La qualité des fraudes et des violences a souvent changé, ce pour produire le même résultat : le renouvellement des membres de la classe dirigeante en vue de l’apparence d’une certaine démocratie. C’est pourquoi la démocratie n’a jamais été interprétée avec le même œil par les différentes classes sociales au sein de notre formation sociale. Dans toute société dite démocratique ou non, et ceci depuis fort longtemps jusqu’à nos jours, il y a toujours des classes sociales dominantes ou fractions de ces classes, étayées par une classe dirigeante, qui modèlent cette société en leur avantage quasi exclusif.

Elections en Haïti et le système mondial dominant

Pour saisir le processus électoral haïtien, il appert de le regarder dans la sphère d’influence internationale, quitte à réserver au pouvoir d’État la possibilité du monopole du dernier mot. On observe, depuis quelques années à travers le monde un profond dévoiement de la démocratie représentative, un dévoiement qui affecte la nature même de cette démocratie. En un certain moment, la tenue régulière des élections suffisait pour qu’une nation fût reconnue démocratique. De nos jours, ce sont les multinationales, par l’entremise de leurs institutions paraétatiques comme l’Organisation mondiale du commerce, la Banque mondiale, la Troïka composée du Fond Monétaire International, de la Banque Centrale Européenne et de la Commission Européenne, qui mènent le jeu. Des non-élus qui imposent leur quatre volonté à des gouvernements élus, incluant ceux des grandes puissances militaires et économiques. Les élections, béquille de la démocratie représentative, sont détournées par leurs principaux solliciteurs exigeants non envers eux-mêmes, mais envers les autres. En 2006, lors du scrutin devant élire une deuxième fois M. René Préval à la première magistrature de l’État, le gouvernement brésilien avait interdit au Conseil Électoral Provisoire d’alors d’organiser un deuxième tour pendant que ce même gouvernement préparait le deuxième tour chez lui. Les élections leur demeurent toujours indispensables. Cependant, attention ! Le camp gagnant doit être en faveur du grand capital international et de la bourgeoisie locale. Ce n’est pas la qualité des élections qui importe en premier lieu, mais c’est quelle classe qui les gagne ? La Grèce, le berceau de la démocratie, est en train de vivre des expériences amères sous le marteau-piqueur du capitalisme insensible aux revendications populaires malgré la décision tranchée de la majorité selon le principe du suffrage universel.

Le suffrage universel, fruit de l’opiniâtreté des luttes populaires

De nos jours, la grande majorité des pays du monde ont adopté le suffrage universel comme mode de renouvellement des dirigeants grâce à l’opiniâtreté des luttes populaires. Cette victoire a reçu comme nous venons de le dire, de rudes coups dus à la baisse significative de la vigilance des masses laborieuses , car il n’a jamais existé de victoire définitive dans le domaine politique. Le recul de leurs revendications a beaucoup affecté la démocratie qui paradoxalement avec l’avancement de la civilisation et de la science devrait s’affermir chaque jour davantage. Les trois grands pouvoirs étatiques consacrés par Montesquieu se contentent de protéger les intérêts des multinationales qui se sont donné le pouvoir de soumettre les lois nationales aux leurs propres pour faire fructifier leurs capitaux.

Cette situation a produit un cercle vicieux. On constate partout une désaffection de la majorité des populations vis-à-vis des élections. Au fur et à mesure que les classes travailleuses s’éloignent des processus électoraux, les forces économiques en profitent pour asseoir leur dictature. On constate de nos jours une baisse continuelle du taux de participation aux élections même dans les pays occidentaux. Alain Garrigou en a fait la même observation :

"Alors qu’ils se présentent volontiers comme des modèles, les pays occidentaux voient le niveau d’abstention s’élever d’élection en élection, mettant en péril la démocratie. On peut, bien sûr, s’en prendre au manque de civisme comme le font certains dirigeants et commentateurs politiques qui, le plus souvent s’accommodent de cette dérive. L’accusation, toutefois, ne tient pas lieu d’explication".

"Pendant longtemps, on a d’autant moins prêté attention à l’abstention qu’elle n’obérait pas les résultats électoraux. Pour mémoire, on évoquait un pourcentage de participation censé exprimer l’intérêt porté à la compétition politique et l’on passait à la seule chose d’importance : qui l’avait emporté ? Et puis, il a bien fallu constater que l’abstention ne fluctuait pas seulement selon les élections mais qu’elle continuait de grimper, plus ou moins régulièrement, et qu’elle le faisait partout".

"Le phénomène touche les pays de vieille démocratie même dans les élections les plus anciennes et les plus mobilisatrices. L’abstention a ainsi atteint 40 % lors des dernières législatives de juin 2001 au Royaume-Uni. En France, la participation a baissé de 5 % à 10 % selon les types d’élections en vingt ans environ. Lors des dernières élections municipales de 2001, la moitié des électeurs inscrits se sont tenus à l’écart du scrutin dans de nombreuses grandes villes. Quelques élections battent régulièrement des records d’abstention, en France avec le référendum sur le quinquennat de 2000 (69,3 % d’abstention) ou en Irlande lors du référendum de juin 2001 sur le traité de Nice (68,5 %). De quoi décourager les espoirs de démocratie directe fondés sur ce type de consultation". [2]

Pourquoi les élections en Haïti représenteraient-elles une exception au néolibéralisme en sa phase paroxystique ?

Haïti, à l’ère de la mondialisation à sa phase actuelle dite néolibérale, ne diffère pas des autres pays mus par ce mode de production capitaliste. La situation à laquelle Haïti est confronté n’est pas conjoncturelle. Ses classes dominantes composées de grands propriétaires fonciers et de capitalistes- la plupart de ces derniers sont aussi de grands propriétaires terriens absentéistes- intervenant encore et surtout dans la sphère commerciale dominée par les Syro-libanais, ont maintenu une influence sans cesse grandissante sur les intellectuels, les politiciens et les hauts cadres de la petite-bourgeoisie.

Ces classes et fractions sociales manipulées par le pouvoir d’État au profit des détenteurs du capital se présentent comme les alliées pour diriger la nation haïtienne. Ce sont elles qui ont enfoui le pays dans ce bas-fond où il végète. Car, il existe contrairement à ce que pensent d’aucuns une certaine bourgeoisie qui exerce son rôle d’exploiteuse et de dominatrice en dépit de sa dimension rachitique, de sa composante minoritaire et de son caractère oligarchique, sur la grande majorité de la population. L’hypertrophie des secteurs bancaire et commercial au détriment du secteur industriel n’efface pas pour autant l’existence de la classe bourgeoise. Comme l’a dit Immanuel Wallerstein : " Est bourgeois celui qui a capitalisé des moyens de production et engagé des ouvriers salariés, lesquels à leur tour, ont produit des marchandises destinées à être vendues sur le marché." [3]

Dans l’agro-industrie, dans les usines d’assemblage et de substitution ou dans d’autres branches économiques et financières, cette bourgeoisie n’a jamais cessé d’occuper l’espace politique et économique national sans mériter pour autant l’honorable étiquette de bourgeoisie nationale. Une oligarchie ne peut être en même temps pro-impérialiste et nationaliste. Car, ce n’est pas l’origine géographique d’une bourgeoisie qui fait d’elle automatiquement une bourgeoisie nationale, mais plutôt ses orientations politiques, l’origine de son capital et surtout sa maîtrise sur ce dernier.

Alix Lamaute, militant du Parti d’Entente Populaire (PEP) et du Parti Unifié des Communiste Haïtiens (PUCH), tombé les armes à la main à Casale en 1969 sous les balles assassines des sbires à la solde de François Duvalier et des classes dominantes locales et internationales, a écrit à ce propos :

" Pour être clair, disons que, sur le plan économique, la bourgeoisie nationale, industrielle des pays sous-développés a en général pour vocation de se métamorphoser en bourgeoisie compradore et que, sur le plan politique, elle a tendance à dégénérer, à se vassaliser à l’impérialisme, à lui vendre les intérêts de la Nation." [4]

Pour faire suite à son approche théorique relative aux pays appauvris par les puissances internationales, il a ainsi souligné le cas d’Haïti :

"En Haïti, la débilité organique du secteur national de la bourgeoisie, ses compromissions de caste, ses liens avec le capital étranger, la carence chez elle de traditions de lutte anti-impérialiste, tout laisse à penser qu’à l’étape actuelle sa phobie du socialisme freinera chez elle une prise de conscience nationaliste nette et claire". [5]

En général, la bourgeoisie dans sa dimension mondiale, n’a jamais accepté l’existence de sa propre dictature sur tout le reste de la structure sociale. Par exemple, quand cette dictature dépasse la norme acceptable de la démocratie représentative et atteint un niveau caricatural semblable à celui des Duvalier, les penseurs bourgeois dénoncent les traits caractériels de l’individu et mettent hors de cause les paramètres intrinsèques au système dans lequel le président à Vie évoluait. Il suffit, d’après les piliers du capitalisme, de descendre Jean-Claude Duvalier de son piédestal et de programmer une série d’élections pour déclarer que la démocratie s’épanouit en Haïti dans toute sa splendeur, sa beauté et sa pureté. C’est ainsi qu’Haïti est devenu magiquement une démocratie alors que les conditions de vie des classes travailleuses ne se sont généralement améliorées. Par précaution ou par euphémisme, on accole l’épithète ’’ jeune’’ au concept démocratie pour excuser les écarts des autorités publiques faits à la Constitution et les bavures policières.

En réalité, le véritable objectif des élections qui se sont succédé au pays depuis la chute de Jean-Claude Duvalier et de toutes celles organisées pendant les quelques années dites de transition, malgré que ces élections soient dans leur presque totalité mal ficelées, est de justifier l’émergence et la bonne santé de notre démocratie. Les intellectuels organiques de la bourgeoisie font accroire que tous les appareils qui aident le système à fonctionner sont neutres c’est-à-dire qu’ils ne portent aucune empreinte de classe. Ils ont développé un discours tendant à séparer les classes dominantes de l’État qui n’est qu’un " pouvoir au service des détenteurs de la terre et du capital", comme l’a dit Engels dans son discours au 15ième anniversaire de la commune de Paris.

On ne saurait séparer la démocratie de la bourgeoisie et de son État. Les trois sont dialectiquement liés. " Toute bourgeoisie est au sens fort une bourgeoisie d’État. C’est-à-dire que la classe bourgeoise ne s’empare pas du pouvoir d’État après s’être constitué en classe économiquement dominante, mais au contraire devient économiquement ( et socialement, culturellement) dominante dans la mesure où elle développe, utilise et contrôle l’appareil d’État, en se transformant et se diversifiant elle-même pour pouvoir le faire (ou en fusionnant avec les groupes sociaux qui assurent le fonctionnement de l’État : militaires, intellectuels)." [6]

La nature de nos élections en Haïti

Les classes dominantes haïtiennes pour protéger leurs intérêts ont usé, comme le font leurs pairs partout ailleurs, l’outil des élections. Cet outil a toujours constitué leur principal instrument pour exercer et perpétuer leur pouvoir politique et économique. La légitimité et la qualité de nos élections importent peu. L’essentiel est d’alterner les membres de la classe dirigeante au timon des affaires de l’État et d’y exclure par de multiples artifices très souvent peu démocratiques les masses populaires. Dessalines, ce héros ineffable de notre Indépendance, a été élu par ses généraux et ses plus proches collaborateurs Gouverneur général à vie d’Haïti au nom des soldats et des masses d’anciens esclaves mais à leur insu, sans leur participation, ces masses qui sans leur bravoure, la victoire sur le colonialisme français aurait été impossible. Entendons la proclamation des grands décideurs.

"Nous, généraux et chefs des armées de l’Île d’Haïti, pénétrés de reconnaissance des bienfaits que nous avons éprouvés du général en chef Jean-Jacques Dessalines, le protecteur de la liberté dont jouit le peuple ;

"Au nom de la Liberté, au nom de l’Indépendance, au nom du Peuple qu’il a rendu heureux, nous le proclamons Gouverneur général à vie d’Haïti. Nous jurons d’obéir aveuglément aux lois émanées de son autorité, la seule que nous reconnaîtrons. Nous lui donnons le droit de faire la paix, la guerre, et de nommer son successeur". [7]

Une répétition au gout du déjà vu

La classe dirigeante haïtienne jusqu’à nos jours n’a jamais renié ce mode d’exclusion de la majorité populaire de la gestion des biens publics. Depuis 1804 , toutes les élections qu’elles fussent d’abord indirectes et à partir de 1950 directes, ont visé le même objectif, celui de conserver les privilèges des classes possédantes. La majorité populaire a toujours été maintenue loin des espaces de décision. Pendant longtemps, les analphabètes, les femmes ne jouissaient pas le droit de vote. Il fallut attendre 1950 pour que celles-ci parviennent à récupérer et intégrer grâce à de longues luttes la liberté pleine et entière de leur citoyenneté.

Il s’avère de bon aloi de rappeler que cette méthode d’exclusion n’a pas été inventée par les classes dominantes haïtiennes. Dans d’autres sociétés avant nous, en Europe, en Amérique et dans d’autres continents, les classes possédantes ont concocté des manœuvres les unes plus déloyales que les autres pour afficher leur fausse supériorité. Les Etats-Unis qui sont aux yeux des classes dominantes haïtiennes le modèle d’élections et de démocratie, le plus parfait au monde, n’ont éliminé qu’en 1965 leurs lois racistes. Il n’est pas superflu de rappeler le passage de la monarchie absolue, héréditaire et de sang divin, au vote censitaire pour aboutir aujourd’hui au suffrage universel Razmig Keucheyan eut à écrire :

’’Le suffrage universel n’est pas apparu du jour au lendemain. De fait, jamais les révolutions dites’’ bourgeoises’’ n’ont procuré immédiatement le droit de vote à l’ensemble des citoyens..."

’’ Trois principaux critères d’exclusion du vote ont été utilisés dans l’histoire contemporaine : la classe, le sexe et la << race>>. Le critère social est le plus souvent fréquent. Il inclut et combine souvent, des conditions de propriété privée, de revenu, d’imposition ou encore d’alphabétisation. Quoique moins récurrents, les critères sexuel et racial se sont avérés plus persistants." [8]

Immanuel Wallerstein nous a apporté davantage de précision en écrivant :

"Le sexisme n’est pas seulement l’allocation d’un travail différent ou même dévalué pour les femmes, comme le racisme n’est pas seulement de la xénophobie. Le racisme vise à garder les gens à l’intérieur du système de travail et non pas à les expulser ; le sexisme vise la même chose" [9].

Avec le suffrage universel, les masses haïtiennes ne sont qu’à cent lieues du chemin de la démocratie

Cette victoire des masses populaires en général et celle des femmes en particulier sur le terrain du scrutin, n’est ni définitive, ni totale. Les classes dirigeantes ont utilisé d’autres moyens forts pour garder leur pouvoir.

Un premier modèle a façonné l’histoire de nos élections pendant plus d’un siècle. Du temps de ce que nos historiens ont appelé ’’ l’ époque des baïonnettes’’, le pouvoir s’octroyait par la force des armes. La victoire aux élections indirectes arrachée aux législateurs ne consistait qu’à donner l’aspect légal aux parvenus aux hautes sphères de l’État.

Une première démonstration de force des envahisseurs américains

L’Assemblée nationale à genoux a légalisé l’outrecuidance des envahisseurs américains. L’occupation de 1915 a introduit un deuxième modèle dans le choix des principales autorités du pays. Elle a changé la forme de ces élections sans en modifier leur nature. Elle a mis sous son contrôle d’abord et sous celui de la Gendarmerie d’Haïti, sa propre créature, formée des fils du pays, unifiée et plus disciplinée, les éternels candidats à la présidence. Aux forces militaires, elle ajoute la monétisation des consciences. Une large tranche de la classe des politiciens traditionnels ne s’est pas indignée de vendre leur cœur et leur esprit aux occupants avec toutes les conséquences sinistres que cet acte implique. Cet alignement presqu’inconditionnel aux intérêts impérialistes a atteint aujourd’hui l’indécence. Sudre Dartiguenave, du 12 août 1915 au 15 mai 1922, est le premier président haïtien qui a concouru au processus de la liquidation de la souveraineté nationale. Edgar Néré Dumas nous a offert le récit suivant :
"Les élections eurent lieu le 12 Août 1915. Cinq ou six prétendants au fauteuil présidentiel étaient assis dans l’enceinte de l’assemblée nationale...Dartigunave fut élu" [10].

Et, Edgar Néré Numa s’est demandé :

’’Dartiguenave avait triomphé. Mais est-ce bien lui qui avait triomphé ou l’amiral américain" ? [11]

Les occupants avec leur morgue habituelle, ont ainsi entamé la dégénérescence des institutions étatiques. La dignité des présidents de la République, celle des parlementaires et des juges des différents Cours et tribunaux sont volées en éclats. La corruption, la dégénérescence des institutions étatiques, la perte de confiance aux parlementaires ont corrodé la démocratie participative de manière irréversible.. Edgar Néré Numa a fait le témoignage suivant :

" Le conseil d’état à peine achevé ses travaux que parut un décret convoquant les assemblées primaires en vue d’élire de nouveaux sénateurs et de nouveaux députés. .. Les élections eurent lieu au début de 1917, et Vincent fut lui-même parmi les sénateurs élus. Mais ces chambres ’croupions’ n’achevaient même pas leur première et unique session. Une nouvelle fois, en Juin de la même année, un conseil d’état supplanta notre corps législatif qui entra dans une éclipse qui devait durer treize années".

"Cette suppression par les américains, de nos institutions parlementaires, ne pouvait se justifier par aucune disposition du traité de 1915. Une situation nouvelle et anormale était créée". [12]

Persister à rendre cette qualité de démocratie en une fin en soi, c’est murer le pays à végéter dans la dépendance et l’humiliation des nouveaux colonisateurs et conséquemment à sa paupérisation. C’est accepter d’acquitter indéfiniment sous d’autres formes des dettes illégitimes à ces puissances étrangères comme Boyer l’a fait en concédant de payer ladite dette de l’Indépendance à la France sans l’assentiment d’un peuple qui a juré de vivre libre au prix de tous les sacrifices, il y avait seulement moins d’un quart de siècle.

Le Conseil d’État, haut les mains dans une séance électorale enrobée de corruption

La façon dont Louis Borno s’est hissé à la première magistrature de l’État haïtien en 1922 a montré que nos politiciens ont vite appris la leçon inculquée par les occupants yankees. En dehors des normes de la Constitution en vigueur, ils ont organisé l’élection de Borno pour satisfaire uniquement les nouveaux maîtres américains. Ces derniers cherchaient un soumis pour signer sans condition la Convention de 1922 pour arrondir l’occupation et pour qu’Haïti rende gorge. Ce Louis Borno se révéla l’homme idéal. Leslie J. R. Péan nous en a mis au parfum . Il a écrit :

"D’après Dana Munro, chef du département d’État de l’Amérique Latine au Département d’État puis ambassadeur des Etats-Unis en Haïti de 1930 à 1934 , la somme de 16.000 dollars américains fut dépensée par Louis Borno pour arroser les 14 membres du Conseil d’État qui votèrent à l’unanimité son élection le 10 avril 1922. Il convient de remarquer que bien d’autres entorses avaient été faites pour permettre l’élection de Louis Borno. D’après Georges Léger, la nationalité de Louis Borno posait problème, car ce dernier était de nationalité française et en tant que tel ne pouvait être président d’Haïti. Ensuite, le Conseil d’ État n’était pas l’Assemblée nationale et ne pouvait donc organiser l’élection présidentielle". [13]

Les caciques régionaux qui soulevaient à volonté les masses paysannes pour remplacer le président en place qui, lui aussi, avait utilisé le même moyen, ont perdu pied au profit de la corruption. Le poids progressif de l’argent ne s’est pas substitué au canon, mais l’a accompagné. Avant l’occupation américaine par exemple, c’était le fusil de Nord Alexis qui avait eu raison de l’intelligence d’Anténor Firmin. Lors des élections de 1930, c’est l’argent qui a ravi la présidence à l’un des plus grands chercheurs intellectuels haïtiens du siècle dernier, le candidat Dr. Jean Price-Mars. Lisons l’analyse de l’acteur lui-même de sa mésaventure :

" Car le Sénateur que j’étais devenu n’avait pas soudainement augmenté mes capacités financières. L’impécuniosité ordinaire de ma vie a donc été la cause essentielle de mon échec présidentiel de 1930. Il ne m’a pas été donné l’opportunité d’aider au triomphe, ceux de mes plus zélés partisans qui devaient concourir, soit à la Chambre, soit au Sénat, à former l’Assemblée Nationale destinée à élire le Chef de l’État". [14]

L’armée d’Haïti, à l’époque dénommée Gendarmerie, que les grands voisins du Nord ont fondée en 1916 pour protéger leurs intérêts politiques, économiques et stratégiques, ont poursuivi le même chemin. Elle nommait, selon les circonstances, parfois sous des apparences démocratiques les chefs d’État et les révoquait à leur guise. Voici comment Jean Price-Mars a vécu une élection d’assemblées primaires à la Grande Rivière du Nord, sa ville natale, le 15 janvier 1917.

"Donc des routes diverses convergent vers les bureaux des assemblées primaires, voici venir des troupeaux de paysans solidement encadrés de jeunes hommes, gesticulant, hagards et provocants. Ces conducteurs empoussiérés et suants- nos immortels chefs de bouquement - étaient pareils à des guerriers qui rentrent au camp, la prunelle encore chargée de l’étincelle d’une victoire sanglante en poussant devant eux une multitude défaite et captive à qui ils s’en allaient distribuant d’innombrables minuscules feuilles volantes en forme d’ordres du jour. Ce n’étaient que des bulletins de vote d’avance préparés". [15]

À partir de1957, on a observé une certaine évolution dans la forme des élections

Si la période allant du débarquement des occupants le 28 juillet 1915 a affiché le même sombre tableau pendant ses quarante-deux premières années, faisons un bref arrêt sur l’accession de François Duvalier au pouvoir en septembre 1957. L’Armée d’Haïti a systématiquement éliminé par des moyens divers tous les adversaires politiques du futur tyran à la course à la présidence. Elle a nourri de la chute de Magloire le 6 décembre 1956 aux joutes électorales du 22 septembre 1957 une transition mouvementée en la faveur de celui qui va devenir un monstre. Lisons ce qu’a écrit Maurepas Auguste, un officier d’active en ce moment :

"En l’absence ’du patriote’, M. Déjoie espérait que les voix fignolistes lui seraient acquises. Aucun émissaire n’arriva à convaincre le professeur de cette nécessité. La solidarité de ’classe ’jouait en faveur du sinistre petit médecin." [16]

"Ce dernier, du reste, même dans le cas contraire, l’aurait emporté haut la main. L’électeur n’était pas le peuple. L’Armée au pouvoir en appelant ce dernier à ses comices, accomplissait strictement un rite bien connu pour donner une physionomie légale au gouvernement qu’elle avait choisi bien longtemps avant".

Dans le jeu de la balançoire’’ monte/ desann" fomentée par l’Armée selon le vouloir du Pentagone et de la Maison blanche et les intérêts de l’oligarchie, François Duvalier par des stratagèmes de toutes sortes, n’en a pas subi le deuxième mouvement. Il a bridé l’élan putschiste de l’Armée , ce corps militaire que le président Estimé en 1946 a dénommé Armée d’Haïti et que le nouveau président a baptisé Forces Armées d’Haïti (F.A.D.H) en 1958. Celui-ci a eu la capacité de l’amatir et de l’enrôler dans sa milice tristement célèbre. Si quelques rares soldats, sous-officiers et officiers ont gardé leur dignité pendant les presque trente années duvaliéristes, la structure de ce corps ’’à prévalence répressive" pour répéter Althusser, était vermoulue. Le verbe raciste sous fond noiriste de François Duvalier ne lui a pas mis pour autant en porte à faux avec l’ensemble de cette oligarchie noire et mulâtre.

Le départ de Jean- Claude Duvalier a rouvert la prééminence de la violence aux militaires en dépit de la Constitution votée par presque la nation entière au référendum du 28 mars 1987. L’ancien président Leslie François Manigat a été le premier bénéficiaire et aussi la première victime du retour en force des Forces Armées d’Haïti. Il a vécu le mouvement ascendant de la balançoire le 7 février 1988 à la suite d’élections ensanglantées pour subir le mouvement contraire le 19 juin de la même année.

L’ex-président Aristide, contrairement à son prédécesseur, le professeur Manigat, ce mal élu, n’ a souffert que de la seule descente du mouvement de la balançoire le 30 septembre 1991. Entre les deux présidents, les militaires s’entredéchiraient pour finalement confier le pouvoir à une personnalité civile, moulée dans la basoche et la Magistrature, Mme Ertha Trouillot. Elle avait la tâche de préparer les organisations du 16 décembre 1990. Ce qu’elle a pu réaliser.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les scrutins du 16 décembre 1990 qui ont porté l’ex- président Aristide au pouvoir, ont annoncé une vraie tournure dans la problématique des élections en Haïti. L’impérialisme américain, malgré la présence des Forces Armées d’Haïti et de ses jeux subtils, n’a pas pu détourner les votes populaires en faveur de son candidat Marc Bazin. C’est cet attachement des Nord- américains à leurs intérêts égoïstes qui a conduit au coup d’État du 30 septembre, quelque sept mois après l’investiture d’Aristide.

Cette exception dans l’histoire de nos élections n’a pas été un sursaut démocratique des faiseurs et défaiseurs de président. C’est le résultat de longues années de lutte contre la dictature duvaliériste et de ses succédanés. Malheureusement, l’arrivée du président Aristide avec son verbe lénifiant et la violence du coup d’État du 30 septembre ont cassé l’élan populaire. Alors que paradoxalement, on a assisté depuis à une éclosion d’organisations dites populaires dont la plupart n’ont de populaire que leur nom. Elles se sont appropriée ce titre du seul fait de leur origine sociale et géographique sans aucune motivation de transformation sociale. Ces dites organisations populaires ont progressivement constitué un bassin de main-d’œuvre pour les politiciens traditionnels qui les utilisent au détriment de leurs propres intérêts de classes.

Donc, les élections du décembre 1991 étaient les premières et les dernières où le vote populaire a hissé haut le drapeau de la souveraineté nationale. Bien de nouveaux paramètres se sont ajoutés aux anciens pour élire les dirigeants de la Chose publique. Le président Aristide à son retour d’exil en supprimant l’Armée, a préservé le pays de cet élément létal et réduit la capacité de la réaction d’occasionner des coups d’Etat militaires. Dès lors, un nouveau modèle a émergé dans la fabrication des membres de l’Exécutif et du Parlement.

Les puissances internationales sous le leadership de l’impérialisme américain ne cachent plus leurs mains pour désigner les vainqueurs et les perdants des élections. La Mission des Nations-Unies pour la Stabilisation d’Haïti (la MINUSTAH) opère impunément comme leurs bras armés. Elles agissent, désormais, à visière levée en dehors des règles les plus élémentaires de la diplomatie. Par exemple, dans le cas des élections de 2006, elles ont inventé une nouvelle forme de fraude pour emmener une deuxième fois M. René Préval au pouvoir. La façon dont elles ont calculé les votes blancs, a permis à M. Préval d’éviter d’aller au deuxième tour selon la loi électorale qui était en vigueur.

En 2010, l’incongruité a haussé d’un cran. M. Edmond Mulet, le principal représentant des Nations-Unies, s’est présenté personnellement au Conseil Électoral Provisoire pour imposer à M. Pierre-Louis Opont, directeur général du CEP d’alors, et actuel président de l’actuel CEP, le choix de ladite communauté internationale c’est-à-dire celui de Michel Martelly. Ginette Chérubin ,un membre de ce CEP a dévoilé dans son ouvrage " Le ventre pourri de la bête" cette vérité de la Palice en rapportant le dialogue entre les deux personnages suivants :

Mulet :

"Je suis désolé pour ce que je vais vous dire. Je ne vais pas parler en mon nom personnel. Mais, au nom de l’ensemble de la communauté internationale"

"Pause".

"Comme vous le savez, nous sommes très préoccupés par les résultats des élections"

Pause

"Nous voulons vous dire que nous n’accepterons pas que M. Jude Célestin soit présent au deuxième tour du scrutin, voire qu’il soit gagnant au premier tour".

Opont :

"Mais, Monsieur Mulet, nous n’avons pas même pas fini de recevoir les procès-verbaux des différentes régions !"

Mulet :

"Oui. Mais tout le monde connaît les résultats. Et, vous allez en porter les résultats ! ". [17]

Les dernières consultations nous ont appris l’existence de trois forces principales qui subjuguent la souveraineté populaire : les puissances internationales dont les gains ne correspondent pas en général à ceux de l’État national ; l’argent dont un montant certain est d’origine maffieuse et qui pervertit de plus en plus profondément les élections ; la violence fomentée en général par le pouvoir pour sa perpétuation et par les détenteurs de ces fortes sommes d’argent pour garantir leur avenir. Malheureusement pour le progrès et l’avancement nationaux, ces trois forces se sont liées dans une parfaite cohésion pour nous profiler un parlement étoilé de bandits de tout acabit.

Ces forces sont en train d’installer une ploutocratie avec une forte participation d’argent sale et de mettre hors jeu les meilleures filles et les meilleurs fils du pays qui refusent de se compromettre dans des combines répugnantes. Le Conseil Électoral s’est positionné comme une caisse de résonnance des décisions conçues et élaborées en haut lieu : les ambassades étrangères et le Palais national avec un pouvoir presqu’absolu des premières sur le dernier. Le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) est le seul gestionnaire des fonds de la communauté internationale accordés au CEP depuis les dernières élections même des fonds venant de la contribution de l’État haïtien. On reproche au directeur général de l’actuel Conseil électoral, M. Pierre-Louis Opont son comportement outrecuidant et partisan en oubliant souvent qu’en plus de sa propre personnalité, il est le représentant direct de la bourgeoisie au sein de cette structure soi-disant neutre. Neutre envers quelles classes ? C’est pourquoi nous nous sommes dit que l’équipe au pouvoir et l’impérialisme ont gagné les élections du 9 août dernier, le pays et le peuple les ont perdues. Et la démocratie ?

L’impérialisme n’a jamais aidé un pays à s’affranchir des affres de la misère. Au contraire, il s’octroie tous les moyens pour réduire les peuples qu’il a inféodés à leur plus simple expression. Pourquoi, aurait-il adopté un autre comportement envers Haïti ? C’est dans cet esprit que l’on doit comprendre la mascarade électorale du 9 août dernier. Cette formule d’élection et de démocratie s’est déjà épuisée avant qu’elle soit pleinement expérimentée. L’alternative viendra d’ un sursaut patriotique des progressistes nationalistes, des révolutionnaires convaincus en parfaite harmonie avec les masses populaires rurales et urbaines. C’est ainsi que l’on doit appréhender les prochaines joutes du 23 octobre prochain ou dans les prochains mois ou années.

Ce rappel des différentes étapes qu’a connues le processus électoral chez nous en Haïti ne signifie pas son rejet total. Il n’existe aucun déterminisme qui nous condamne à supporter sans aucune réaction positive ce genre d’élections plombées. S’il est vrai que ces dernières sont un instrument inventé par les classes dominantes pour leur propre bénéfice, elles aussi, comme tous les éléments sociaux et selon la loi universelle de la contradiction, portent en leur sein le germe de leur dépassement et de leur élimination. Ce qui signifie que ce modèle d’élection et de son corolaire, la démocratie participative, doit être totalement renversé et remplacé par un autre qui correspond aux besoins de toutes et de tous, notamment des masses populaires.

"La loi de la contradiction inhérente aux choses, aux phénomènes, ou loi de l’unité des contraires, est la loi fondamentale de la dialectique matérialiste" [18]

Plus loin dans le texte, Mao Tsé- Toung a amplifié son explication quand il a écrit :

"L’universalité ou le caractère de la contradiction a une double signification : la première est que les contradictions existent dans le processus de développement de toute chose et de tout phénomène ; la seconde, que dans le processus de développement de chaque chose, de chaque phénomène, le mouvement contradictoire existe du début à la fin". [19]

Si après des siècles de rudes combats, les masses populaires ont su jouir du bénéfice du suffrage universel, cela signifie que la possibilité de renverser ce dernier définitivement à leurs avantages à moins de maintenir leurs combats constants, existe selon cette loi de l’universalité de la contradiction. Des classes travailleuses de certains pays de l’Amérique latine sont en train de dévoiler au monde l’hypocrisie du discours démocratique des classes dominantes en acculant le capitalisme à montrer son vrai visage en voulant instituer le socialisme. La réaction locale et internationale par ses assauts répétés contre la volonté de ces peuples est coupable de parjure en niant ses propres lois. Avec une structuration du camp du peuple sous la direction d’une ligne révolutionnaire sans opportunisme, Haïti recouvrira sa souveraineté, sortira des ornières de la pauvreté et offrira à ses enfants le bien-être nécessaire à tout être humain. Ainsi, Haïti parviendra-t-il à participer à la récupération du sens étymologique du concept’’ démocratie".

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* Directeur de l’Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL)

[1Razmig Keucheyan : Périssables démocraties. Monde diplomatique. Avril 2015.

[2Alain Garrigou : Derrière la façade démocratique L’abstention gagne les classes moyennes. Monde Diplomatique .Avril 2002

[3Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein : Race Nation Classe : Les Identités ambiguës Editions la Découverte. P.50. Cette citation est tirée du chapitre écrit par I. Wallerstein in La bourgeoisie : concept et réalité du XIème au XXIème siècle P.184

[4Alix Lamaute : La bourgeoisie nationale, une entité controversée. CIDIHCA.P 72

[5Alix Lamaute : La bourgeoisie nationale, une entité controversée. CIDIHCA.P 73

[6Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein : Race Nation Classe : Les Identités ambiguës Editions la Découverte. P.50. Cette citation est tirée du chapitre écrit E.Balibar intitulé : De la lutte des classes à la lutte sans classe P. 230.

[7Beaubrun Ardouin : Etudes sur l’Histoire d’Haïti Tome sixième.P 9. Fardin

[8Razmig Keucheyan : Périssables démocraties. Monde diplomatique. Avril 2015.

[9Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein : Race, Nation, Classe : Les Identités ambiguës. Editions la Découverte. Cette citation est tirée du chapitre écrit par Immanuel Wallerstein intitulé : Universalisme, racisme, sexisme : les tensions idéologiques du capitalisme. P 50.

[10Edgar Néré Numa : Antoine Simon et la fatalité historique> Les Editions Fardin 2014. P54-55.

[11Edgar Néré Numa : ibid. P.65

[12Edgar Néré Numa : ibid. P.65

[13Leslie J.R. Péan : économie politique de la corruption. Tome III. Le Saccage( 1915-1956) Edition : Maisonneuve et Larose. P.111

[14Dr. Jean Price Mars dans sa réponse au Dr. René Piquion. Celui-ci dans sa veine noiriste voulait expliquer que l’échec de Price-Mars aux élections de 1930, dans une lettre qu’il a adressée à ce dernier, est dû au fait que Price Mars n’avait pas présenté le préjugé de couleur en Haïti comme une question sociale. Voir Le dossier de la controverse. Les éditions Fardin. 2014. P. 42

[15Jean Price Mars : La vocation de l’élite. Les Éditions Fardin 2002. P54-55

[16Maurepas Auguste : Genèse d’une république héréditaire. Haïti 1957.Les Éditions Fardin. Deuxième édition:1986.P. 311-312.

[17Ginette Chérubin : Le ventre pourri de la bête. P.259 Éditions de l’Université d’Haïti

[18Mao Tsé-toung : De la contradiction, Œuvres choisies t.1 P.89. Éditions Péquin.

[19Mao Tsé-toung : ibid. P96-97

 

 

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