Perspectives

Haïti-RD : La sentence 168-13 crée une Hiroshima civile, selon la journaliste Alanna Lockward (Multimédia)


jeudi 20 février 2014

Par Edner Fils Décime

P-au-P, 20 février 2014 [AlterPresse] --- Révoltée contre la sentence 168-13 de la cour constitutionnelle dominicaine, dénationalisant des milliers de ses compatriotes Dominicaines et Dominicains, la journaliste d’investigation, critique d’art et militante de la décolonisation de l’art, Alanna Lockward, appelle à la mobilisation contre cette décision « criminelle et génocidaire ».

« C’est un massacre civil, c’est un attentat. La dénationalisation est une politique de facto que la sentence vient légitimer. L’optimisme dans ce moment n’est pas une option. Mais l’activisme, l’engagement, c’est l’option à prendre », déclare-t-elle dans une entrevue exclusive à AlterPresse.

Cette décision marque définitivement l’histoire « dans le mauvais sens », souligne la journaliste dominicaine qui compare cette situation à l’effet de la radiation par une bombe atomique.

« C’est comme une Hiroshima [ville du Japon, totalement rasée par une bombe atomique par les États-Unis d’Amérique le 6 août 1945, au cours de la 2e guerre mondiale. 75 mille personnes furent tuées instantanément]. On est soumis à la radiation éternelle de cette bombe atomique, qu’est la sentence. C’est un épisode comme 1937, qu’on ne peut pas effacer de l’histoire », explique Lockward.

Rentrée de Berlin (Allemagne), où elle vit depuis quelque temps, Lockward est actuellement en Haïti où elle passe ses journées entre rencontres et activités contre la sentence du 23 septembre 2013, en particulier, et sur le « caractère tragique des relations haïtiano-dominicaines », en général.

Depuis le 7 février 2014, le département de la communication sociale de la faculté des sciences humaines (Fasch) de l’université d’État d’Haïti (Ueh) lui « ouvre ses portes » avec son roman Marassá y la nada.

Présentations de son livre, projection documentaire, séminaire en journalisme d’investigation et art contemporain, rencontres avec des étudiantes et étudiants, interventions dans des espaces de cours, tels monde Caraïbes, etc., sont parmi des activités menées autour de son retour au pays dans l’espace universitaire.

De l’activisme intellectuel

« Beaucoup de personnes, comme moi, en République Dominicaine ainsi que dans la diaspora, se sont mobilisées pour organiser des activités culturelles, de dialogue et de pression contre le gouvernement dominicain, dans une perspective de la gestion du désastre civil, psychologique, et autres conséquences de la sentence », informe Lockward.

Au niveau intellectuel, elle affirme que la sentence la met –ainsi que la population dominicaine – dans une catégorie criminelle. Ce qui a eu pour conséquence de pousser la journaliste dominicaine à se questionner sa perspective de la relation bilatérale et sa « définition comme dominicaine, comme femme des Caraïbes ».

L’une des premières réactions symboliques de Lockward, pour protester contre la décision de la Cour constitutionnelle dominicaine, est d’ajouter Pierre à son patronyme, en hommage à l’avocate et militante dominicaine de droits humains, d’ascendance haïtienne, Sonia Pierre, décédée d’un infarctus à la mi-journée du dimanche 4 décembre 2011, à l’âge de 48 ans.

« Je voudrais aussi dire Pardonnez-moi, Sonia Pierre, parce que je n’avais pas fait suffisamment. C’est aussi une manière de rendre visible ma position de défier cette sentence. C’est aussi un miroir pour réfléchir sur ma condition en revenant vivre en Haïti. C’est un processus très intense », affirme Lockward.

Lockward n’est pas à son premier essai de questionner des positions de domination des peuples. Et c’est ce qu’elle fait au niveau de l’art.

Elle se positionne pour la « décolonisation de l’esthétique ». De ce fait, elle questionne le fondement même de l’idée d’ « universalité de l’art ».

« Je fais un travail collectif avec un groupe d’artistes et d’intellectuels de l’Amérique du Sud, la diaspora latinoaméricaine aux États-Unis, dans les Caraïbes, en Afrique, en Europe. C’est un travail transnational, qui, je crois, me définit beaucoup : la transnationalité », affirme-t-elle fièrement.

Marassá y la nada : une intervention linguistique

Le titre du roman de Alanna Lockward est vu par son auteure comme « une intervention linguistique ».

« A chaque fois qu’une personne en République Dominicaine prononce le titre de mon livre, elle invoque le nom d’un loa du vodou haïtien. Marassa, loa de l’unité et de la disparité. C’est [un] projet métaphorique au niveau symbolique, une intervention dans les pensées communes de la réalité de l’Ile », explique la militante.

Ce texte, qui sera prochainement traduit en Créole, renferme la thèse d’Alanna Lockward : « nous sommes [Haïti et la République Dominicaine] deux populations marassas (jumelles) ».

Marassá et La Nada se veut une réflexion sur le sentiment de l’importance vis-à-vis de la réalité.

Le texte est un parallélisme entre une histoire vécue par l’auteure, le suicide de la sœur d’une amie et l’importance de voir la situation tragique de la relation bilatérale entre la République Dominicaine et Haïti.

« C’est une histoire très triste », confie-t-elle, émue, à AlterPresse. [efd kft rc apr 20/02/2014 6:05]