Haiti
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Lutte contre les dérives politiques, cohésion sociale et dialogue interreligieux : rôle du premier cardinal d’Haïti (partie 1)


mercredi 22 janvier 2014

Débat

Par Joseph Harold Pierre*

Soumis à AlterPresse le 21 janvier 2014

Introduction

La nomination du cardinal Langlois a eu lieu le 12 janvier, date qui rappelle la catastrophe du 12 janvier 2010. L’évêque des Cayes a raison quand il a confessé que son choix est une réponse du pape pour témoigner son attention à l’Eglise haïtienne et pour ajouter de la joie à la tristesse d’Haïti. Pour donner raison de vivre et d’espérer à ce peuple rongé par la misère, certains évènements tels l’élection de Dany Laferrière à l’Académie Française et la désignation d’un cardinal en Haïti sont une source d’eau vive jaillissant au cœur du désert. Quand ces faits sont d’ordre religieux, ils peuvent revêtir un sens particulier, eu égard à la place qu’occupe la religion dans le cœur des Haïtiens. A côté des églises qui pullulent, partout dans le pays se lisent des paroles ou s’érigent des symboles se référant au religieux, s’agit-il de versets bibliques écrits à l’entrée des maisons ou placés à l’enseigne des boutiques, des images de Jésus ou de saints bariolant les tap-taps et les autobus, ou des vèvès tracés dans des carrefours ou dans d’autres lieux. Pour comprendre toute la portée du choix de Monseigneur Langlois comme premier cardinal haïtien, il faut le placer dans ce contexte.

Deux autres dimensions non moins importantes de cet évènement sont politique et diplomatique. Du point de vue politique, le cardinal avec l’appui des autres évêques, pourrait constituer un barrage aux dérives des dirigeants. En Amérique Latine, les cardinaux ont tous joué ce rôle. Le cardinal Bergoglio, devenu par la suite Pape François, avait toujours eu maille à partir avec les Kirchner pour la malgouvernance en Argentine. Plus près de nous, le cardinal dominicain Lopez Rodriguez exerce une très grande influence sur le cours des choses au pays voisin. Ses prises de positions contre les velléités tendant à la réélection de l’un ou l’autre président n’ont pas été sans effet. Son appui inconditionnel à la sentence du Tribunal constitutionnel offre une certaine assurance aux instigateurs de cette mesure si décriée tant en République Dominicaine qu’à travers le monde. Du point de vue diplomatique, le cardinal, étant un proche collaborateur du pape par ses fonctions et étant membre de la plus haute sphère de l’Eglise, participera fréquemment à des réunions à Rome où il aura sa propre paroisse. Il portera à ces assemblées les désidératas du peuple haïtien et spécialement des chrétiens catholiques, ce qui fera que le Saint-Père ait une oreille plus attentive à la souffrance du peuple haïtien.

Dans un article que j’ai publié sur le Pape quelques jours après son élection, de par son nom en honneur à Saint François d’Assise, le saint des pauvres, son travail en Argentine et sa formation jésuite, j’avais pressenti qu’il insufflerait un nouvel esprit à l’Eglise catholique. Et J’avais raison, car, dans son Exhortation apostolique « Evangelii Gaudium » publiée en novembre dernier, il a voulu inviter, dès l’introduction du document, « à une nouvelle étape évangélisatrice marquée par la joie et indiquer des voies pour la marche de l’Église dans les prochaines années ». Dans le contexte haïtien, comment prendra chair cette « nouvelle étape évangélisatrice » ? Quelles seront ces « voies pour la marche de l’Église dans les prochaines années » ? Le cardinal Langlois, étant le plus proche collaborateur du pape dans le clergé haïtien, devra être le fer de lance de cette nouvelle orientation de l’Eglise universelle en Haïti. Voilà pourquoi nous jugeons opportun à la veille de sa création officielle le 22 février prochain une série de réflexions sur ce que le peuple haïtien en général et les chrétiens catholiques en particulier attendent de lui. Avant tout, nous voulons présenter la signification de cet évènement dans l’histoire de l’Eglise catholique en Haïti.

1 – La création du cardinal : culmination de l’indigénisation du clergé haïtien

Apres l’Angleterre en 1826 et la France un an plutôt dans les conditions que nous connaissons tous, le Vatican fut l’un des premiers Etats à reconnaître l’indépendance d’Haïti en 1860, bien avant les Etats-Unis en 1862 à la faveur de la sécession des États esclavagistes du Sud. Le Concordat de 1860 signé entre l’Etat haïtien sous Geffrard et le Saint-Siège entrouvre une porte à Haïti pour rentrer dans le concert des nations, cercle duquel elle a été exclue pour avoir, par son indépendance, inauguré la vague indépendantiste du 19e siècle en Amérique latine, ébranlé les assises économiques des puissances colonisatrices, et surtout déconstruit la pensée occidentale sur la place du noir dans le monde et sur la hiérarchisation des races. Ici, Je ne saurais ne pas exprimer ma joie pour les progrès réalisés dans la lutte contre le racisme depuis la révolution française, bien qu’au début du 21e siècle, le Tribunal constitutionnel dominicain veuille basculer son peuple, sous une couverture légale, à l’époque de l’Ancien Régime.

Par ce pacte, l’église catholique est devenue la religion officielle du pays et a exercé au bénéfice du peuple haïtien, sans pourtant ignorer les moments noirs auxquels nous revenons plus tard, une mission évangélisatrice, culturelle, administrative et politique. Du point de vue administratif, la présence de l’Eglise a suppléé au manque de structures de l’Etat. Les missionnaires français qui arrivaient au pays prenaient en charge l’éducation et, pour une large part, la santé. Ils construisirent ainsi de nombreux écoles et hôpitaux.

Toutefois, le clergé catholique en Haïti était composé en majeure partie de prêtres bretons et tous les évêques étaient français. Il fallait attendre 1953 pour que Rémy Augustin devienne le premier évêque haïtien. A l’arrivée de Duvalier au pouvoir, les cinq diocèses du pays avaient à leur tête des étrangers, alors que le seul évêque haïtien remplissait le rôle d’évêque auxiliaire. Après environ un siècle de Concordat, les prêtres haïtiens ne dépassaient pas une centaine et étaient considérés comme des prêtres de second rang, si bien qu’aucun d’entre eux n’était jugé apte à être curé d’une cathédrale, comme nous l’a si bien noté le Père William Smarth au chapitre VII du livre « Le phénomène religieux dans la Caraïbe : Guadeloupe, Martinique, Guyane, Haïti » dirigé par Laënnec Hurbon.

Se présentant comme le défenseur des prêtres autochtones, Duvalier va dénoncer ces pratiques injustes et procéder à l’indigénisation du clergé, une fois arrivé au pouvoir. On connait très bien le reste de l’histoire : le dictateur va essayer de rallier les ministres de l’Eglise (prêtres et évêques) à sa cause pour la perpétuation de sa dictature. Mais, ironie de l’histoire, l’Eglise formée des « hommes » de Duvalier a joué un rôle de premier plan dans l’avènement du 7 février 1986. Loin de tout manichéisme et surtout à la faveur du révolutionnaire Concile Vatican II, la promotion du clergé autochtone par le dictateur a beaucoup aidé à l’inculturation de l’Eglise, d’autant plus que les étrangers combattaient le vodou par leurs campagnes antisuperstitieuses.

Aussi, la création d’un cardinal haïtien par le pape François peut-elle être considérée comme la culmination du processus d’indigénisation, car le cardinalat, après la papauté qui est réservée à l’évêque de Rome, est le plus haut niveau auquel peut accéder un ministre de l’Eglise catholique. Cela étant dit, son Eminence Langlois devra travailler davantage pour une meilleure inculturation de l’Eglise, telle que recommandée par le Concile Vatican II. Dans cette perspective, on espère que le Cardinal place la formation du clergé parmi ses priorités, de manière que les pasteurs comprennent mieux l’histoire et l’anthropologie haïtiennes pour une évangélisation plus adaptée au vécu des fidèles. Cette meilleure formation des ministres de l’Eglise leur permettra de mieux contribuer à la résolution des conflits à répétition auxquels nous assistons continuellement et qui rendent de plus en plus difficile que se forge une volonté commune pour le projet de nation.

En termes clairs et de façon pratique, comment l’Eglise d’Haïti sous le cardinalat de Langlois peut-elle aider à l’émergence d’une Haïti nouvelle ?

(A suivre)

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*Coordonnateur général de NAPSA
desharolden@gmail.com - @desharolden

 

 

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