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Une ministre de la République française victime du racisme au faciès


mercredi 13 novembre 2013

Débat

Par Pétion Democrite

Soumis à AlterPresse le 7 novembre 2013

Mme Christiane Taubira Delanon, ministre de la Justice française, est en passe de détenir un bien triste record. Celui d’être la ministre la plus calomniée de l’histoire récente de ce pays. Victime de la xénophobie ambiante et du racisme ordinaire.

D’ordinaire les Français, même lorsqu’ils sont racistes, ils l’expriment avec beaucoup de tact et d’hypocrisie. Là, s’agissant de la native de Guyane, département français depuis la nuit des temps, nous avons l’impression que les langues se délient, avec une constance jamais égalée dans l’histoire de ce pays.

Avant que le photomontage de la militante du Front national défraie la chronique, Mme Taubira était déjà l’objet de caricatures extrêmement choquantes, qui ne laissaient aucun doute sur les arrière-pensées de leurs auteurs. Un activiste de la Manif pour tous a grimé la ministre en gorille sur des affiches annonçant la manifestation, le 26 mai, contre le mariage pour tous, sans que personne dans ce pays n’ait levé le petit doigt pour dénoncer un tel outrage. C’était accorder déjà un blanc-seing à tous ceux qui, tapis dans l’ombre des réseaux sociaux, diffusent leurs nauséabondes idéologies. Le député UMP du 16e arrondissement de Paris, Claude Goasguen, un transfuge de l’extrême droite, s’était interrogé sur la compétence de Mme la ministre, au lendemain de sa prise de fonction, bien que le CV de la députée de Guyane soit nettement plus épais que le sien. Cela ne l’a pas empêché, dès le départ, d’insinuer qu’elle est « incompétente » et qu’elle est une « potiche ».

Mme Taubira est coupable d’être noire et ministre de la République. Une militante du Front national, candidate de son parti aux élections municipales a comparé Mme la garde des Sceaux à un singe, devant les caméras d’une chaîne de télévision française, en donnant des arguments dignes du régime national-socialiste au pouvoir en Allemagne dans les années 1940. Elle a enfoncé le clou en postant sur sa page Facebook une caricature où l’on voit Christiane Taubira représentée en singe avec ces commentaires : « A la limite, je préfère la voir dans un arbre après les branches, que la voir au gouvernement ».

Des enfants instrumentalisés

De manifestations en manifestations certains groupes d’extrême droite en France semblent prendre la titulaire de la justice pour cible quitte à instrumentaliser des enfants. Ainsi, le 25 octobre, la garde des Sceaux, en déplacement au palais de justice d’Angers, était attendue par des militants anti-mariage homosexuel. Elle s’est fait copieusement insulter, huer par une cohue d’enfants aux joues roses qui vraisemblablement ont dû entendre des horreurs sur les noirs ou les étrangers de la bouche de leurs parents. Sinon comment comprendre un tel débordement de haine à l’encontre d’une ministre de la République, qui plus est dans un pays où l’on respecte par-dessus tout l’autorité ? Mais il semble que c’est uniquement si celle-ci émane des blancs décidément et non des noirs.

Oui. Des enfants bien endimanchés ont proféré des propos racistes à l’égard de la ministre. L’une d’elle, âgée à peine de 12 ans, agitant avec fracas une peau de banane en direction de Mme Taubira, criait : « C’est pour la Guénon » sans que les adultes n’interviennent. "Guenon",on se rappelle, c’était le qualificatif utilisé par le régime national socialiste au pouvoir en Allemagne pour désigner les noirs.

Il faut le dire ici les écoles de la République française ainsi que les universités ne sont pas des lieux où l’on diffuse des idées xénophobes, encore moins racistes. Dans les manuels scolaires français destinés à nos enfants, c’est écrit noir sur blanc qu’être racistes, avoir des comportements racistes ne constituent pas des opinions politiques, mais relève bel et bien du code pénal. Une fois énoncé ce principe, il ne faut pas non plus être aveugle : des opinions racistes se banalisent parfois avec une constance déconcertante sur les réseaux sociaux, et dans les rues.

Cette militante du front national dit avec un aplomb sidérant devant les caméras de télévision que "oui la garde des sceaux ressemble à un singe » et qu’à ses yeux, « c’est une bête ». Sous la pression des membres de son parti elle a fini par se résigner, disait-elle, à retirer la photo sur sa page.

Mais comment au pays des droits de l’homme et du citoyen une personne aussi avertie peut-elle insulter en toute impunité une ministre en exercice sans que cela ne soulève des vagues d’indignations ? Un pays dont la plupart de ses citoyens, ses élites passent leur temps à faire la leçon à la terre entière en matière de défense des droits de l’homme et personne pour prendre la défense de la ministre insultée, outragée quotidiennement à la télé surtout sur les réseaux sociaux.

Traiter une ministre de la République de "Guénon" est une insulte grave à caractère non seulement raciste mais qui charrie aussi des préjugés séculaires sur les noirs. Bref le racisme est une plaie sur le beau visage de la France.

Mme Taubira n’est pas la première personnalité noire à occuper des hautes fonctions politiques au sein de la République. Avant elle, la quatrième République avait plusieurs ministres issus de l’empire colonial français qui furent ministres voire même ministres d’Etat, la liste est exhaustive. L’ancien président ivoirien M. Félix Houphouët Boigny fut ministre de la République à plusieurs reprises : Ministre délégué à la Présidence du Conseil du ministre d’Etat, Ministre de la Santé publique et de la population du 6 novembre 1957 au 15 avril 1958, voire même ministre d’Etat de la santé du 14 mai 1958 au 8 janvier 1959 car l’ancien président ivoirien était médecin.

Quant à l’outre-mer français, la silhouette d’un Gaston Monnerville, grand résistant à l’occupation allemande, ce natif de Guyane fut président du Sénat pendant plus de vingt ans, ce qui le plaçait dans l’ordre protocolaire comme étant le deuxième personnage de l’Etat et, selon la constitution de 1958 toujours en vigueur, en cas de vacances du pouvoir exécutif c’est le président du Sénat qui le remplace.

Gaston Monnerville était à deux doigts de devenir président de la République par intérim mais pour certains gaullistes le fait même que le natif de Guyane était bien placé dans l’ordre protocolaire les avait déjà empêchés de dormir. D’autres n’ont pas hésité à comploter et l’évincer en le remplaçant par un Alain Poher au garde à vous. Ainsi, après l’échec du referendum sur la régionalisation, le général de Gaulle démissionne, Alain Poher, président du sénat, devient président par intérim, comme le prévoit la constitution. Idem lors de la mort prématurée de Georges Pompidou le 2 avril 1974. Gaston Monnerville grand commis de l’Etat sous la IVme et Vme République fut sous-secrétaire d’Etat à la colonie à plusieurs reprises.

Pourquoi aujourd’hui la présence des français issus de minorité semble être problématique au point que Mme Taubira devienne la ministre la plus calomniée de l’histoire de la République française victime du racisme le plus bestial.

Si l’on en croit les mémoires des uns et des autres cela a toujours été ainsi sauf qu’il n’y avait pas d’internet, cette formidable caisse de résonance de toutes les frustrations de nos concitoyens. Il suffit d’entendre cette militante du front national pour comprendre qu’elle ne considère par la titulaire de la justice comme l’une de ses concitoyens.

 

 

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