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Catastrophe en Haïti : la misère ne vient pas du ciel


lundi 27 septembre 2004

Editorial de Convergences Révolutionnaires [1]

Repris par AlterPresse

Déjà 1650 morts, 800 disparus et 300 000 sinistrés, tel est le lourd bilan, malheureusement provisoire, des ravages provoqués par le passage de la tempête tropicale Jeanne sur Haïti. Gonaïves, la troisième ville du pays, a été complètement dévastée : 80 % des maisons ont été détruites et de nombreux quartiers sont encore sous l’eau et la boue. Les habitants ne disposent d’aucun moyen pour déblayer. Ils n’ont rien pour s’abriter et rien à manger, pas d’eau potable. La famine s’étend et des épidémies, choléra, typhoïde ou autres, menacent de se développer.

Les pays riches, en dépit d’un certain battage publicitaire, se sont gardés d’employer les grands moyens pour venir au secours de la population d’Haïti. L’aide alimentaire est quasi inexistante, si dérisoire que l’activité principale des casques bleus de l’ONU consiste à tenter de s’interposer devant de maigres stocks de nourriture face à des milliers d’affamés. Les hélicoptères des Nations Unies seraient trop petits pour transporter des vivres, ils ne pourraient servir qu’à des « missions de reconnaissance »Â… Comme si les grandes puissances n’avaient pas montré qu’elles sont capables de mobiliser dans l’urgence, troupes, vivres, matériels terrestres ou aériens, aux quatre coins de la planèteÂ… quand il s’agit d’imposer leur loi et des gouvernements à leur botte !

Ce qui n’empêche chacune d’elles de se vanter sans vergogne de leur esprit charitable, et la France n’est pas la dernière, alors que des centaines de milliers de sinistrés sont ainsi laissés à l’abandon, que le nombre des victimes ne peut que s’accroître dans les semaines et les mois à venir.

Il y a quatre mois seulement, des pluies torrentielles ont déjà fait des centaines de morts sur l’île. Ces drames répétés ne sont pas dus à la fatalité d’un climat tropical. C’est la misère qui en est la cause principale : quelques jours plus tôt, le cyclone Ivan, d’une intensité pourtant beaucoup plus forte, a fait bien moins de victimes sur les côtes des Etats-Unis. Mais Haïti est le pays le plus pauvre du continent américain et l’un des plus pauvres du monde. Une majorité d’Haïtiens survit avec moins d’un dollar par jour et l’espérance de vie dépasse à peine 50 ans. La déforestation aggrave l’effet des cyclones : l’érosion des sols empêche d’absorber les fortes pluies. C’est la pauvreté qui oblige les habitants à couper les arbres pour en faire du charbon de bois, seule source d’énergie accessible pour faire cuire leurs aliments. L’absence de routes, l’ampleur des bidonvilles, l’incurie d’un appareil d’Etat aux mains de bandes armées, tout concourt à transformer le moindre aléa climatique en catastrophe.

Mais cette misère elle-même ne vient pas des cyclones. La colonie française de Saint-Domingue, ancêtre d’Haïti, riche et verdoyante , était transformée à la fin du XVIIIe siècle en un vaste camp de travail forcé : des centaines de milliers d’esclaves avaient été déportés d’Afrique pour produire du sucre dans les plantations. Commerce des êtres humains, exploitation et pillage : telles furent les méthodes avec lesquelles la bourgeoisie française a pu construire sa puissance économique. Une révolte des esclaves permit il y a 200 ans à la population d’Haïti de conquérir son indépendance de haute lutte. Mais Haïti est retombée rapidement sous la coupe des pays riches, notamment des Etats-Unis, qui par de multiples interventions ont veillé au maintien des dictatures en place et continué à profiter de la libre exploitation des travailleurs haïtiens. Aucun développement économique n’a été possible car les grandes puissances et une bourgeoisie locale parasitaire ont continué à pomper les richesses d’Haïti. C’est le fonctionnement de l’économie capitaliste qui creuse toujours plus profondément ce fossé entre pays riches et pays pauvres, dans le monde entier.

L’intervention actuelle des grandes puissances ne dépasse pas leur principale préoccupation : rétablir l’ordre pour sauvegarder leurs intérêts économiques et empêcher la population pauvre de se révolter. Elles ont des raisons de le redouter, car si l’injustice de leur société sème la misère, elles pourraient bien aussi récolter la colère de millions d’exploités et d’opprimésÂ…

27 septembre 2004

[1] Revue publiée en France par la fraction de Lutte Ouvrière