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Haïti-RD : Le respect des droits humains serait-il troqué au profit des intérêts politiques et économiques ?


mardi 11 février 2014

Par Colette Lespinasse

Soumis à AlterPresse 11 février 2014

Le 3 février 2014, les autorités haïtiennes et dominicaines se sont réunies à Jimani et ont adopté, après de longues heures de discussions, une déclaration conjointe sur un ensemble de thèmes, allant des œufs et des poulets jusqu’au trafic de stupéfiants et du contrôle douanier transfrontalier.

Encore une fois, les problèmes de droits humains, qui sont souvent à l’origine des conflits au niveau de la frontière, et surtout
le dossier de l’arrêt de la Cour Constitutionnelle dominicaine, qui a dénationalisé des milliers de personnes d’origine haïtienne et qui avait valu une mobilisation mondiale de dénonciations, ont été mis au rancart.

Les autorités haïtiennes semblent, plutôt, avoir entériné la position dominicaine de préparer une loi de naturalisation pour ces personnes, qu’on a déchues de leur nationalité, sous prétexte qu’elles n’ont jamais été dominicaines.

Sur cette question, les déclarations du premier ministre Laurent Lamothe à la presse confirment bien cette approche.

« La République Dominicaine (RD) va préparer une loi pour les personnes qui ont été affectées par l’arrêt CT-168-13 », a-t-il dit au micro des journalistes, à l’issue de la rencontre de Jimani, tandis que la déclaration finale annonce que la RD va préparer une loi sur la situation des personnes nées sur le territoire dominicain qui, actuellement, ne détiennent aucun type de document : « La République Dominicaine a réitéré son engagement à introduire, au Parlement dominicain, le 27 février 2014, au début de la nouvelle législature, une loi spéciale traitant de la situation des personnes nées sur le territoire dominicain et qui, actuellement, ne détiennent aucun type de document ».

Apparemment, il y a une certaine contradiction entre ce qui est écrit dans la déclaration finale de Jimani et les propos du premier ministre Laurent Lamothe.

La déclaration parle de personnes n’ayant jamais eu de documents, tandis que le premier ministre a fait savoir à la presse que cette loi annoncée concernera les personnes affectées par l’arrêt CT 168-13.

A rappeler que la décision de la cour constitutionnelle dominicaine affecte des personnes, disposant déjà de leurs documents d’identité et qui jouissaient de leurs droits en tant que citoyens dominicains depuis de nombreuses années.

Elle a été sévèrement critiquée par des organismes nationaux et internationaux, pour son caractère raciste, discriminatoire, anti-démocratique, et aussi parce qu’elle veut retirer des droits acquis et viole le principe universel de la non-rétroactivité des lois.

Mais, si l’on suit bien l’actualité en République Dominicaine et les débats en cours, il n’y a pas de contradiction, sinon une division de tâches pour faire avaler la pilule, rendre confus ceux et celles qui ne connaissent pas bien la complexité de ce dossier.

Entre Ouanaminthe, Cuba et Jimani, la position d’Haïti sur la CT168-13 a-t-elle changé ?

Haïti, qui, au départ, avait adopté une position ferme, en dénonçant, sur la scène internationale, l’arrêt de la Cour Constitutionnelle dominicaine et en encourageant d’autres pays et instances à en faire de même, semble avoir ramolli sa position ou plutôt a fait volte face.

Au lieu de maintenir la pression, elle a accepté d’entrer dans une affaire de dialogue sur un ensemble de sujets qui n’avaient rien à voir avec le problème en discussion.

En complicité avec la RD, le Vénézuela et une partie de la classe d’affaires haïtienne - qui ne s’est jamais préoccupée du sort de ces milliers de travailleurs migrants et de leurs descendants -, Haïti contribue à noyer le dossier de la dénationalisation des milliers de personnes d’origine haïtienne dans un ensemble de sujets, dont le commerce des œufs et des poulets, les recettes douanières et le trafic de la drogue.

A noter que, depuis 1996, avec la création de la Commission Mixte haitiano-dominicaine, ces sujets se trouvaient sur la liste des dossiers à discuter entre les deux pays, mais, d’un côté comme de l’autre, les autorités n’en ont jamais fait cas.

L’affaire brûlante de l’arrêt CT 168-13 a été l’occasion de retirer ces dossiers des tiroirs, pour pouvoir mieux noyer le problème central et, du même coup, le banaliser.

Ainsi, la souffrance des milliers de personnes victimes de cette sentence inique est-elle en passe d’être négociée, au profit des intérêts économiques et politiques des grands de cette île.

Désormais, on peut mettre en avant le dialogue haïtiano-dominicain comme épouvantail dans les rencontres internationales pour faire croire que tout va bien sur l’île, alors que, dans les faits, rien n’a vraiment changé.

A Cuba, le président Haïtien, réuni avec les chefs d’État des Caraïbes et de l’Amérique Latine, n’a pas profité de cette importante scène internationale pour expliquer ce qui se passait, du moins publiquement.

Il n’a pas appuyé les représentants des pays de la Caricom qui avaient soulevé le problème et qui s’apprêtaient à demander une résolution concernant ce dossier à la Celac.

Le président Médina en a profité pour monter sur ces grands chevaux en critiquant tous ceux et celles qui ont osé dénoncer son pays, et, utilisant des statistiques et des informations parfois erronées, il a montré combien la RD aide plutôt Haïti.

Les journalistes de plusieurs médias des Caraïbes n’ont pas compris cette position d’Haïti à la réunion de la Celac.

A noter qu’aucun représentant de la Caricom n’a participé aux discussions de Jimani, tenues quelques jours après la rencontre de Cuba.

Le premier ministre Laurent Lamothe, en tournée en Afrique et participant à une assemblée de l’Union Africaine, n’a lui, non plus, pipé mots de ce grave dossier qui concerne, pourtant, de beaucoup, le continent africain, puisque les personnes dénationalisées le sont en raison de leur origine et aussi de la couleur de leur peau.

En utilisant les deux rencontres de Ouanaminthe et de Jimani, pour détourner l’attention du monde sur le dossier de l’arrêt CT 168-13, Haïti fragilise toute la mobilisation internationale qui commençait à prendre chair pour faire respecter les droits des immigrants haïtiens en République Dominicaine ainsi que leurs descendants.

Désormais, il sera difficile de faire comprendre, au monde entier, ce qui est en train de se passer, car, entretemps, les deux gouvernements ont introduit un ensemble de confusions que la RD est en train d’exploiter avec une contre-campagne internationale de relations publiques très agressive.

Il ne suffit pas de mentionner, du bout des lèvres, la question de l’arrêt CT 168-13 et l’apatridie qu’il engendre dans des assemblées internationales comme à l’Organisation des États Américains (Oea) à Washington, où le président Martelly est intervenu la semaine écoulée !

Il faut maintenir une position ferme et constante sur cette question, sinon nous risquons de confondre les organisations qui se sont montrées solidaires de cette cause et, du même coup, perdre cette grande mobilisation mondiale contre le racisme, la xénophobie et l’apatridie de milliers de personnes en République Dominicaine.

Le position chancelante des autorités haïtiennes, dans le dossier de la dénationalisation des dominicains d’origine haïtienne, met aussi en danger les militants de droits humains qui ont osé élever la voix contre cette décision.

Déjà, plusieurs des militants en RD sont sous menace et ont dû demander une protection spéciale de la part de la Commission Interaméricaine des Droits Humains.

Le Prêtre jésuite Mario Serrano, qui accompagne les personnes affectées, reçoit, tous les jours, des menaces par téléphone.

Publiquement, le cardinal dominicain, nationaliste indécent, anti-haïtien sans retenue, qui s’est toujours rangé du côté des violateurs des droits des migrants haïtiens, a demandé la tête du Père Serrano. Devant une assemblée de plus d’un millier de religieux et religieuses, le prélat ultranationaliste, mettant de côté les enseignements de l’Évangile, a demandé au responsable des jésuites de prendre des dispositions contre le prêtre, pour qu’il se taise, qu’il cesse de déranger les autorités et qu’il stoppe ses actions en faveur de cette population migrante et de ses descendants nés sur le sol dominicain.

Ce n’est pas pour la première fois que l’État haïtien capitule devant ses responsabilités historiques, au profit des intérêts économiques et politiques des groupes puissants qui le contrôlent.

Déjà, la composition de la commission de négociations avait annoncé les couleurs.

Encore une fois, les dirigeants de l’État et la classe de pouvoir semblent vouloir troquer les principes, les valeurs, la défense des plus faibles au profit de leurs propres intérêts.