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Nelson Mandela, homme d’État du siècle


mardi 10 décembre 2013

Débat

Par Maguet Delva

Soumis à AlterPresse le 6 décembre 2013

Publié à l’occasion des funérailles de Mandela, décédé le 5 décembre 2013, à l’âge de 95 ans

Ce 10 mai 1994, lorsque Nelson Mandela qui venait d’être élu par les députés premier président noir de l’histoire de l’Afrique du Sud apparaît sur le balcon du palais présidentiel, Desmond TUTU qui chauffait la foule depuis déjà plus de deux heures, la voix remplie d’émotion le présenta en ces termes "Voilà l’homme du siècle. Il ne savait pas si bien dire, car l’ancien président sud-africain occupe désormais une place à part dans les annales de l’histoire des chefs d’Etats au pouvoir.

Cet homme qui a de la dignité à revendre est non seulement un homme d’Etat qui a construit une nation en l’espace de quelques années mais qui a pu aussi franchir tous les obstacles dressés devant lui pour imposer sa vision réconciliatrice d’une Afrique du Sud multiethnique. Qui se souvient encore des massacres opposant l’In kata de Mangosuthu Buthelezi et l’ANC de Nelson Mandela sur fond de guerre tribale. Cette guerre qui avait fait plus de cinq mille morts en l’espace de quelques mois représentait le péril qui menaçait le nouveau pouvoir sud Africain. Mandela à très vite compris l’enjeu du problème et en homme politique averti a convié toutes les parties. Ce fut le premier dossier du nouveau gouvernement qui devait imposer son autorité vite en stoppant ce qui pourrait devenir un massacre à grande échelle. En l’espace d’une journée de négociations et devant des propos incohérents du chef de l’In kata, Mandela et ses conseillers lui ont proposé la paix des braves, ce qu’il ne pouvait refuser tant la presse sud Africaine relatait ses relations passées, ses compromissions avérées avec le pouvoir raciste de l’Afrique du Sud. Dès le départ le président sud Africain avait compris que Mangosuthu voulait faire monter les enchères pour ne pas être débordé par des extrémistes de son mouvement et que l’ANC au pouvoir n’avait rien à perdre en donnant satisfaction à toutes ses revendications y compris les plus insensées. Il fallait vite trouver un accord pour arrêter ces massacres qui risquaient de ruiner tout un processus de paix entamé depuis sa libération en 1990 voire au delà.

Le premier dossier de l’après apartheid était explosif et les ennemis du nouveau pouvoir le savaient et l’attendaient au tournant. Ils ont eu pour leur frais car l’ancien militant s’est rapidement transformé en un véritable homme politique à poigne imposant sa paix à l’In kata mais il a obtenu bien plus que cela en les faisant signer un accord qui bannit la violence dans la province du natal et des moyens pacifiques comme règlement aux conflits. Résultat depuis 1990 les affrontements entre l’In kata et L’ANC ont laissé la une des journaux pour faire place à des programmes de coopération entre le deux ancien rivaux. Le nouveau président avait gagné son premier gallon d’homme d’Etat. Un homme d’Etat disait Clemenceau doit avoir trois qualités « du bon sens, trancher toujours à temps, afficher un grand mépris à l’égard de l’argent ». A cette aune, le prix Nobel de la paix rempli largement ces trois critères.

Mais la qualité absolue que tout le monde reconnaît à l’ancien forçat de Robben Island c’est le désintéressement incarné jusqu’au bout pour le pouvoir. En passant la main après un seul mandat tandis que rien ne l’empêchait de rempiler Mandela a confirmé que l’exercice du pouvoir ne constituait pas une fin encore moins quelques chose centrale dans sa vie. Une telle attitude est d’autant plus remarquable qu’il rencontrait dans les forums internationaux des potentats africains qui pour la plupart ont plus d’un demi siècle de pouvoir absolu. Par ailleurs ils affichent leur arrogance et un goût immodéré pour l’intrigue les bassesses de toutes sortes, en un mot ils n’apportent que du malheur à leur peuple. De telles attitudes contrastent avec celles de l’ancien président sud-africain dont la modestie, la bonne gouvernance, la pédagogie dans le processus des décisions politiques autant de qualités qu’il a léguées à son successeur qui a eu la sagesse de mettre ses pas dans les siens.

Le pacifisme de l’ANC et de Mandela

Ceux que la voie pacifique de Mandela a surpris au lendemain de son arrivée à la magistrature suprême n’ont décidément rien compris du moins n’ont jamais lu ce qu’il disait dans les années soixante devant les différents tribunaux organisés pour l’emprisonner. Chaque comparution était l’occasion d’un plaidoyer pour exposer ses thèses d’abord pacifiques et non violentes. "Je ne suis pas contre les blancs mais contre la suprématie blanche". A l’époque L’ANC pour qui le mouvement de Mahatma Gandhi était un modèle à suivre orientait volontiers ses revendications politiques vers le pacifisme jusqu’à proposer au premier ministre Daniel Malan une séparation du pouvoir où les blancs qui sont certes minoritaires garderaient la majorité mais en octroyant à l’ANC soixante sièges au parlement contre une suspension de lutte de cinq années. Pour toute réponse le premier ministre, l’un de ces Afrikaners pour qui les noirs n’existaient pas dans ce pays, avait envoyé une horreur : "Vous devez avoir présent à l’esprit que les différences entre bantous et européens sont permanentes et qu’elles n’ont pas été crées par l’homme". Devant de telles ignominies le dialogue était évidemment impossible.

Contraints et forcés Mandela et ses compagnons se jetèrent dans la lutte armée. Les premières bombes explosèrent. Nous sommes en 1962. Mandela Voyage à travers le monde, en Afrique, et en particulier en Algérie où il apprit les rudiments de la lutte armée et de la guérilla. Cette expérience lui laissa une empreinte indélébile. "Partout où j’allais, dit-il, j’étais reçu comme un homme, comme un être humain". Mais les services secrets de son pays aidés par la CIA le pistaient et sa vie clandestine a pris fin le 5 Août 1962. Arrêté à nouveau, Mandela, dans un long discours où l’avocat lui même plaidait sa cause devant un tribunal aux ordres, le plaidoyer en forme de réquisitoire commençait par un vibrant appel à lutter contre l’apartheid qui selon lui déshumanise l’homme. Et en paraphrasant Martin Luther King : "jai consacré toute ma vie à la lutte du peuple africain. J’ai combattu la domination blanche, et la domination noire. J’ai chéri l’idéal de la démocratie et d’une société libre dans laquelle les individus pourraient vivre en harmonie avec une égalité de chances. C’est un idéal pour lequel j’ai vécu dans l’espoir de le réaliser. Mais s’il en est besoin, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir."

L’autre qualité rare de l’homme d’Etat Mandela, est son pragmatisme et sa fidélité à ses amitiés. Chez lui, la reconnaissance n’est pas une lâcheté en politique. Au contraire, il voue une reconnaissance éternelle à celles et ceux qui l’avaient soutenu pendant les trente années à casser les cailloux et construire des routes inutiles. Ainsi lorsque les autorités américaines toujours prompts à donner des leçons de démocratie à la terre entière critiquaient la visite du président sud-africain en Libye du colonel Kadhafi sous embargo international, L’homme qui a toujours su peser et mesurer chacun de ses propos était sorti de sa réserve pour faire comprendre à la diplomatie américaine que non seulement il se rend en Libye mais aussi il considère Kadhafi comme un champion de la lutte anti-apartheid. "Le président lybien, je veux parler de mon ami, de l’ami du peuple sud -Africain au moment le plus douloureux de son histoire, Monsieur Kadhafi qui a toujours su nous aider, c’est notre ami, personne n’a le droit de nous empêcher d’aller le voir pour le remercier de tout ce qu’il a fait pour nous". Le discours est ferme, carré, sans démagogie, et dans une démocratie, c’est le cas de l’Afrique du Sud où chaque instance joue sa partition, le chef de l’Etat avait pris soin de ne rien dire sur le passé pro apartheid de plusieurs administrations américaines. Mais le lendemain les journaux sud Africains ont rappelé aux bons souvenirs de ces donneurs de leçons leur collusion avec les pouvoirs blancs de l’Afrique du Sud. Mais c’est l’organe de L’ANC l’Arc en ciel qui est allé plus loin en rappelant la position de l’actuel vice- président Dick Cheney qui fut hostile à la libération de Mandela en 1990.

Mandela, grâce son éducation, son vécu, sa philosophie, n’a jamais pensé et moins encore considéré les blancs comme étant des ennemis qu’il fallait exterminer une fois que L’ANC parvienne au pouvoir. Ainsi dans un discours qui passait inaperçu peu avant son incarcération : "mon rêve le plus fou c’est de voir un jour que tous les enfants sud Africains blancs et noirs marchent ensemble, se réunissent, se parlent, et écrivent une nouvelle page de l’histoire de l’humanité. On ne devrait pas juger un homme sur sa couleur de peau mais seulement sur ses valeurs". A lire aujourd’hui les propagandes déguelasses du pouvoir raciste sur l’ex président sud-africain et ses compagnons on est partagé entre la colère et le sourire devant tant de bêtises. Le présenter comme farouchement anti-blanc et d’avantage encore comme un non sud-africain relève de la diffamation et d’une propagande grotesque dont l’ancien premier ministre Peter Botha passait pour être un grand consommateur. La force de l’ancien président c’est justement n’avoir gardé aucune haine à l’égard des blancs, mieux encore en prison. Le magnétisme Mandela avait joué à plein au point que son ancien geôlier devenu son ami a écrit le livre « le regard de l’antilope », où il raconte par le menu la vie en prison de celui qui a eu un destin hors du commun. Mais c’est surtout que Mandela, malgré toutes les brimades, n’a jamais manifesté la moindre haine à l’égard des blancs.

Non le pire n’est pas arrive en Afrique du Sud

Non le pire n’est pas arrivé en Afrique du sud, nous dirions même que c’est le contraire.

Les périls tant annoncés par les éternels prophètes de malheur n’ont pas eu lieu.
La jeune nation, si l’on en croit les statistiques disponibles, à de l’avenir devant elle, car Nelson Mandela et son successeur ont fait preuve de bon sens à tout point de vue depuis dix ans dans la gestion du pays. Même si le combat pour venir à bout du système de l’Apartheid vieux de plus de trois siècles n’est pas encore gagnée.

Le niveau de vie des noirs n’a certes plus rien à voir avec ce qu’elle était pendant les années noires de l’apartheid, mais il y a encore du chemin à faire. Désormais il y a une classe moyenne noire qui est entrain d’émerger à grande vitesse que Nelson Mandela a mis sur pied en l’espace
de cinq années de pouvoir seulement (…).
Si aujourd’hui l’irréversibilité du processus démocratique en Afrique du Sud
constitue une réalité sur le terrain, c’est que de part et d’autres il y a eu des hommes de bonne volonté qui voulaient faire la paix et surtout aller à l’essentiel. On aimerait tant voir l’exemple sud Africain se répéter à travers le monde en particulier sur le continent africain, car c’est d’autant plus exceptionnel après une histoire coloniale particulièrement mortifère pour les 80 % de noirs que bourreaux et victimes arrivent à s’entendre sans qu’un seul coup fusil soit tiré.

Que Nelson Mandela soit un homme d’Etat de tout premier plan, et d’une grandeur d’âme hors du commun, cela ne fait aucun doute. Mais le plus surprenant c’est son talent de négociateur. En prison il n’a rien lâché, refusant de renoncer à la lutte armée ce qui ne l’empêchait pas de négocier pendant toute la transition d’abord avec l’ancien président Peter Botha, l’un des architectes des lois raciales qui faisaient des noirs des étrangers dans leur propre pays. C’est cela Mandela : une conviction inébranlable et toujours sûr de sa destination.

Lorsqu’en en 1994 le régime raciste n’en pouvait plus et que Peter Botha était amené à tirer toutes les conséquences d’un régime absurde, Mandela a aussitôt compris qu’il pourrait former un duo avec son successeur en la personne de De Klerk pour réaliser le rêve tant attendu depuis trois cents ans. En homme D’Etat responsable il a su habillement et intelligemment négocié la transition démocratique
et lancer son pays sur le chemin de la réconciliation. En bon chrétien il a accordé l’amnistie aux pontes de l’ancien régime raciste mais tout en leur exigeant qu’ils confessent leurs crimes publiquement. Dans la foulée il a propulsé Desmond Tutu, l’archevêque anglican, figure de proue de la lutte à la tête de cette organisation qui pendant cinq années a recensé les crimes commis, et de faire défiler de hauts fonctionnaires jusqu’aux policiers qui témoignaient de leurs crimes passés. Ce faisant Nelson Mandela a fait un triple coup. D’abord gravé définitivement les horribles années de l’apartheid dans les marbres de l’histoire en stockant plus de 10.000 tonnes d’archives issues des travaux de la commission de réconciliation. Puis il a rassuré les siens, calmé les jeunes noirs, ceux qui étaient d’avantage victimes de la répression, les a convaincus de venir à la table de la réconciliation en leur montrant que l’avenir du pays n’est pas dans un éternel ressassement de ce qui s’était passé. Non seulement comme un grand stratège politique mais aussi un visionnaire.

A éplucher les discours de l’ancien bagnard, pas un mot de démagogie, tout est pesé, enroulé. La pédagogie, le bon sens coulent à flot, toutes les qualités qui font un bon chef d’Etat. Les dirigeants du continent noir devaient s’inspirer un tout petit peu de l’exemple de Mandela. L’obsession du pouvoir, la faculté de le monopoliser qui amène inexorablement à la dictature n’a jamais effleuré l’esprit de l’ancien président. En résumé le pouvoir ne l’intéresse guère, il l’a occupé un temps par nécessité historique. S’il le voulait, Mandela aurait pu être encore au pouvoir en Afrique du sud. A ’instar de Senghor au Sénégal, il l’a volontairement abandonné. Sur un continent où la moitié des chefs d’Etat sont de vrais potentats dirigeant leurs pays pour la plupart depuis l’indépendance avec un résultat somme toute nul, Mandela et son successeur sont synonymes de réussite économique et de bonne gouvernance.

 

 

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