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Haïti-Production de riz/Importation : Autosuffisance, équilibrisme ou capitulation


vendredi 11 avril 2014

Par Marcel Duret*

Soumis à AlterPresse le 8 avril 2014

Introduction

En janvier 2001, j’ai effectué une visite au Vietnam et en ma qualité d’Ambassadeur d’Haïti au Japon. J’ai signé au nom de l’Etat haïtien un MOU (Memorandum of Understanding) avec le Vice-ministre de l’Agriculture vietnamien pour l’approvisionnement de 200,000 tonnes métriques de riz sur une base de crédit d’un an. Le document était communiqué aux autorités supérieures de l’époque. Si j’étais particulièrement fier d’avoir pu seul mener à bien les négociations au nom de mon pays, je rêvais de l’utilisation de cette quantité de riz pour non seulement combler momentanément le déficit en céréales du pays mais aussi et surtout pour que les bénéfices générés servent à stimuler la production nationale et qu’à moyen où long terme Haïti devienne autosuffisante en riz.

Retourné à mon poste au Japon, quelques mois plus tard, j’ai été informé par la presse haïtienne d’un scandale à la chambre des députés concernant l’utilisation d’un riz en provenance du Vietnam.

Il y plus d’un an, le gouvernement Martelly-Lamothe a pris la décision d’importer du riz du Vietnam pour créer un certain équilibre ou un effet tampon avec les autres riz importés de partout dans le monde, plus particulièrement ceux importés des Etats-Unis d’Amérique.

Alors qu’Haïti produisait en 2009 près de 100 000 tonnes de riz par an dans l’Artibonite, à Torbeck, à Maribaru et tant d’autres petites localités à travers le pays, dans les mornes comme dans les plaines, plus de 400 000 tonnes sont importées chaque année.

Cette dépendance par rapport au riz des États-Unis n’a pas été l’effet du hasard. On se souvient du mea culpa fait par l’ex Président des Etats Unis d’Amérique M. Bill Clinton devant le congrès américain pour avoir imposé aux autorités haïtiennes l’importation du riz de son pays plus particulièrement de son état Arkansas, l’un des 5 états américains impliqués dans l’exportation du riz vers Haïti. Pour le congrès américain, plus particulièrement pour les députés et sénateurs de ces 5 Etats, il s’agit là d’un succès retentissant de la politique étrangère américaine. Haïti est devenu depuis, le quatrième pays importateur de riz américain après le Mexique, le Japon et la Turquie. Au prix d’US $590 la tonne du riz américain (Oryza rice market), le marché haïtien représente un revenu annuel d’US $236 000 000 pour les 5 états américains producteurs et exportateurs de riz. Voici les chiffres de production et d’exportations par Etats en 2011 :

Si le gouvernement haïtien a signé un ordre d’achat ou un MOU pour 300 000 tonnes l’an avec le Vietnam, Haïti n’en a importé que 60 000 au cours de l’année 2013. Le souci du gouvernement de s’assurer que le riz ne fasse pas l’objet de marché noir est certainement très noble compte tenu de l’importance du riz dans l’alimentation d’une grande majorité d’Haïtiens. Ce serait donc très instructif que le gouvernement commandite une évaluation de cette première année d’intervention dans la filière du riz en vue d’en tirer les conclusions qui s’y prêtent.

Peut-on imaginer que, dans un avenir pas trop lointain, Haïti soit autosuffisante en riz ? La volonté politique nécessaire animera-t-elle nos actuels ou nos futurs dirigeants pour que l’objectif d’y arriver soit inscrit dans un plan national de développement ? Comment continuer à importer du riz sans affecter la production nationale et les milliers de planteurs impliqués ?

Ce document a pour objectifs d’explorer le pour et le contre d’une politique haïtienne d’importation du riz versus celle d’autosuffisance ou celle de la recherche d’un certain équilibrisme.

1.- La production nationale de riz

1.1.- Les contraintes

La libéralisation de l’importation de riz a entrainé une baisse considérable de la production et du prix du riz sur le marché local. La baisse du prix en soi est une bonne chose pour les consommateurs, mais elle a un effet pervers sur la production locale. D’après Oxfam, en 1981, Haïti produisait environ 124 000 tonnes de riz ; la CNSA a rapporté qu’en 2002 la production nationale était de 72 800 tonnes. Ce chiffre représente une baisse de 41 pour cent.

D’après une enquête réalisée par la FAO en 1997, en Haïti, environ 93 000 familles dépendaient de la production locale de riz, 52 000 d’entre elles sont des riziculteurs. La détérioration des prix a eu un impact considérable sur leurs revenus et leurs moyens d’existence. Tenant en compte l’inflation et l’augmentation du coût de la vie, en 2001, un riziculteur devrait vendre quatre fois autant de riz qu’en 1981 pour acheter la même quantité d’articles non alimentaires.

1.2.- Les rendements

Le service de statistiques de l’ODVA estimait en 2009 que 90% des producteurs, dits traditionnels, obtenaient 2,4 T/ha. Les 10% restant, qualifiés de grands producteurs, enregistraient pour leur part des rendements compris entre 3,5 et 5 T/ha.

Les efforts effectués au cours des dernières années (nettoyage de dizaines de kilomètres de canaux, augmentation du parc des tracteurs de l’ODVA) ont permis une amélioration sensible de la distribution de l’eau. De nombreuses localités arrivent maintenant à pouvoir cultiver du riz : Fabias, Jean-Denis, Blain, Zone Benoit Canal, Bocozelle etc. La superficie emblavée en riz peut être estimée entre 15 000 ha à 23 000 ha selon la saison. (AGR. Saint-Dic, 2014)

Avec les rendements estimés, on tablait en 2009 sur une production totale de riz de 100 000 Tonnes métriques de paddy, soit environ 65 000 TM de riz décortiqué. Avec les nouvelles superficies sous culture rizicole à Bocozelle etc., les diverses subventions octroyées aux producteurs dont les engrais, les augmentations du parc des motoculteurs et de moulins à riz plus performants, on estime actuellement la production annuelle de riz paddy à 117 000 TM ou 76 000 tonnes de riz décortiqué avec un taux d’usinage de 60%. ( AGR. Saint-Dic, 2014)

Mais parallèlement à cette augmentation sensible de la production, les habitudes alimentaires des Haïtiens ont changé en faveur du riz pour atteindre une consommation annuelle de 400 000 tonnes.

1.3.- Les opportunités

Dans le département de l’Artibonite seulement il y a près de 38 000 hectares irriguées et plantées en riz, 25 000 en haute saison et 13 000 en basse saison. Malheureusement à cause d’une série de problèmes, le rendement n’est qu’en moyenne de 2,4 tonnes à l’hectare. Dans des pays comme l’Inde, le Pakistan, la Thaïlande, les rendements atteignent 5 tonnes. Aux Etats-Unis d’Amérique le rendement par hectare arrive à 7 tonnes. Comme il est mentionné plus haut, en intervenant au niveau de la préparation de sol, des semences améliorées, des engrais chimiques ou organiques, des canaux d’irrigation et la récolte automatisée le rendement peut atteindre au moins les 5 tonnes ou mieux. La production totale dans l’Artibonite seulement pourrait ainsi atteindre les 190 000 tonnes l’an. Des investissements dans des campagnes de dératisation ainsi que des moulins modernes peuvent réduire considérablement les pertes pendant et après récolte. Il est estimé que près de 20% de la récolte est dévorée par les rats. Toutes les mesures susmentionnées sont connues et acceptées par tout le monde.

Il est important de mentionner qu’à cause de l’importation du riz et de la baisse des prix qui en découle, beaucoup de planteurs choisissent de faire de la culture maraichère en basse saison au lieu du riz.

2.- Les importations

Quelles sont les raisons qui ont porté le gouvernement haïtien à signer un contrat aussi important avec le Vietnam ?

2.1.-Les prix du Vietnam sont de beaucoup plus alléchants, de US$375-385/tonne pour le riz vietnamien à US$580-590/tonne pour le riz américain ; (Oryza Global Rice Quotes March 14th, 2014)

2.2.-Les producteurs de riz aux Etats-Unis sont sur le point de substituer les plantations de riz à celles de soya et de mais ; (”U.S. Rice Acreage May Decline in 2013 Due to Low Returns, From Oryza news desk, 13 Décembre, 2012)

2.3.-Un taux élevé d’arsenic a été trouvé dans du riz en provenance des Etats-Unis d’Amérique en Corée du Sud ;(« South Korea Stops Buying United States Rice » 24/09/2012)


2.4- De meilleures conditions ont été offertes au gouvernement haïtien en vue d’augmenter la productivité et la production de riz au niveau national ;

Un accord a été signé pour que le gouvernement vietnamien fournisse une assistance technique et une assistance en machinerie en vue d’augmenter la production locale de riz ;


2.5- Dans le but de créer un stock tampon pour éviter toutes spéculations et hausses de prix non justifiables sur le marché local.

3.- Importation des Etats-Unis d’Amérique/ L’enjeu géo-politico-économique

Si La décision du gouvernement Martelly/Lamothe de signer un contrat avec le Vietnam pour 300 000 tonnes de riz l’an est judicieuse, elle peut provoquer par contre des tensions certaines entre les gouvernements haïtien et américain. En effet, une substitution du riz américain par le riz vietnamien pourrait entrainer la faillite d’un nombre important de fermiers américains dans cinq états aux Etats-Unis. Le lobby du riz à Washington est peut-être l’un des plus forts et peut causer du tort au gouvernement et au pays en portant le Congrès américain à adopter des mesures drastiques telles que la suspension de toute aide du gouvernement américain, plus particulièrement l’appui au budget national.

La teneur des discussions entre les deux Présidents lors de la visite récente du Président Martelly à Washington n’a pas été divulguée, mais on peut deviner que les questions d’importation de riz ainsi que les relations d’Haïti avec le Venezuela ont été évoquées. Sans être certain, c’était peut-être les prix à payer pour cette démonstration de solidarité.

4.- L’objectif de l’autosuffisance en riz, l’importation et la recherche d’un certain équilibre

4.1- L’objectif de l’autosuffisance en riz

L’Etat haïtien doit se fixer l’objectif qu’Haïti doit être autosuffisante en riz par exemple dans 5 ans et cet objectif doit transcender le mandat de tel ou tel gouvernement. Les mesures et les moyens pour y arriver doivent être réalistes et faisables. Tous les acteurs impliqués dans la production et la commercialisation du riz doivent être informés de ces mesures à l’avance (lagè avèti pa tiye kokobe).

4.2- L’importation et la recherche d’un certain équilibre

En attendant d’atteindre l’objectif de produire suffisamment de riz pour la consommation locale, il incombe au gouvernement de prendre certaines mesures pour éviter de provoquer la démission des planteurs locaux et une réduction sensible sinon l’élimination de la production locale de riz. Quelles pourraient être ces mesures :

a) L’intensification de l’assistance technique, des interventions dans le nettoyage des canaux, la disponibilité des outils de labour (tracteurs ? motoculteurs ? Charrue ?), la subvention de l’engrais, la dératisation (biologiquement), la disponibilité de semences améliorées, l’accès à des moulins modernes, la vulgarisation du Système de Riziculture Intensive (SRI) etc., dans toutes les zones de production de riz en Haïti ;

b) L’importation systématique de riz en paddy au lieu de riz décortiqué de tous les fournisseurs étrangers actuels (Vietnam, Etats-Unis et autres). Cette mesure aurait pour effet non seulement de réduire les prix CIF du riz importé mais aussi d’y apporter une valeur ajoutée locale aussi minime soit-elle. La paille de riz peut être utilisée pour la production de hardboard ou de planche ;

c) Le moulinage et le mélange du riz importé avec le riz local acheté à un prix subventionné en vue d’atteindre un prix moyen raisonnable pour les consommateurs. Certains importateurs sont déjà équipés pour initier rapidement cette opération. Un délai serait accordé aux autres pour qu’ils puissent acquérir les matériels et les équipements nécessaires. On n’invente rien, puisque les petites marchandes font déjà le mélange des différents riz et offre un prix moyen aux consommateurs.

d) Augmentation du tarif douanier sur le riz importé décortiqué ;

e) Mise en place d’un programme de financement spécial pour la filière depuis la plantation jusqu’à la distribution ;

f) Promotion du concept « alliance productive » en vue d’une amélioration de la chaine de valeur ;

g) Le stockage en silos par l’Etat haïtien d’au moins 2 mois d’approvisionnement de riz en paddy. Ce stock serait utilisé dans les cas de rareté vraie ou fausse sur le marché et sera renouvelé chaque six mois ;
h) Il revient aux experts en la matière d’étudier et proposer d’autres mesures pouvant permettre qu’Haïti puisse devenir autosuffisante en riz comme par exemple l’augmentation des superficies plantées en riz, la substitution des terres plantées en mais par des rizicultures, la production de riz étuvé (chaudé), l’utilisation de variétés de 3 mois, rotation de plantation de mais avec le riz etc. Grâce à une politique systématique de soutien et de subvention aux planteurs de riz, le Japon a été et demeure autosuffisant en riz. Si on parle aujourd’hui du Japon comme le pays ou il y a une meilleure distribution de richesse à la fois géographiquement et individuellement, c’est certainement à cause d’une réforme agraire réussie accompagnée d’une assistance soutenue aux planteurs de riz.

Haïti peut devenir autosuffisante en riz dans la mesure où il existe une volonté politique de la part des dirigeants actuels et futurs pour créer des emplois dans plusieurs zones de production du pays. La souveraineté alimentaire ne doit pas être un vœu pieux que l’on répète sans y croire, mais elle doit constituer le cheval de bataille de tous les gouvernements quelles que soient leurs idéologies.

« Kabrit di sak nan vant ou se li k pa ou ». Haïti doit produire un certain pourcentage de ce que consomme sa population et ne peut pas continuer à rêver des investissements directs étrangers qui ne viendront pas de sitôt.

L’importation de riz des Etats-Unis, du Vietnam ou autres fournisseurs du monde n’est pas une fin en soi. Il ne suffit pas d’importer, de distribuer sans se soucier de la production locale et des riziculteurs. L’importation du riz doit être inscrite dans une vision globale pour une autosuffisance en riz, la création d’emplois et la souveraineté alimentaire.

……………

* Ex Ambassadeur d’Haïti à Tokyo