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Haïti-1915/100 ans : L’occupation américaine et les Volontaires de la Servitude Nihiliste (VSN) [6 de 7]


jeudi 8 janvier 2015

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 8 janvier 2015

«  La généralisation de la médiocrité a créé un courant nihiliste dans la classe politique qui revendique Tèt Kale l’absence de toute valeur, le triomphe du rien et des vauriens  ». (p.2, quatrième partie du présent article)

Au cours de ses voyages en Amérique latine, pour sensibiliser les peuples frères à la cause haïtienne, Joseph Jolibois fils a rencontré nombre de dirigeants progressistes, dont Augusto César Sandino au Nicaragua [1]

Jolibois a aussi développé d’étroits rapports avec l’Association nationale pour la promotion des Gens de Couleur (NAACP, en Anglais) et son président James Weldon Johnson aux États-Unis. Le journal The Crisis de cette organisation reflétait les vues des patriotes haïtiens luttant pour la libération d’Haïti.

La popularité de Jolibois gêne Vincent, qui ne peut pas accepter l’existence d’un politique qui évolue en toute indépendance. Pour la pensée archaïque et réactionnaire, Haïti doit évoluer au temps d’avant Copernic et Kepler où l’on croyait que le soleil tourne autour de la terre. Avec cette conception des Diafoirus de la politique, Vincent décide la perte de Jolibois.

L’assassinat de Jolibois dans sa cellule

Jolibois est emprisonné, le 17 novembre 1931, par le juge Élie Lescot (futur président), sous l’accusation d’avoir tué Élius Élie, député de Lascahobas.

Sous les ordres du président Vincent, une fausse lettre, portant la signature de Jolibois, est fabriquée et « trouvée dans la poche du mort, invitant ce dernier à une rencontre nocturne au carrefour Hinche/Belladère pour lui révéler un complot machiavélique contre lui » [2].

Bien sûr, les progressistes sont hostiles à cette magouille. Ils n’appuient pas la position du gouvernement de Sténio Vincent, qui organise des fraudes électorales contre les démocrates du cartel nationaliste de 1930.

Selon le journal Le Peuple, « Les élections législatives et communales du 10 janvier (1932) dernier furent vraiment, sous les yeux de l’occupation qui sévit encore dans le pays, et un peu avec la complicité dissimulée des officiers nord-américains de la Garde, un coup de force du Gouvernement contre le peuple. Un peu partout dans le pays, les électeurs furent maltraités, battus à l’aide de rigoises ou de matraques, pendant toute la période électorale. Des centaines allèrent en prison, sous les prétextes les plus fallacieux. À l’Arcahaie, une femme (Madame Atercie Guériné) fut baïonnettée le jour même des élections. À Port-au-Prince, un député, dont le mandat n’avait pas pris fin, Mr Joseph Jolibois Fils, l’ex-président de la Chambre, fut emprisonné despotiquement et gardé au secret plus de 60 jours, parce que le gouvernement avait peur de son immense popularité ; pour les mêmes raisons, Mr. Georges J. Petit, candidat à la magistrature communale, fut arrêté un soir, en pleine rue, envoyé en prison, et le lendemain condamné à l’amende par la justice de paix, soi-disant pour bruits et tapages ; Mr. Alphonse Kébreau, candidat du cartel Jolibois à la magistrature communale de l’Arcahaie fut jeté à la prison de la capitale, où il mourut le 2 janvier 1932, ainsi qu’un électeur du nom de Bazile Baptiste » [3]

Par exemple, le président Vincent somme René Auguste de choisir entre son poste de ministre et son journal La Presse qui protestait contre les fausses accusations proférées contre Jolibois. Auguste se rallie à Vincent et ce sera le dernier numéro de son journal. Les six sénateurs Fouchard Martineau, Léon Nau, Seymour Pradel, David Jeannot, Dr. Jean Price-Mars, Antoine Télémaque adressent une lettre à M. Emmanuel Rampy, Ministre de l’Intérieur, dans laquelle ils protestent contre le traitement infligé à leur collègue Jolibois.

Dans une pétition, Emile Roumer, Jacques Roumain et Louis Mevs protestent contre l’incarcération de Jolibois dans un asile d’aliénés.

Ils déclarent : « Peuple Haïtien, un crime sans nom vient d’être perpétré contre vous, contre le Droit, contre la liberté individuelle. Un de vos plus zélés défenseurs vient d’être enfermé à la maison de fous, sous prétexte qu’il a perdu le contrôle de ses facultés. […] Nous vous dénonçons ce fait que l’on vient d’ajouter à un dossier déjà très lourd. Monsieur Jolibois fils n’est pas fou. Il eut dû le devenir devant la banqueroute, organisée dans le pays avec tant de cynisme et d’audace. Il est l’homme qui porta, pendant 18 ans, la Croix de la Résistance ; l’Haïtien intégral qui lutta contre l’Occupation américaine ; la victime des régimes successifs soutenus par les baïonnettes américaines : le prisonnier sans peur, dont l’Occupation fit, hier, un forçat et dont, aujourd’hui, un ancien membre du Cartel fait un fou » [4].

Dans la tradition du KGB russe, le pouvoir de Vincent utilise la psychiatrie comme son allié.

On connaît la suite. Les six sénateurs sont tous révoqués, en 1935, ainsi que quatre autres collègues qui ont rejoint leurs positions.

Quant à Joseph Jolibois fils, suite aux trois incarcérations, en 1932 et 1933, sous de fausses accusations, il est à nouveau arrêté, le 24 août 1934, accusé d’avoir signé un article, paru en juin 1934 dans Cri des Nègres, un journal martiniquais publié à Paris. Jolibois est incarcéré avec huit autres personnes, dont Jean Brierre, François Saturnin, Max Hudicourt, Louis Callard, Alphonse Henriquez, Demosthènes Massanté, Max Chalmers et Georges Petit [5].

Le tribunal militaire condamne Jolibois, Petit et Saturnin à trois ans de prison et 5,000.00 gourdes d’amende, le 20 septembre.

Les accusés ont, tous, nié avoir écrit et signé l’article en question. Mais, même s’ils l’avaient écrit, leur condamnation représente une violation de la liberté de la presse.

Cas encore patent aujourd’hui. On peut se référer au cas de Jean-Robert Vincent, emprisonné par Réginald Delva, Secrétaire d’État à la Sécurité Publique, du 28 juillet 2012 au 30 décembre 2014, soit deux ans et cinq mois, parce qu’il avait en main des tracts appelant au boycottage du carnaval des fleurs, organisé par le gouvernement Martelly.

Le télescopage des arrestations de Jolibois conduit, parfois, à utiliser les accusations d’une année pour une autre, dans la détermination des causes de sa disparition. La plus grosse des machinations, ourdies contre lui, est l’affaire Élius Élie qui parasite les autres, dont celle brandie par les bandits de Vincent pour le jeter en prison.

Mais, même en prison, Jolibois demeure gênant pour Vincent, qui le fait assassiner, dans sa cellule, le 12 mai 1936. Les efforts du gouvernement Vincent, pour occulter sa disparition, sont vains.

Tel que l’exprime Michel Soukar, « le 14 mai 1936, le peuple fit, de ses funérailles, une véritable apothéose. Seuls les journaux d’Amérique du Nord et de l’Amérique Latine lui consacrèrent des articles élogieux. En Haïti, pas une note dans aucun périodique [6] ».

Au fait, le journal Le Nouvelliste ne devait lui rendre hommage que 25 ans plus tard, le 18 mai 1961, en soulignant que, même décédé, il faisait trembler les bandits, au point que « trois mois après sa mort, la tombe continuait à être gardée par un factionnaire » [7].

La castration des corps et l’excision des esprits

Le dispositif politique, mis en place sous l’occupation américaine, se renforce nettement après le départ des derniers marines le 15 août 1934.

La répression, contre les démocrates et opposants, commence immédiatement avec l’arrestation du groupe des neuf militants. Le président Vincent ne tolère pas d’être dénoncé pour le gaspillage des deniers publics et pour la lenteur mise à faire partir les Marines américains protégeant son gouvernement.

Même après avoir purgé leur peine de prison, certains sont assassinés.

C’est le cas avec Louis Callard, en novembre 1938. Il a payé de sa vie pour avoir dénoncé le rôle, joué par Résia Vincent, la sœur du président Vincent, dans la vente des Haïtiens comme braceros en République Dominicaine. Vincent agit ainsi, surtout pour se débarrasser des têtes fortes opposées à son projet de réélection, en violation de l’Article 76 de la Constitution de 1932.

Le procès des neuf militants de 1934 constitue une mutilation pour la société entière, qui regarde, en observatrice impuissante, l’holocauste de ses meilleurs enfants.

Le couvert est remis sur la table, à intervalles réguliers, sous les gouvernements successifs, pour arriver à l’arrestation des frères Enold et Josué Florestal, en 2012. Et, parfois, même les victimes sont de la partie. Certains se préparent à cette immolation, comme si elles allaient à une fête. Au baptême « rat » de l’apocalypse de la condition haïtienne.

Dans leur inconscient, mourir est beau ! N’est-ce pas ?

Dans la culture de l’impunité triomphante, le dicton "ou pa konn ki mò ki touye lanperè" veut tout dire. On répète la vieille antienne « bay peyi a yon chans » pour embrasser la canaille, réchauffer les plats rassis et recommencer la mascarade.

Sur cette même lancée, le tribunal militaire devait condamner parallèlement Jacques Roumain à trois années de prison, pour ses activités politiques. Ces procès d’août-septembre 1934 sont des échantillons représentatifs de la mascarade judiciaire, telle qu’elle se déroule depuis.

La castration des corps s’accompagne surtout de l’excision mentale, effectuée allègrement (tèt kale) et de la dilapidation du capital social.

Exit la confiance nécessaire pour vivre ensemble. La désagrégation refuse toute jouissance, qui ne soit pas primitive ni perverse.

Pour avoir refusé leur soumission volontaire à la culture d’obédience au chef de l’État, les neuf ont payé cher. Les officiers du tribunal militaire siégeant aux Casernes Dessalines, constitué du colonel Henri Clermont, assisté des majors Durcé Armand et Léon F. Holly, ont alors joué leur rôle de volontaires de la servilité nihiliste pour exercer les pressions nécessaires sur ces patriotes et les condamner.

L’univers mental, créé avec l’occupation américaine, se révèle dans toute sa laideur en brisant ce qui restait des valeurs morales et éthiques pour la « génération de la gifle » qui dure encore.

Ayant éliminé tous ceux, qui avaient une personnalité capable de s’opposer à lui, Vincent change la Constitution, en 1935, et se donne un nouveau mandat.

Et il trouve des bandits pour l’applaudir.

Mallebranche Fourcand, président du Club des amis du Président Vincent, écrit le 25 mai 1936 : « Propageons, instaurons le Vincentisme afin que, à l’instar du fascisme en Italie et de l’hitlérisme en Allemagne, il devienne pour nous autres, Haïtiens, une école de civisme et de loyalisme ; pour qu’à son ombre et sous son égide, nous puissions constituer une escouade d’hommes capables de perpétuer le régime d’ordre, de paix et de justice instauré par le président Vincent, car pour que notre pays puisse évoluer normalement et progressivement, il faut au pouvoir durant encore un quart de siècle toute une succession de chefs d’Etat formée à l’école du Vincentisme  » [8](le gras est de nous).

On retrouve, dans ce texte, les germes de la pensée de Jacques Fourcand qui, président de la Croix-Rouge haïtienne, en 1963, lancera l’idée de faire d’Haïti un « Himalaya de cadavres » si la population se soulève.

D’autres fantassins ont les mêmes réflexions.

C’est le cas pour Félix Viard qui déclare : « Et n’est-on pas tenté, en présence de toutes les belles réalisations obtenues, de regretter – comme beaucoup d’entre nous ont eu cette pensée à l’égard de cet autre grand haïtien que fut le Général Nord Alexis --- que Monsieur Sténio Vincent ne fut venu plus tôt à la Présidence de la République » [9] ?

Éliminer tous ceux qui ne veulent pas ramper

L’empreinte de l’occupation américaine sur la classe politique est dramatique.

Elle crée un monde à l’envers, avec des personnages qui sont mis en situation pour devenir des volontaires de la servitude nihiliste.

Pour mettre au pas la classe politique, Vincent commence par bloquer la révision constitutionnelle de 1930 en achetant certains députés, dont Dumarsais Estimé (futur président).

En effet, selon le syndicaliste Lydéric Bonaventure, la corruption vincentienne commence avec : « la fameuse séance de la révision constitutionnelle de la Chambre de 1930 par un acte de trahison inqualifiable. Dans une réunion intime, Estimé fit la promesse formelle à ses collègues : Descartes Albert, Bellerive, Jolibois, Rousseau, etc. de voter avec eux pour la révision immédiate de la Constitution de 1930. Appelé dans la nuit de Décembre 1931 par Vincent, Estimé promit à ce dernier de trahir en votant contre la révision immédiate. En effet, Estimé trahit ses honorables collègues, le lendemain il vote contre. Stupéfaction ! surprise ! colère ! indignation ! Les poings sont fermés, les dents sont serrées. Le traitre debout regarde insolemment l’assistance. Vaugues veut l’abattre, mais il est retenu par ses collègues. Sur 17, seul Estimé a trahi ; tous sont encore vivants, excepté Jolibois qui est mort en prison. C’est ce qui vaut à Estimé son retour à la Chambre en 1932 » [10].

Le commandant Astrel Roland a décrit, avec un luxe de détails, comment Étienne Moraille devient, par la fraude, député de l’arrondissement des Côteaux, à la place de William Pluviôse, aux élections législatives de 1930.

Le scénario se reproduit aux élections législatives de janvier 1932, avec encore plus d’acuité. Malgré les tractations du préfet et du commissaire du gouvernement, les résultats sont largement favorables à Pluviôse.

Alors, les partisans de Moraille prennent les grands moyens. Le procès-verbal est déchiré. Un nouveau est créé avec des signatures falsifiées, et Moraille est déclaré gagnant.

Selon le commandant Astrel Roland, « la Chambre des députés ne réagit point en présence du procédé grotesque et de la barbarie des fonctionnaires responsables. Au contraire, les pouvoirs de Moraille furent validés, à Port-au-Prince. N’est-ce pas une honte nationale » [11] ?

Cédant à sa griserie de puissance, Vincent n’élimine pas uniquement Joseph Jolibois, mais tous ceux qui refusent de ramper à ses pieds.

Aussi, en pleine occupation américaine, aux élections législatives du 10 janvier 1932, laisse-t-il transpirer l’appétit de pouvoir qui l’anime, en faisant l’impasse sur toute éthique.

« Les autres députés, qui perdent leurs sièges, sont Edgar Nérée Numa, des Cayes ; Juvigny Vaugues et Descartes Albert, du Cap-Haïtien ; Horace Bellerive, du Trou du Nord ; Lys Latortue, des Gonaïves. C’est aussi le cas pour d’autres députés, dont Jean-Baptiste Cinéas, Durville Jean-François, Laurent Saint-Louis, Frédéric Burr-Raynaud, Victor Cauvin, Marc Cauvin, etc. Le président Vincent les remplace par des inconditionnels, qui exécutent ses ordres » [12].

Des inconditionnels, qui sont comme les agents exécutifs intérimaires de Martelly, aujourd’hui.

En tant que père des volontaires de la servitude nihiliste, Vincent n’en est pas sorti riche. Au fait, il n’a jamais payé ses dettes aux marchandes d’acassan, ni à d’autres personnes à qui il devait de l’argent.

Tout son plaisir est d’avoir réduit l’homme haïtien à sa plus simple expression, en s’assurant qu’il ne pourra jamais plus se ressaisir. Le tyran François Duvalier devait bénéficier de ses conseils, dès son arrivée au pouvoir par les élections frauduleuses de 1957.

C’est, en effet, ce vieux madré qui lui soufflera le nom de Frédéric Duvigneaud comme ministre de l’Intérieur, de son premier cabinet, en octobre 1957.

L’histoire retiendra que l’assassinat des frères Charles et Ducasse Jumelle, par une nuit d’août 1958, s’est produit à la ruelle Alix Roy, pendant que Frédéric Duvigneaud dirigeait ce ministère et que le communiqué, annonçant ce double meurtre attribué à Clément Barbot, portait sa signature. Frédéric Duvigneaud était le Secrétaire d’État des Travaux Publics en 1935, puis Secrétaire d’État de l’Intérieur et enfin Secrétaire d’État des Relations Extérieures et des Finances, en 1936, sous le gouvernement de Vincent.

L’effet d’éviction

La dynamique actuelle de la crise, provoquée par l’arrogance de Michel Martelly, n’est pas nouvelle en Haïti.

Malgré l’ignorance, qu’on peut avoir sur l’occupation américaine de 1915-1934, ce passé conditionne notre conscience du présent en le surdéterminant. Surtout dans un pays sous occupation de la Mission des Nations unies de stabilisation en Haïti (Minustah).

Le calibre d’intelligence, nécessaire pour analyser la conjoncture actuelle découlant de cette période, demande d’aller au fond des choses. Cela exige de faire appel à la raison et à la connaissance dans la saisie des articulations entre les problèmes en présence. Des problèmes, qui confinent à la schizoïdie, comme le fait justement remarquer le psychiatre Joël Des Rosiers [13].

En effet, les problèmes sont multiples. Joël Des Rosiers en a présenté six principaux : nègre/mulâtre, français/créole, villes/campagnes, mornes/plaines, vaudou/catholique, zombi/chrétien vivant.

Il faut en ajouter dix autres pour résumer les seize stations de notre chemin de croix : État indépendant/État occupé ; propriétaires/travailleurs ; commerçant/propriétaire terrien ; dette/autofinancement ; militaire/civil ; vieux/jeune ; lettré/analphabète ; marché national/marché étranger ; vivres/denrées ; État/secteur privé.

La tâche n’est pas aisée pour aller au cœur du problème et déterminer, chaque jour et à chaque étape, les contradictions fondamentales, principales, secondaires.

Quelle est la variable d’importance stratégique ? Comment faire pour que la vision, découlant de l’expérience propre de chacun et de son idéologie, s’adapte aux faits, dans un contexte où le relativisme culturel tend à primer les universaux éthiques ?

Ces questions sont encore plus complexes quand on considère que l’architecture du système de production du nouvel État est héritée de la colonie de Saint-Domingue et repose sur le travail de l’esclave.

Cet ordre économique, devenu, dès 1801, le caporalisme agraire, n’a jamais été remis en question, dans ses fondements, par les généraux propriétaires qu’ont été nos aïeux. Non seulement l’ordre politique, né en 1804, n’a pas apporté de remède à cet ordre économique rétrograde, mais il l’a plutôt consolidé, en dépit des nombreuses révoltes paysannes pour l’accès à la terre.

D’où le mot d’Edmond Paul, disant que « Haïti est née la tête en bas », et celui de Dantès Bellegarde, disant que « Haïti est née sans tête ».

Le changement est combattu tant par le faible niveau d’éducation que par les « coupeurs de tête », convaincus que « créer des écoles, c’est ensemencer la révolution ».

L’effort conceptuel de pensée de notre intelligentsia est marginalisé par la représentation coloniale de l’autorité, intériorisée par nos satrapes et autres dictateurs.

Les valeurs, les idéologies et les représentations n’ont pas évolué au même rythme que la réalité. Pire, l’ordre politique a décidé de couper toutes les têtes qui dépassent.

Après avoir essayé, pacifiquement, d’exiger son contrôle des douanes et des finances haïtiennes, les Américains l’ont fait de force le 28 juillet 1915. Pour s’assurer d’un taux de prélèvement obligatoire, permettant de garantir le paiement des titres de la dette haïtienne, détenus par les capitalistes de Wall Street, le gouvernement américain a fini par imposer à Haïti la Convention de 1915.

On continue de faire les mêmes choses et on espère des résultats différents.

Le triomphe de cette inclination obscurantiste se manifeste, aujourd’hui, par le respect prôné devant la bêtise qui caracole Tèt Kale. Un respect, d’autant plus inacceptable qu’il a un effet d’éviction sur les démocrates de l’opposition, dont la timidité excessive contraste nettement avec l’audace, sans bornes, des coquins au pouvoir.

Les gymnastiques bancaires, qui ont abouti à l’emprunt, de 1922, de 23 millions de dollars, ont finalement placé Haïti dans les filets de la tutelle financière américaine.

Depuis lors, tous les emprunts d’Haïti sont captés, en gros, par les firmes américaines exécutant les projets, comme ce fut le cas avec les emprunts de 1922, J. G. White, SHADA, « trois emprunts (qui) n’ont nullement aidé au développement économique du pays, dont le volume de la production n’a pas augmenté » [14].

Ce qui reste de ces emprunts est accaparé par l’oligarchie au pouvoir, avec la corruption. Comme c’est le cas avec les fonds PetroCaribe, la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (Cirh) et généralement l’aide accordée à Haïti après le tremblement de terre de 2010.

A suivre

* Économiste, écrivain

[1Michel Hector, « Solidarité et luttes politiques en Haïti : l’action internationale de Joseph Jolibois Fils 1927-1936 » dans l’ouvrage de Michel Hector, Crises et mouvements populaires en Haïti, Montréal, CIDIHCA, 2000.

[2Leslie Péan, « L’occupation américaine d’Haïti et le vrai visage de Sténio Vincent (2 de 5) », AlterPresse, 18 juillet 2013.

[3Joseph Jolibois fils, « Pour l’histoire – Coup d’œil rétrospectif : Les élections du 10 janvier 1932 », dans La doctrine de Monroe, Port-au-Prince, Imprimerie Héraux, 1932.

[4Annie Hilaire Jolibois, Démocrates et Démocratie, Port-au-Prince 1994, p. 120-121.

[5Leslie Péan, « L’occupation américaine d’Haïti et le vrai visage de Sténio Vincent (4 de 5) », AlterPresse, 26 juillet 2013.

[6Michel Soukar, « Présentation » dans Joseph Jolibois Fils, La doctrine de Monroe et autres textes, C3Éditions, 2014, p. 17. Lire aussi Alan McPherson, « Joseph Jolibois Fils and the Flaws of Haitian Resistance to U.S. Occupation », Journal of Haitian Studies, Vol. 16, No. 2 (Fall 2010),

[7« Un grand journaliste haïtien : Joseph Jolibois fils », 18 mai 1961, Le Nouvelliste, p. 4.

[8Malebranche Fourcand, « Organisons Notre Parti », Le Matin, Port-au-Prince, Haïti, 7-8 juin 1936.

[9Félix Viard, « Le secret de la force du gouvernement – La manière de M. Vincent », La Relève, numéros 9-10-11, P-au-P, Haïti, mars-avril-mai 1936 p. 340.

[10Lydéric Bonaventure, « La trahison de la nuit de Décembre 1931 », La Nation, no. 456, 3 Juin 1946.

[11Astrel Roland, Le naufrage d’une nation, Québec, Imprimerie Laprairie, 1981, p. 87.

[12Leslie Péan, « L’occupation américaine d’Haïti et le vrai visage de Sténio Vincent (2 de 5) », AlterPresse, op. cit.

[13Des Rosiers, Théories Caraïbes, Montréal, Triptyque, 1996, p. 99.

[14Pierre L. Hudicourt, Pour notre libération économique et financière, Port-au-Prince, 1946, p. 8.