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Leslie François Manigat : Du génie intellectuel à la mystification politique


lundi 14 juillet 2014

Débat

Par Castro Desroches*

Soumis à AlterPresse le 12 juillet 2014

« La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi. »
John Donne.

A un moment douloureux de la vie nationale où la médiocratie, l’avilissement de la fonction présidentielle et la zombification des masses s’étalent dans toute leur splendeur, la mort de l’éminent professeur Leslie Manigat, le vendredi 27 juin écoulé, a suscité une vive émotion dans la classe politique et l’intelligentsia haïtiennes. Au-delà de la presse locale, cet évènement a fait écho dans les quotidiens internationaux les plus prestigieux : Le Monde, The New York Times, The Guardian, The Independent, etc. Un nouveau chapitre semble s’achever dans l’interminable saga de « la déroute de l’intelligence ». Les titres les plus élogieux ont été trouvés par les partisans et sympathisants de l’illustre disparu pour saluer son départ. Nul n’aurait la velléité de contester les qualités intellectuelles exceptionnelles de Leslie Manigat. Ce n’est pas sans raison qu’on le compare à Price-Mars et à Firmin. Certains diraient même que Manigat est unique et appartient à sa propre nébuleuse, à son propre firmament.

De la déférence au droit à la différence

Toutefois, au risque de paraître incongru, il s’avère nécessaire d’aborder quelques aspects importants de la trajectoire politique du regretté défunt qui dérangent et qui méritent d’être soulignés à l’encre forte dans ce concert assourdissant de louanges. Leslie François Manigat ne fut pas un ange. Loin de là. Après le massacre de la Ruelle Vaillant, le 29 novembre 1987, il abandonna le secteur démocratique pour aller se jeter dans les bras imbibés de sang des militaires. Sur l’autel de ses ambitions personnelles, il choisit délibérément de sacrifier les principes les plus élémentaires du fair-play électoral, du bon sens politique et de la décence tout court.

Ne nous y trompons pas, à l’échelle individuelle, Manigat n’a pas échoué. Envers et contre tous, il a réussi à obtenir ce qu’il voulait à tout prix : le titre de président d’Haïti. Un précieux addendum à son Curriculum Vitae de 22 pages, publié à Port-au-Prince en 1987. Le 7 février 1988, Leslie Manigat est entré au Palais national en tant que chef d’Etat. Mais dans quel état… ? Sa présidence a été éphémère, certes, mais le titre de « président », on le porte à vie. Et même au-delà. En cela, il a été toujours fier, sans une pointe de scrupules ou de remords.

Le professeur Manigat s’était-il trompé de bonne foi en acceptant de participer à la mascarade électorale manu militari du 17 janvier 1988 ? La réponse est un Non retentissant si on tient compte des mises en garde du co-fondateur du RDNP, Jean-Marie Benoît, auteur de : Profil d’un candidat, mille et une raisons de voter contre, (1987). Selon un article du New York Times, publié le 25 janvier 1988, ceux qui ont connu de près le professeur Manigat pendant ses années d’exil, l’ont décrit comme un personnage « ambitieux », « imprévisible » et « machiavélique » [1]. C’est le cas de feu Jean-Claude Bajeux, ancien collaborateur déçu de Manigat, qui a dénoncé sa mégalomanie et a rapporté en ces termes les propos du professeur : « Si je prends le pouvoir, le peuple viendra à moi. » [2]

Qui aura donc l’audace d’apporter un témoignage plus nuancé à la trajectoire politique de Leslie Manigat en ces moments de mythification, de révisionnisme et de reniement total de la vérité historique ? Qui aura le courage politique de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas ?

Intellectuel brillant, éclairé jusqu’à l’aveuglement, Leslie accepta, sans état d’âme, de devenir la caricature de Manigat. Une marionnette aux mains des militaires sanguinaires en échange du titre ô combien convoité de président d’Haïti. Masochiste du pouvoir, il se retrouva dans l’embarrassante position de devoir défendre des élections frauduleuses face à une presse internationale étonnée par un tel étalage de manigances, de cynisme et de dépravation intellectuelle au pays des Comédiens de Graham Greene. Notons en passant que ce sont ces mêmes « élections » qui consacrèrent l’avènement du tortionnaire Franck Romain à la Mairie de Port-au-Prince.

Rien ne fut fait pour sauver les apparences à la mascarade du 17 janvier 1988. On dirait même que les militaires voulaient avilir Leslie Manigat à travers ces élections « pestilentielles » largement boycottées par la population. Tout le monde était invité à voter à plusieurs reprises : enfants à la mamelle, journalistes étrangers et tutti quanti. Malgré tout, la participation ne dépassa pas 5% de la population. Les Haïtiens votèrent avec leurs pieds en s’abstenant de se présenter aux urnes. Le témoignage du professeur Gérard Bissainthe, ancien condisciple de Manigat à Paris, est lapidaire à ce sujet : « Je ne sais pas si les gens ont voté par téléphone ou par la poste mais nous ne les avons pas vus dans les rues. » [3] Peu importe, Leslie Manigat n’avait besoin que d’un seul vote pour devenir président : le vote de l’Armée macoute.

« Sorbonnard duvaliériste » (c’est le professeur lui-même qui l’avoue dans son discours d’adieu comme Secrétaire Général du RDNP), l’intelligent Manigat caressait secrètement l’espoir de refaire ce que son mentor politique Papa Doc avait réalisé après 57. Se défaire, en les divisant, de ses bienfaiteurs militaires. Quatre mois après son parachutage au Palais, la saga de Manigat s’acheva dans les circonstances que l’on sait. A la suite de son alliance hasardeuse avec le Colonel Jean-Claude Paul (dont la DEA réclamait la tête pour trafic de stupéfiants) le coup de force du 20 juin 1988 permit au Général Henri Namphy de reprendre le pouvoir qu’il avait « prêté » à Manigat. Personne ne leva le petit doigt pour protester contre son éviction. Pas même l’ombre d’une petite manifestation sur la place publique. Pas même une lueur de protestation des pays amis d’Haïti. Le professeur gagna l’exil dans l’indifférence et la réprobation générales. On parle parfois de percée louverturienne de Leslie François Manigat. Il serait peut-être plus juste de parler de percée duvaliérienne ratée…

Douloureuse mémoire du massacre de la Ruelle Vaillant. Le sang des innocents lâchement versé par les « sans manmans » à la solde de Namphy et Régala. Que de sang a coulé pour satisfaire l’appétit insatiable de nos grands fauves politiques. Electeurs surpris en flagrant délit dans une école publique avec pour seule armure un bulletin de vote. Je n’ai pas la vocation d’empêcheur d’honorer en rond. Histo/rien à ma manière, je ne saurais, néanmoins, oublier les victimes anonymes qui pavèrent la voie à une présidence honteuse, pathétique et éphémère. Qui élèvera un monument à la mémoire des vaillants électeurs qui eurent l’audace de vouloir déposer un bulletin de vote en ce dimanche fatidique du 29 novembre 1987 ?

Les obsèques du Professeur Leslie Manigat ont permis de constater des détails importants sur le chemin parcouru dans la quête élusive de la démocratie en Haïti. De la « république exterminatrice » de Papa Doc à la nouvelle « république autoritaire » de Martelly, il est révolu le temps où les duvaliéristes kidnappaient, de manière spectaculaire, les cadavres de leurs adversaires présumés ou réels. Signe des temps, le rose et le blanc ont remplacé le gros bleu et le kaki. La tentation totalitaire est bel et bien vivante, mais les anciens macoutes et militaires (si vils soient-ils) se sont, tant soit peu, « civilisés ». Ils ont même appris à verser de chaudes larmes de crocodiles. Paix à leurs armes.

Funérailles officielles. Trois jours de deuil national. Oraison funèbre du président d’opérette, l’inénarrable Sweet Micky. Qui dit mieux ? Michel Martelly a tout mis dans le paquet pour récupérer en douce la dépouille de Manigat. Et évidemment, Mirlande s’est laissé faire comme au débat présidentiel de 2011.

A côté de Williams Régala et de Prosper Avril, il ne manquait plus que le général Henri Namphy pour compléter la camarilla des tortionnaires chantant en chœur l’Ave Maria à St Louis de Gonzague.

Devenu désormais un spectre inquiétant, Baby Doc, avec sa tête lugubre, est sorti du musée de l’horreur pour saluer le départ définitif de l’homme à qui la dictature duvaliérienne avait refusé, pendant plus de vingt ans, le droit élémentaire de vivre dans son propre pays. L’homme qui fut condamné à mort par contumace par Papa Doc. Dans ce contexte délétère où l’amnésie collective est devenue encore plus mortifère que le choléra, Sabine Manigat a eu le juste réflexe de refuser de serrer la main ensanglantée de l’ancien dictateur.

Désormais, un nouveau paradigme est en train de se dégager dans l’interprétation du passé national : les anciens chefs d’état, qu’ils aient été putschistes, dictateurs à vie, kleptomanes ou parjures, méritent notre gratitude et notre admiration. « La République a besoin de tous ses enfants. » Baby Doc et ses pareils ne sont pas des enfants de chœur, direz-vous. Peu importe. Les morts ont tort. Les victimes peuvent aller porter plainte à la Commission des Haïtiens Vivant dans l’Au-delà.

En fin de compte, ce qui a surtout marqué le passage de Leslie Manigat sur la scène politique, c’est l’ambition individuelle démesurée au détriment des vertus démocratiques. Dans un pacte faustien, il a vendu son âme à une armée criminelle et corrompue en échange du titre de « président ». Allant à contre-courant de l’Histoire (dont il était pourtant le grand expert), Manigat a cru pouvoir, par la magie de son verbe, apprivoiser une armée disposée à tout faire pour garder le pouvoir pour elle-même, après une longue période d’hibernation et de domestication par les Duvalier. Leslie Manigat n’a pas su voir venir. L’Armée d’Haïti sur laquelle il comptait tant pour la jouissance du pouvoir, allait s’écrouler quelques années plus tard dans une orgie de violence.

Une dernière opportunité en or s’offrit à Manigat de regagner le Palais présidentiel et de concrétiser son destin prométhéen d’homme « prédestiné ». En fait, il fut le premier à déclarer officiellement sa candidature dès l’été 2004. Malgré les manœuvres de Gérard Latortue (son ancien ministre des Affaires Etrangères) à la Primature d’Haïti, Leslie Manigat n’obtint que la bagatelle de 13% aux élections présidentielles du 7 février 2006. En fait, il n’était pas plus populaire même dans son propre foyer. Candidate au Sénat de la République, Mirlande Manigat accomplit le tour de force d’obtenir dans le Département de l’Ouest plus de votes (313.204) que Leslie Manigat sur toute l’étendue du territoire national (240.306). Certains en voulurent à Manigat de n’avoir pas eu l’élégance de se désister en faveur de sa femme. Mais ceci est une autre histoire…Il y a certainement beaucoup à apprendre de l’œuvre historique de Manigat. Quant à sa carrière politique, c’est malheureusement un vrai désastre.

De la tragédie à la farce

A ce carrefour critique de l’Histoire nationale où le régime néo-duvaliériste de Michel Martelly s’apprête à organiser des élections frauduleuses avec une ribambelle d’acrobates, de musiciens et de mercenaires assoiffés de gains faciles et de titres ronflants, Leslie Manigat ne saurait constituer un modèle de « démocrate conséquent » pour la jeunesse haïtienne. Comme le soulignait un autre François (il s’agit de Rabelais cette fois-ci) la science ne suffit pas toujours, il faut aussi un peu de conscience…Et cela a manqué cruellement au professeur Leslie François Manigat après le massacre de la Ruelle Vaillant.

*Enseignant

Contact : cdesroches2000@aol.com

[1Man in the News ; A paradox for Haiti’s presidency, Leslie Francois Manigat. The New York Times, 25 janvier 1988.

[2Haitian puzzle : where will president take nation ? The New York Times, 22 février 1988.

[3Haitian warily enter an uncertain new era. The New York Times, 7 février 1988.

 

 

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