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Métaspora de Joël Des Rosiers ou l’art comme dépassement de la vie quotidienne (3/3)


lundi 4 août 2014

Métaspora

Essai sur les patries intimes

Montréal, éditions Triptyque, 2013

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 31 juillet 2014

Je disais dans la première partie que l’ouvrage de Joël Des Rosiers était oxygénant. L’auteur parle des choses haïtiennes, bien sûr, mais dans leurs relations avec l’infini. Comme une sorte de fugue. Avec une musicalité et des sonorités multiples. On y trouve par exemple un essai consacré à la musique hip-hop de Wyclef Jean et des Fugees. Selon Joël Des Rosiers, « dans l’histoire du hip-hop, le groupe Fugees est apparu comme une résistance caribéenne au sein de l’Amérique. Fugees comme contraction de Refugees Camps : les réfugiés des camps. Nom dont on désignait parfois aux Etats-Unis les membres de la communauté haïtienne. En 1991, chassés par les violences déclenchées par un coup d’État militaire, plus de 34 000 réfugiés haïtiens furent accueillis dans les camps sur la base navale américaine de Guantanamo (Cuba) [1]. »

C’est en 1994 que le groupe Fugees est créé avant de défrayer la chronique en 1996 avec Killing me softly. Métaspora s’arrête aux élections présidentielles du 28 novembre 2010 qui ont vu en Haïti l’élimination de la candidature de Wyclef Jean et la sélection au deuxième tour du 4 avril 2011 de Michel Martelly par la communauté internationale. Wyclef pensait pouvoir ratisser large, car sa musique alliant le rock, le reggae, le soul, la meringue, le jazz, le pop, le hip-hop lui garantissait le vote de la jeunesse. De plus, son héritage protestant pouvait peser lourd dans un pays où les protestants représentent 40% de la population. « Toutes les métasporas du monde, dit l’auteur, des Grecs de l’étranger revenus à la tête de leur démocratie en détresse aux Malais de l’archipel et aux habitants de Taïwan, se sentent interpellés par le phénomène transnational que constitue cette insolite candidature [2]. »

Mais la candidature de Wyclef Jean est rejetée avant même le premier tour « pour cause de non-résidence ». Le candidat pensait que sa patrie était dans son cœur et dans son intimité. La « démocratie » lui a retiré le droit à cette patrie intime. Charnelle. En retraçant les péripéties de Wyclef, Joël Des Rosiers présente une intéressante analyse de ce professionnel du spectacle qui voulait avoir un titre en politique, comme d’autres de ses pairs ont pu réussir en exploitant l’amour infantile du spectacle dans la jeunesse. Dans une économie globalisée, de nouvelles contradictions émergent entre l’État d’origine et la métaspora, les liens économiques entre les deux devenant toujours plus étroits. Par ailleurs, on aurait tort de croire que la problématique des rapports entre musique et politique a fait son temps. Face à la musique de la révolte, le statu quo a fait le choix de la culture du contentement ou encore de la culture du plaisir sans réflexion.

Du pays du père aux patries intimes

On ne saurait reprendre en raccourci l’analyse subtile des sources d’inspiration dont se réclame Joël Des Rosiers. Du grand-père maternel aux Cayes aux situationnistes de Strasbourg. Du vétiver au gaïac. De la peinture à la musique. Le tout dans le voisinage de ces îles Caraïbes mais aussi dans les parages de la Guyane, du Brésil et du Moyen-Orient où l’auteur vagabonde pour signifier quelque chose sans la révéler. D’où cette gamme de visages dissimulés dans l’œuvre, chacun vacillant avec sa tonalité propre et son accent.

Métaspora donne un élan à la conscience de la précarité de l’indépendance haïtienne dans un milieu international dominé par le racisme des Blancs. D’où l’exigence de l’invention de formules audacieuses de gouvernance. D’une part, la stratégie obligeait de tenir les colons racistes à distance par l’inclusion des Blancs révolutionnaires dans la conduite des affaires nationales, surtout sur le plan diplomatique. D’autre part, il fallait permettre aux masses analphabètes d’anciens esclaves d’acquérir massivement l’instruction et l’éducation leur permettant de participer effectivement aux affaires nationales. L’immigration de professeurs blancs non racistes était une nécessité pour faire naitre les bourgeons du savoir avant qu’ils ne mûrissent. Le général Bonnet, signataire de l’Acte de l’Indépendance et un autre parent de Joël Des Rosiers, était complètement acquis à cette cause, conscient que la lucarne était étroite pour Haïti.

Il fallait faire vite car, une fois terminée la guerre entre l’Angleterre et la France, cette dernière aurait toutes les latitudes pour revenir à la charge et reconquérir Haïti. Malheureusement, la mauvaise gestion de la question identitaire, en particulier le rôle de l’héritage africain dans le nouvel État, a changé le cours de l’histoire. Remarquons, pour finir sur ce point, que l’homme le plus au fait alors de la problématique africaine est le mulâtre baron Valentin de Vastey. Aide-de-camp de Dessalines, possédant des connaissances encyclopédiques, le baron de Vastey exprimait une réflexion agile accompagnée d’un maniement élégant des idées de son temps. Dans la grande lignée des humanistes, il affirme haut et fort que c’est l’Afrique qui est à l’origine de la civilisation mondiale.

Sa contribution est poignante et la jeunesse d’aujourd’hui gagnerait à retourner aux pages de son œuvre trop vite parcourues. Évoquant les arguments de Sismonde de Sismondi, et répondant au colon de Mazères qui demandait ce que l’Afrique avait fait pour le monde, Vastey répond en 1816 : « Ce qu’elle a fait : elle a civilisé l’Europe, et c’est à la race nègre, aujourd’hui esclave, dit Volney, que les Européens doivent les arts et les sciences et jusqu’au droit à la parole [3]. » À l’encontre de ceux qui pensent que le pouvoir et l’avoir sont les enjeux de luttes féroces et sans merci, la réalité démontre que le savoir est ce qui est de plus périlleux dans la société haïtienne. Vastey est assassiné en 1820 comme beaucoup d’intellectuels depuis. L’obscurantisme a le haut du pavé. Quant à la discrimination basée sur la couleur de la peau, son clapotis indistinct s’est étendu du noirisme au mulâtrisme au tréfonds des comportements et des mémoires.

Par un de ses caprices et détours inattendus, le cœur d’Haïti s’est ouvert par compassion à la communauté syro-libanaise fuyant les pogroms de l’empire ottoman à la fin du 19e siècle. Cela permettra à l’auteur, dès son enfance et son adolescence, de se frotter à une autre culture. Il se dénude en disant « À l’âge de 9 ou 10 ans, événement d’ailleurs indatable, mon premier coup de foudre, fatal et divin, fut pour Sandra B., d’origine syro-libanaise [4]. » Il raconte d’autres instants éphémères quand le temps gardait encore une certaine fluidité, c’est-à-dire quand les trafiquants, truands et bandits de toutes sortes n’avaient pas encore occupé tout l’espace social. Il donne du relief au tableau de la société du temps en reproduisant cette photo montrant la grâce, la beauté et l’élégance de six jeunes femmes syro-libanaises des Cayes en 1954. La société haïtienne ne connaissait pas alors les degrés de la déchéance d’aujourd’hui. Il écrit :

« Le surgissement d’images orientales avec une telle densité dans mon œuvre indique une identité paradoxale. Elles sont peut-être liées à mon histoire familiale et personnelle. Un grand-oncle que je vénérais était marié à une dame d’origine libanaise. Leur fils [Adrien Douyon] est mon parrain. Mes premiers copains de classe, à la maternelle, en Haïti, dans ma ville natale, aux Cayes, portaient comme patronymes Saliba, Issa, Assad, Soukar, … Mon arrière grand-mère avait fondé un orphelinat et monté une cantine pour les familles d’immigrés levantins, débarquant sur les côtes sud de l’île, au XIXe siècle. »

On voit bien que l’esprit de Joël des Rosiers n’a pas été conditionné par le duvaliérisme noiriste. Chez lui, il n’y a pas d’incompatibilité à exprimer son amour pour le peuple haïtien tout en refusant toute distanciation avec son aïeul, le colon révolutionnaire Malet. Sa position exceptionnelle réside dans son obstination à revenir à Nicolas Malet. Obstination têtue. Il en a parlé en 1996 en trois occasions dans Théories Caraïbes [5]. Sa crispation sur cet aïeul est d’autant plus révélatrice qu’elle constitue en creux un égarement pour les uns et une illumination pour les autres. Malet est aussi une métaphore servant à aborder la question du Blanc dans la société haïtienne. Constitue-t-elle la surface fondatrice d’engendrement du boycott de la communauté internationale subie par Haïti au cours du 19e siècle ?

Il faut attendre la Constitution du 27 décembre 1806 pour que l’intégration du Blanc dans la société haïtienne soit reconnue par la loi. Mais Dessalines avait été assassiné en octobre 1806 après le massacre des Français de février 1804 et beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts. Face au racisme blanc, les dirigeants haïtiens répondent par un racisme noir. Un satisfecit auto-décerné qui caracole autant dans les milieux noiristes que mulâtristes. Le résultat net, comme l’a bien documenté le sociologue Daniel Supplice, dans son ouvrage De la naturalisation en Haïti , est qu’en deux cents ans de solitude, moins de 20 étrangers par an ont pu obtenir la nationalité haïtienne. En incluant les Syro-Libanais et les Haïtiens naturalisés et déchus de leur nationalité par le tyran Papa Doc. Le nationalisme chauvin trône sur sa couronne. Toutefois Joël des Rosiers l’a échappé belle

Le tonton macoute est la forme moderne du zombificateur

Le second élément qui mobilise le secret mouvement des esprits et des âmes est le phénomène de la zombification. Un vrai feu d’artifice qui clôture l’ouvrage dans son 26e texte. Face aux zombis, Joël Des Rosiers ne va pas à Canossa. Il confesse en avoir vu un à Lévy, commune de Camp-Perrin, dans son enfance. L’intérêt capital du travail de l’auteur devant un événement qui soulève des passions et suscite de nombreuses interprétations est de montrer que «  le tonton macoute est la forme moderne du zombificateur  » [6].

La liste est longue des cas avérés de zombification individuelle en Haïti. Par contre, ce qui l’est moins, c’est la reconnaissance de la zombification collective des Haïtiens. Zombification qui commence depuis l’esclavage par les maîtres Blancs avant de continuer avec les maîtres Noirs. Les parentés d’esprit entre ces deux zombifications ne sont pas assez établies. L’utilisation de plantes spécifiques ou d’un poisson produisant la tetrodoxine (un poison) pour provoquer la mort apparente est bien connue. Ces modificateurs de conscience produisant un état de catalepsie sont pertinents dans les pratiques des Mayas aux Hindous jusqu’à celles de la sorcellerie européenne du Moyen Âge. Les travaux de Mircea Eliade, Jean Pierre Chaumeil, Philippe de Félice [7] en témoignent. L’utilisation des poisons de toutes sortes par la bande à Duvalier pour intoxiquer les consciences individuelles et collectives est une autre paire de manches.

Ultime hommage qui s’intègre pleinement à la fluidité du texte, rétif à le conclure, Joël Des Rosiers termine son essai par une citation de Jean-Paul Sartre extraite de la préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon, « Européens, … dans ces ténèbres d’où va surgir une autre aurore, les zombies, c’est vous. » Le psychiatre Fanon, côtoyant un bestiaire de dorlis (esprit libidineux nocturne à la Martinique), de vieux livres de magie et de chiens à six pattes, laissait planer sur notre monde de mythes et de mer variable où toute crainte abonde, un insondable mystère : « Les zombies, croyez-moi, sont plus terrifiants que les colons. » L’auteur s’arrête là, comme s’il ne voulait pas tout dire sur ce sujet. Pourtant l’ombre du zombi hante la société haïtienne dans ses entrailles les plus profondes. C’est l’un des mythes les plus coriaces de l’imaginaire haïtien utilisé par les voyous et criminels sans scrupules pour rendre toutes les vertus inutiles.

C’est ce qui explique fondamentalement le combat contre la qualité qui est menée systématiquement sur la terre haïtienne. D’où l’engagement du pays sur la mauvaise pente de la voie d’ignorance avec le mépris et la méfiance contre les gens de qualité. Sans un vigoureux effort, Haïti est empêtrée avec des hommes qui veulent devenir des surhommes par les sortilèges (wangas) du pouvoir. Certains voient notre condamnation à une évolution régressive car selon le docteur Yves Saint-Gérard, « il n’est pas question de condamner le vodou à cause de certains aspects foncièrement rétrogrades qui nuisent à l’évolution harmonieuse de la société haïtienne, mais plutôt de savoir décanter les aspects religieux et culturels de ce magma zombifère qui s’oppose à toute émancipation de l’Haïtien [8]. » Un sujet qui devrait être au centre de toute conférence nationale !

L’égarement comme identité

Le parfum d’aube de Métaspora annonçe-t-il un requiem dans la descente aux enfers ? Ou Haïti est-elle partie pour un autre parcours dans la nuit ? Il faut donc dépasser l’apparence des parfums de vétiver et de gaïac pour retrouver l’auteur dans la lutte pour la justice. Il y est avec une singulière aisance poursuivant les sentiers du dépassement de l’art dans la vie quotidienne. Avec le plein de messages de vérités séditieuses que contient Métaspora . Peut-être qu’après tout, Joël Des Rosiers ne s’intéressait pas seulement à sauver de l’oubli les œuvres méconnues. Peut-être les aimera-t-il davantage lorsqu’elles auront disparu comme s’évaporent les parfums, laissant dans leur sillage le souvenir d’un moment, d’une histoire, d’un sentiment fugitif, d’un éclat de mémoire ou d’un désir à venir.

Outre la discipline du sens et du texte à laquelle Joël Des Rosiers soumet ses réflexions, Métaspora subsume les intuitions, les dérives, les ovations qui unissent les chapitres et que le lecteur reformulera à sa guise. Aussi, en choisissant l’égarement comme identité, l’auteur cherche-t-il à conjurer les effets d’un discours objectivant : la relation au monde n’est pas réductible à un ensemble de théories identitaires, affirme-t-il. Joël Des Rosiers écrit dans un style inventif qui combine dans son érudition une excellente connaissance du cinéma, de la musique et des arts visuels. Ses visions, qui relient l’universel à l’extrême contemporain, sont souvent à la fois grandioses et pertinentes. Il s’applique à tirer des leçons intellectuelles, politiques et morales de son expérience de la pluralité décentrée en tant que témoignage, œuvre délibérément réécrite et réinterprétation subjective.

Ce sont ces instances qui conspirent pour façonner sa prose et sa préscience. Joël Des Rosiers est aussi un poète qui pense en poète, c’est-à-dire librement pour lui-même et pour tous les citoyens. Or voici la vérité, l’écarlate vérité qu’il nous révèle, les patries intimes. Ou nous veillons sur elles ou elles s’évanouissent en nous. Il faut le dire, la gageure était de belle taille : au-delà et avec les énigmes et les ruses de la culture opprimée, mélange de culture créole et de culture marronne, Joël Des Rosiers a pris le risque de jouer franc jeu. C’est son plus grand mérite. Sa force.

…………

*Économiste, écrivain

[1] Joël Des Rosiers, Métaspora – Essai sur les patries intimes, op. cit. p. 235.

[2] Ibid, p. 242.

[3] Baron Valentin de Vastey, Réflexions sur une lettre de Mazères : ex-colon français, adressée à M. J.C.L. Sismonde de Sismondi, sur les noirs et les blancs, la civilisation de l’Afrique, le royaume d’Hayti, etc., Cap-Henry, P. Roux, 1816, p. 47.

[4] Joël Des Rosiers, Métaspora – Essai sur les patries intimes, op. cit., p. 223.

[5] Joël Des Rosiers, Théories caraïbes : poétique du déracinement – Essai, Montréal, Éditions Triptyque, 1996, p. 187 et 218.

[6] Ibid, p. 308.

[7] Mircea Eliade, Occultisme, sorcellerie et modes culturelles, Paris, Gallimard, 1978 ; Jean-Pierre Chaumeuil, « Les plantes-qui-font-voir. Rôle et utilisation des hallucinogènes chez les Yagua du Nord-Est péruvien », L’Ethnographie, 87-88, 1982 ; Philippe de Félice, Poisons sacrés, ivresses divines : essai sur quelques formes inférieures de la mystique, A. Michel, Paris, 1970 ; Jean Przyluski, « Les confréries de loups-garous dans les sociétés indo-européennes », Revue de l’Histoire des Religions (RHR), 121-122,1940.

[8] Yves Saint-Gérard, Le morcellement de l’humain et ses sources mythologiques, Toulouse, Érès, 1992, p. 52.