Perspectives

Droits humains : Plus de 600 maisons d’enfants en dehors des normes réglementaires en Haïti


mardi 10 juin 2014

D’ici novembre 2014, devrait être disponible un rapport préliminaire institutionnel sur la problématique du travail des enfants et l’enfance en domesticité (phénomène connu en Haïti sous le nom de restavèk). Cartographier et documenter les flux migratoires, impliquant des enfants, à destination des communautés « employeuses » d’enfants en domesticité (un phénomène vieux de plus d’un siècle dans le pays) figurent parmi les objectifs d’une enquête lancée

Cependant, la réalité de maisons d’enfants [1] préoccupe au plus haut point. Ayiti Kale Je (Akj) soumet à l’attention du public les résultats d’une investigation conduite autour de la situation des maisons d’enfants en Haïti.

Enquête

P-au-P, 10 juin 2014 [Ayiti kale Je / AlterPresse] --- Sur 725 des maisons d’enfants, répertoriées par l’Ibesr [2], 658 fonctionnent en dehors du cadre légal et réglementaire, sans autorisation de l’État, avec un faible degré d’application des standards de prise en charge [3], d’après les résultats d’une investigation conduite par Akj.

Ces 658 centres continuent encore, malgré tout, de recevoir des enfants.
Sur 30 mille enfants vivant dans ces maisons, 12 mille (dont les tranches d’âge n’ont pas été déterminées) ne disposent pas d’actes de naissance.

Seulement 40 des 119 centres – qui ne réunissent pas les conditions exigées, en termes de structures d’accueil – ont été véritablement fermés par l’Ibesr.
Pendant que l’Etat suspend le permis de fonctionnement de quelques-uns, d’autres ouvrent leurs portes, loin de tout contrôle, au su et au vu de tout le monde.

« Tandis qu’on ferme des centres, qui ne respectent pas les standards de fonctionnement, d’autres ouvrent leurs portes. Finalement, il y a plus de nouveaux centres que de centres fermés », reconnaît Vanel Benjamin, responsable du service des œuvres sociales à l’Ibesr.

Kristine Peduto, directrice de l’unité de protection de l’enfant à la branche en Haïti du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (Unicef), considère combien l’instance de supervision doit avoir un système de surveillance pour savoir quel centre est ouvert.

« L’Ibesr doit mieux se faire connaître et s’activer dans son processus de collecte d’informations », suggère-t-elle.

Laxisme des autorités ?

« Il y a des centres qui n’existent pas légalement, certes, mais dont nous connaissons l’existence. Nous enregistrons les enfants, nous procédons à des inspections, le temps qu’ils s’arrangent », affirme Benjamin.

Sans l’aide de ses partenaires, l’Ibesr serait aux abois, sans possibilité de joindre les deux bouts.

« Actuellement, nous avons environ 200 agents de supervision à travers tout le pays. Beaucoup repose sur l’appui de nos partenaires - comme l’Unicef - qui nous aident dans le paiement des employés, dans l’achat des véhicules, etc. Avec un budget de moins de cinquante millions de gourdes [4], c’est très difficilement que nous sommes toujours debout », ajoute-t-il.

Certains centres d’enfants évolueraient avec un budget annuel beaucoup plus élevé que celui de l’Ibesr.

Des cas de maltraitance

80%, des maisons déjà fermées, l’ont été pour des cas d’abus sexuels, de maltraitance et des cas de morts suspectes, avance l’Ibesr.

Un des exemples flagrants de ces cas d’abus est celui de « Croix glorieuse », un centre qui était situé à Pétionville (à l’est de la capitale) et fermé, selon Benjamin, pour cause de maltraitance.

« Il y a eu des cas de morts suspectes… beaucoup de maltraitance physique, d’abus sexuels et de plaintes du côté des parents », dénonce-t-il.

« Certains enfants ont été battus, affamés et négligés. Il y a eu tellement d’allégations, de plaintes, de la part d’étrangers et de nationaux que nous avons dû fermer le centre. Tous les enfants ont été confiés à leurs familles ».

Il n’y a pas eu d’arrestation au moment de la fermeture du centre « Croix glorieuse », confie Benjamin.

« On n’a jamais retrouvé le responsable du centre ».

Que fait la Brigade de protection des mineurs (Bpm) ?

« Grâce à notre ligne ouverte, nous recevons les appels des personnes qui signalent des cas de maltraitance. Nous intervenons directement dans ces cas-là pour ensuite rédiger des fiches techniques et acheminer les dossiers à l’Ibesr, qui s’assurera de placer les enfants dans des centres, ou, du moins, dans leurs familles respectives », détaille Rony Bazile Antoine, commissaire divisionnaire à la Bpm.

Il existe également des cas de traite dans ces maisons d’accueil.

Des cas de traite de mineurs ont été enregistrés dans la municipalité de Plaisance (Nord) et dans la zone frontalière.

Depuis les années 1970, Plaisance est identifiée comme un point de traite d’enfants, dont plusieurs ont été même conduits en République Dominicaine, suivant les informations disponibles.

Avec la complicité d’intermédiaires, dénommés buscones, un nombre important d’enfants transite également en divers points de la frontière avec la République Dominicaine. Ils sont retrouvés dans différentes activités : comme cireurs de chaussures, vendeurs de différents articles (notamment sur les plages), laveurs d’autos ou quémandant à l’emporte-pièce.

Etant au courant de cette situation, la Bpm dit mettre les bouchées doubles pour la combattre.

« Nous travaillons de concert avec l’Ibesr. C’est en ce sens que nous avons renforcé la présence de nos agents sur la frontière », souligne Antoine, promettant de continuer à affecter des policiers nationaux à cette tâche pour mieux protéger les enfants.

Laura Sylsby, une ressortissante étasunienne, et neuf autres personnes, membres d’une Église Baptiste aux Etats-Unis d’Amérique, ont été appréhendés, à la frontière haïtiano-dominicaine de Malpasse/Malpaso, en compagnie de plus d’une trentaine d’enfants, le 31 janvier 2010, quelques semaines après le passage du tremblement de terre du 12 janvier.

« D’autres mesures ont été prises contre toute personne qui désire voyager avec un enfant qui n’est pas le sien. Elle doit, préalablement, obtenir une autorisation de l’Ibesr. Sans ce feu vert, elle ne pourra pas quitter le pays avec l’enfant », ajoute-t-il.

Récemment, Matthew Andrew Carter, ancien directeur d’un orphelinat en Haïti, a été condamné et envoyé en prison aux Etats-Unis d’Amérique.
Il a été condamné à 165 ans de prison pour avoir abusé d’au moins 50 garçons dans le centre.

Des orphelinats sans orphelins

80% des enfants dans les centres ne seraient pas des orphelins, révèlent à Akj des sources voulantgarder l’anonymat.

Le décret-loi du 22 décembre 1971, règlementant leur fonctionnement, reconnaît à un orphelinat le droit de prendre, sous sa garde, une ou un enfant, dont les parents sont absents ou économiquement vulnérables.

Sur 11 orphelinats, visités par Ayiti Kale Je entre juillet et septembre 2013, seulement deux (2) respectent les normes édictées.

Cinq (5) sur ces 11 orphelinats, qui continuent de fonctionner, ne sont enregistrés nulle part.

Certains d’entre eux sont en piteux état. Pas de clôture, ni d’espace de jeu, ni d’infirmerie, voire de personnel qualifié.

Dans certaines zones, il n’existe pas un coin de rues sans orphelinat ni une crèche logée dans une maisonnette, une église ou une fondation supportée par des partenaires étrangers.

Des conditions de fonctionnement, loin d’être normales

Une épaisse fumée noire envahit la salle de l’orphelinat « Les enfants du foyer du Dieu vivant » [5], où la journaliste d’Akj est assise dans l’attente de la personne responsable pour une entrevue.

La personne responsable n’est pas présente, fait savoir une jeune femme, âgée de 21 ans et élève de neuvième année fondamentale,

Elle remplace la personne responsable, puisqu’elle est la plus âgée et la plus ancienne au centre.

Timidement, elle s’excuse avant de révéler qu’elle n’avait plus de charbon pour la cuisson.

« Nous avons dû utiliser du bois pour la cuisson ». confie-t-elle, sans voile sur l’existence pénible des enfants à l’orphelinat « Les enfants du foyer du Dieu vivant ».

« Nous ne mangeons pas trois fois par jour. Nous n’avons pas beaucoup d’habits pour nous vêtir. Il nous manque beaucoup, mais la personne responsable fait le nécessaire pour nous aider. Elle n’a pas beaucoup de moyens, ni ne reçoit l’aide de personne », soupire-t-elle.

Au cours d’une visite guidée des lieux, la journaliste d’Akj constate combien l’école (de l’orphelinat) ressemble beaucoup plus à un bâtiment en ruines, dépourvu de portes, de fenêtres, voire de plafond.

Il n’est pas possible de savoir la quantité de classes desservies.

Une cuisine en plein air et une cour jonchée de tôles sont remarquées.

Non loin, un groupe d’enfants s’échinent à puiser de l’eau dans un puits, pendant que d’autres tranent près du mur, attendant leur repas. ^
Il était déjà plus de trois heures de l’après-midi (19:00 gmt).

De centres hors standards qui se suivent…

Le centre d’accueil « Foyer du Dieu Vivant » n’est pas l’unique centre d’enfants, fonctionnant sans avoir été enregistré, confirme l’Ibesr au moment de la cueillette des données.

C’est le cas pour « La maison du partage », une maison d’enfants située à Tabarre 15 (dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, au nord-est), près du marché communal.

Le nom est indiqué sur la clôture, mais difficile de l’identifier en raison de marchands détaillants qui ont envahi l’entrée.

Côté logistique, ce n’est pas le confort.

L’espace est occupé par de petits hangars en bois, établis jusqu’au fond d’un terrain, et une dizaine de cabris dévorant les herbes folles.

La sécurité laisse visiblement à désirer, car les enfants peuvent grimper aisément la clôture pour assister à des scènes de poursuite et de panique entre marchands et agents municipaux.

« Cela n’a pas toujours été comme ça, vous savez », se défend une responsable interviewée demandant à ne pas être identifiée.

Avant le séisme du 12 janvier 2010, le centre était logé à Martissant (périphérie sud de la capitale), sur le même terrain qu’une église et une école, se rappelle-t-elle.

« Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a tout dévasté sur son passage », regrette-t-elle.

« Depuis, les enfants ont été inscrits dans un autre établissement. La situation n’a plus été la même. Les filles n’ont plus le minimum de confort qu’avant. Elles mangent deux fois par jour (au lieu de trois fois) et partagent des chambres communes ».

Les enfants, objet de courtage et de « placement »

« Il y a des courtiers qui prennent les enfants, entre les mains de leurs parents, pour les emmener dans les centres. Ils sont pris sous base de fausses promesses, qu’ils seront pris en charge dans un centre. Ils vivront mieux qu’avant. Ils iront à l’école. (…) Et pourraient même voyager. Souvent, ce n’est pas vrai », déplore Vanel Benjamin, responsable du service des œuvres sociales à l’Ibesr.

Certains parents pensent que leurs enfants seront scolarisés, nourris, soignés, et disposeront de plus de chance de partir pour l’étranger.

Au fort des violences de 2003, à Cité Soleil, beaucoup de parents de cette grande agglomération (au nord de la capitale) ont déclaré avoir « placé » leurs enfants chez des personnes et des centres d’enfants, voire des orphelinats, afin de garantir la sécurité de ces enfants et dans le souci de rechercher un mieux-être pour elles et eux.

Un certain nombre de ces enfants ont été identifiés chez des familles en Europe. Dans un premier temps, ces familles d’accueil donnaient des nouvelles de ces enfants, envoyaient des photos.

Et puis, après quelques années, silence complet, plus de nouvelles…

Des familles d’accueil en guise d’alternative ?

Il faut arriver à comprendre le fonctionnement des familles vulnérables, les assister et leur apporter un soutien ponctuel, afin qu’elles arrivent à garder leurs enfants plutôt que de les placer, préconise Kristine Peduto, directrice de l’unité de protection de l’enfant à la branche en Haïti de l’Unicef.

Pour cela, des dispositions seraient envisagées pour des familles d’accueil, qui seront, dans un premier temps, choisies, puis équipées pour le placement des enfants.

« L’important sera de déterminer quels sont les enfants qui ont besoin de ces familles alternatives et arriver à le réguler », selon Peduto.

« Il est vrai que la loi du 22 décembre 1971 ne fait pas beaucoup de provisions en termes de protections de l’enfance. Mais elle n’interdit pas aux parents de placer leurs enfants », surenchérit Benjamin.

La branche en Haïti de l’Unicef ne partage pas l’opinion, selon laquelle les centres d’enfants, qui existent dans le pays, devraient être définitivement fermés.

« Les centres ont une raison d’être. Ils ont été créés dans le but de répondre à un besoin. Il y a des enfants qui ont besoin d’un accueil alternatif. Il y a des familles déficientes », relève Peduto.

Cependant, il y aura « certainement des effets psychologiques sur un enfant qui a été placé dans un centre d’accueil. Mais, nous ne pouvons pas généraliser. Car cela va dépendre de sa prise en charge, du traitement et de sa famille d’origine. Des impacts ? Il y en aura certainement », admet Peduto.

Pour assurer le bien-être des enfants dans les maisons, centres ou orphelinats, avoisinant plus d’un millier en 2014 en Haïti, de nombreuses voix haïtiennes recommandent un renforcement du cadre institutionnel, y compris des actions de suivi et de surveillance appropriés de manière à prévenir les abus et impacts négatifs. [akj apr 10/06/2014 10:00]

Afin de protéger les sources, Ayiti Kale Je a décidé de cacher l’identité de certaines personnes.

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Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est un partenariat établi entre AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), la Société d’Animation et de communication sociale (Saks -http://www.saks-haiti.org/), le Réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka), les radios communautaires et des étudiants de la Faculté des sciences humaines (Fasch)/Université d’État d’Haïti (Ueh).

[1Les maisons d’enfants sont, en général, définies comme des établissements spécialisés dans l’accueil temporaire de mineurs (filles et garçons).

[2L’Ibesr est l’institution nationale chargée de superviser, de créer et d’autoriser (de délivrer un permis ou licence de fonctionnement) les œuvres d’assistance sociale, tant publiques que privées.

Le deuxième dimanche de juin est consacré, tous les ans, comme journée nationale de l’enfant en Haïti. Le dimanche 10 juin 2014, l’Institut du bien-être social et de recherches (Ibesr) ainsi que divers organismes ont tenté de réaliser des activités de sensibilisation sur la problématique des enfants.

[3Une maison d’enfants ou un centre pour enfants doit, entre autres, être sécurisée, avoir des dortoirs bien aérés, être équipée d’une infirmerie, posséder un personnel qualifié (médecins, travailleuse sociale / travailleur social, etc.), faciliter la réunification familiale. L’enfant doit avoir non seulement trois repas bien équilibrés par jour, mais aussi son propre lit, des vêtements propres et personnels, indique le décret-loi du 22 décembre 1971.
Les maisons d’enfants accueillent, en principe, les enfants nécessiteux, les enfants de rues, les enfants abandonnés (orphelins) les enfants handicapés (à mobilité réduite) et autres…

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[4Ndlr : US $ 1.00 = 45.00 gourdes ; 1 euro = 65.00 gourdes aujourd’hui.

[5Situé à Thomazeau (au nord-est de la capitale), existant depuis 2001, l’orphelinat « Les enfants du foyer du Dieu vivant » ne figurait pas dans les registres de l’Ibesr, au moment de la visite d’Ayiti Kale Je.
Lors de l’investigation, l’orphelinat comptait 24 enfants.