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Haïti : L’occupation a- t-elle besoin de se définir davantage ?


dimanche 11 mai 2014

Débat

Par Marc-Arthur Fils-Aimé *

Soumis à AlterPresse le 01 mai 2014

La République d’Haïti est en train de vivre l’un des moments les plus patibulaires de son existence. La grande puissance du Nord, en l’occurrence les États-Unis d’Amérique, qui l’a occupée en 1915 s’en est retirée sous la présidence du fantoche Sténio Vincent. C’était en 1934. Mais cette violation flagrante de la souveraineté d’un pays qui devrait être inscrite parmi les crimes contre l’Humanité se prolonge allègrement jusqu’à aujourd’hui. Selon les conjonctures nationales et internationales, l’occupation emprunte la forme du moment pour satisfaire aux intérêts du grand capital et parfois pour répondre aux besoins d’un président américain pour des raisons exclusivement électorales. En prévision de leur éventuel repli, les militaires yankees ont fondé en 1916 la Gendarmerie qui a l’air d’une institution haïtienne mais qui est en réalité un véritable corps de substitution. Cette institution a connu successivement les noms de Garde d’Haïti et d’Armée d’Haïti. Lorsque l’ancien président Aristide l’a phagocytée en 1995, elle s’appelait déjà Forces Armées d’Haïti selon une lubie de François Duvalier en 1957. Karl Levêque a eu une vision prophétique quand il a écrit dans l’un des éditoriaux de ses émissions radiophoniques dominicales, cette apostrophe ô combien significative et révélatrice : « Point n’est besoin de marines pour définir l’occupation ». L’occupation a changé de carapace, mais sans avoir modifié sa nature prédatrice.

Haïti est en train d’être victime de ses propres richesses

Aujourd’hui avec ce nouvel exécutif, le pouvoir américain et ses marines sous un nom d’emprunt - la Mission Internationale pour la stabilité d’Haïti, MINUSTAH- pèsent davantage de tous leurs poids sur toutes les facettes de la vie sociale, culturelle y compris religieuse et économique du pays. Sous tous les gouvernements qui se sont succédé au Palais national depuis la date fatidique du 29 juillet 1915 qui a marqué de façon durable l’empreinte américaine sur nos richesses et sur la politique nationale, cette armée que les envahisseurs ont construite, n’avait jamais une seule fois failli à sa mission qui est de protéger le capital d’ici et d’ailleurs. La Police que l’ex-président Aristide a montée de manière très improvisée n’a fait qu’emboîter le pas à ces militaires hostiles aux moindres velléités revendicatives populaires. Seules la dénomination et la hiérarchie des grades ont changé. Mais ce deuxième corps armé apparu dans une atmosphère nationale et internationale à l’allure plus ou moins unilatérale, plus ou moins différente d’il y a une trentaine d’années, de par sa nature et sa mission, a embrassé la même préoccupation monomaniaque antinationale et antipopulaire que son prédécesseur. Si le communisme de nos jours est surveillé d’un œil par les forces répressives, le capital occupe leurs deux yeux pour contrecarrer toute revendication de la classe ouvrière même si celle-ci se contentait seulement de réclamer l’amélioration de sa vie quotidienne. À chaque mobilisation de cette nouvelle classe ouvrière qui germe dans les ‘’usines’’ de sous-traitance à Port-au-Prince ou dans le Nord-Est à Caracole ou à Ouanaminthe, les policiers ont toujours procédé à des répressions musclées, inversement proportionnelles à la situation réelle comme si elle n’avait pas le droit de réclamer au moins une fraction du prix de sa force de travail. Que meurent les ouvriers et les ouvrières ! Que s’engraissent les patrons, même ceux qui se nourrissent de prétentions présidentielles !

L’obsession manifeste des Américains depuis une bonne moitié du 19ième siècle d’enchâsser toutes les richesses minières, stratégiques et autres du pays dans leur orbite impérialiste, continue d’empoisonner la société haïtienne. Sous leur nouveau masque d’amis bienfaiteurs et de professeurs de démocratie et avec le parapluie malveillant de la communauté haïtienne, ils imposent leur volonté intéressée. C’est là que réside tout l’enjeu de toutes les turbulences qui étouffent la marche régulière de la société haïtienne depuis des lustres. Haïti est en train d’être victime de ses propres richesses grâce à la complicité de l’oligarchie et de ses politiciens traditionnels.

Quelles élections les complices haïtiens et étrangers veulent-ils pour Haïti ?

Si Edmond Mulet [1], cet envoyé spécial des Nations-Unies pour superviser les élections de novembre 2010, préparait, en nous référant au film documentaire de Raoul Peck « Assistance mortelle » , déjà ce que nous vivons aujourd’hui ; si ladite communauté internationale, d’après le livre récemment publié par un ancien membre du Conseil électoral Mme Ginette Chérubin - « Le ventre pourri de la bête ») - tripotait les résultats au Centre de Tabulation à l’insu du grand public pour renverser l’ordre des gagnants, depuis quelques mois, les interventions des porte-parole de la démocratie se font à visière levée. Des représentants de l’OEA dont le secrétaire général Jose Miguel Insulza, l’ex-président du Chili et membre du club de Madrid, Ricardo Lagos, et madame Sandra Honoré au nom du Secrétaire général de l’ONU enjoignent aux actrices et aux acteurs haïtiens de monter la machine électorale telle qu’elle est, malgré tous les problèmes qui lui sont liés [2]. L’ambassadrice américaine Mme Pamela White et divers membres de l’establishment américain s’ouvrent les portes de l’enceinte du Grand Corps et de la Chambre législative pour exiger personnellement des élus d’obtempérer à leurs calendriers politiques. Le mercredi 23 avril, un émissaire spécial du Département d’État américain, Joël Danis, s’est entretenu avec quatre des six sénateurs qui ont brandi leur étendard nationaliste. L’émissaire entendait leur enjoindre soit de respecter le moribond accord de El Rancho ou de voir bloquer tout fonds à Haïti. L’effronterie de M. Danis a atteint le paroxysme quand il a ouvertement déclaré à peu près ces mots que « les États-Unis sont prêts à appuyer le président Martelly sans le pouvoir législatif c’est-à-dire un président de facto, si les élections n’ont pas lieu cette année ».

L’ambiance générale qui prévaut actuellement dans le pays demande toute autre analyse en dépit des intérêts immédiats de l’oligarchie et du grand capital multinational. La mobilisation anti-gouvernementale se répand de jour en jour et le manque de confiance envers tout le pouvoir en place se dégage à travers tout le territoire. Prendre le chemin des urnes dans de telles conditions risque d’empirer la situation. À moins que les groupes sociaux qui ne sont mus que par le profit cru et le prestige politique croient bon d’après leurs expériences qu’il n’y a pas mieux que d’agir en eaux troubles. Pourtant, la démocratie a certaines règles qui lui sont universelles.

Le noyau universel de la démocratie est acceptable aussi pour Haïti

Le monde actuel ne vit ni en vase clos, ni ne forme un bloc monolithique où toutes les cultures se confondent. A l’intérieur de la grande Civilisation moderne, chaque nation détient ses propres spécificités. D’où a surgi cette règle dialectique : L’Unité dans la diversité.

Dans la démocratie moderne, il existe un noyau universel qui permet de classer un pays de démocratique ou non. Dans ce noyau, il faut retenir, entre autres, le respect des institutions publiques, des lois internes à chaque pays et le droit à l’éducation et aux soins de santé pour toutes et pour tous. Mais on dirait que les forces étrangères par leur façon de traiter notre cas veulent nous faire passer comme une exception qui confirmerait la règle. Elles nous accolent des épithètes les unes plus mirobolantes que les autres, telles que « Pays ingouvernable », « Pays chaotique », « le seul PMA de l’hémisphère occidentale » malgré qu’il regorge de richesses, pour accomplir leur forfait. Il est évident que la démocratie que les puissances tutrices nous imposent est de nature différente de celle qu’elles s’offrent chez elles, même si de leurs élections suintent toujours un zeste de fraude ou sont carrément frauduleuses comme dans les cas récurrents du Mexique par exemple. L’on est en droit de se demander ce que cherchent réellement ces donateurs qui financent cet exercice de grande portée patriotique que sont les élections au suffrage universel des principaux responsables du pays. Pas de la démocratie sans aucun doute !

Quand on sait comment de grandes multinationales pompent nos ressources naturelles au mépris des règlements nationaux et internationaux dans plusieurs départements géographiques parfois même à l’insu des autorités locales ; quand on a appris d’après certains bilans, quoique non officiels, l’énormité du détournement des fonds par la CIRH dirigée par l’ex-président Clinton, fonds qui ont été consentis à Haïti après le tremblement de terre de janvier 2010 et dont la totalité n’a pas été versée, l’on comprend bien l’utilité de la violence que l’outre-mer déploie contre nous. Cette violence s’exerce de nos jours sous de multiples formes jusqu’à épingler certains personnages d’État encore réticents ou définitivement hostiles aux dictées impérialistes parce qu’ils refusent de piétiner la Loi-Mère du pays. Maintiendront-ils cette force de caractère jusqu’au bout ?

Les donateurs-acheteurs de confiance et de conscience tendent à nous enfoncer dans des élections où la grande majorité du peuple est exclue. Pourtant ce sont des élections engagées pour construire une ploutocratie dont le capital dans une forte majorité des cas est issu de combines de toutes sortes. D’ailleurs des coups bas se donnent dans la plupart des cas entre la même gent. C’est pourquoi il se dessine chez plus d’un, une certaine tendance à se croiser les bras face à tous ces branle-bas qui naissent ou périssent sans explication à la population.

Pourtant, nous du camp progressiste et révolutionnaire, nous avons la tâche patriotique de lutter pour extraire Haïti de ce magma, de concert avec les masses populaires, les seules qui soient capables de réussir cet exploit avec nous. Nous militants de la gauche révolutionnaire, reprenons notre travail silencieux de fourmis pour participer aux luttes revendicatives des classes exploitées et rehausser leur niveau. Elles auront à reposer leur conscience sur des principes, des programmes que leur appareil politique aura construit de concert avec elles et non sur la parole et les fausses promesses des politiciens aux mains sales.

Il nous faut bâtir une atmosphère et une ambiance électorales où nos forces serviront à la reconquête de la souveraineté nationale. Ceci, à l’ombre des puissances étrangères qui ont toujours bénéficié de la bénédiction de l’oligarchie locale, ces puissances étrangères qui ont toujours contrôlé nos produits et à la vente, et à l’achat.

La classe politique traditionnelle cessera-t-elle un jour de jouer le rôle de comparse pour redresser souverainement Haïti ? Rêve qui veut. Seules les forces progressistes et révolutionnaires ont la capacité et la volonté d’accomplir cette noble tâche.

……………

* Directeur général de l’Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL)

[1Ginette Chérubin a écrit dans « Le ventre pourri de la bête ». Éditions de l’Université d’État d’Haïti. Ps 258-259 :
« : Le dialogue historique que voici est une fidèle reproduction du violent échange tenu à « Le Villate » entre Edmond Mulet et Pierre-Louis Opont. Mulet- Je suis désolé pour ce que je vais vous dire. Je ne vais pas parler en mon nom personnel. Mais, au nom de l’ensemble de la communauté internationale. Pause- Comme vous le savez, nous sommes très préoccupés par les résultats des élections… Pause- Nous voulons vous dire que nous n’accepterons pas que M. Jude Célestin soit présent au deuxième tour du scrutin, voire qu’il soit gagnant au premier tour ! Opont : Mais, monsieur Mulet, nous n’avons pas même fini de recevoir les procès-verbaux des différentes régions ! Mulet : Oui, tout le monde connaît les résultats.
Et vous allez en porter la responsabilité »

[2Ginette chérubin « Le ventre pourri de la bête ». Editions de l’Université d’État d’Haïti. Ps 104- 105 :
« Aussi, quand Mme Janet Sanderson , du haut de ses attributs d’ambassadrice du pays le plus puissant du monde, se présente au CEP (Conseil Electoral Provisoire), pour passer, avec une arrogance mal dissimulée, « ses instructions » relatives à la décision attendue au regard de la participation de Fanmi Lavalas aux élections, je sens la révolte gronder en moi. Pour comble, suite aux remarques du CEP sur l’obligation de respecter la loi, le plus hautain et le plus suffisant personnage du corps diplomatique d’alors, le représentant de l’Union Européenne, M. Francesco Gossetti qui accompagnait la Représentante des États-Unis, intervient en renfort et se permet d’insister. Alors, quand il osera avancer, de manière péremptoire que la violation de la loi est pratique courante chez les Haïtiens et qu’une fois en plus ne peut être banale, mon sang ne fait qu’un tour.

 

 

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