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Haiti-Histoire : De Vertières à ce jour en passant par le Pont Rouge (1 de 4)

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 11 Novembre 2013

Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel explique que : « … peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire et n’ont jamais agi suivant des maximes qu’on en aurait pu retirer [1]. » C’est à la lumière de ce paradoxe que je me propose d’aborder le sujet du jour, c’est-à-dire en sautant à pieds joints non pas dans ce qui devrait être mais dans ce qui est.

Mon intention est d’examiner quelques grands moments de la formation de la nation haïtienne, et de revenir à la geste de nos aïeux, mais sous un éclairage différent de celui privilégié par la tradition. De retrouver leur mémoire pour essayer d’aller plus loin dans leur connaissance. La bataille de Vertières du 18 novembre 1803 est la plus grande et la dernière des trois grandes batailles de la guerre de l’indépendance. Les deux autres grandes batailles sont celle de la Ravine-à-Couleuvres du 23 février 1802 suivie de celle de la Crête-à-Pierrot (4-24 mars 1802). Au cours de ces deux grandes batailles de 1802 dans l’Artibonite, ce sont les troupes indigènes qui étaient assiégées par les troupes françaises de Leclerc. Mais lors de la bataille de Vertières, ce fut le contraire. Ce sont plutôt les troupes françaises qui étaient cette fois assiégées par les indigènes. Les troupes de Rochambeau contrôlaient dix forts dans les environs de la ville du Cap dont deux, Picolet et d’Estaing, protégeaient le port. Les autres huit fortifications étaient Vigie, Bréda, Pierre-Michel, Bel-Air, Jeantot, Hôpital Champlain, Vertières et la butte Charrier.

Ces forts assuraient l’hégémonie des Français et protégeaient l’accession à la ville du Cap. Les troupes françaises étaient tellement bien implantées dans le fort Vertières, situé à deux kilomètres du Cap-Haitien, qu’elles pensaient que personne ne pourrait les déloger. Avec un astucieux dispositif de cavalerie, d’artillerie, et surtout de grenadiers qui méprisaient la mort, les forces indigènes (20 000 contre 5 000 Français), firent la preuve d’une étonnante supériorité pour vaincre la plus grande armée d’Europe : vaillance, courage, intrépidité, capacité d’organisation, de stratégie et de tactique, don de soi, générosité, etc. La volonté de vaincre était au plus haut point, même si le prix à payer en vies humaines était très élevé.

Les Français répondent par des actions répressives à la détermination des soldats insurgés. Comme le relate Beaubrun Ardouin, les Français « les noyaient, les pendaient, les fusillaient, les étouffaient dans la cale des navires » avant de les faire « dévorer par des chiens amenés de Cuba [2]. » L’intensification de l’extermination atteint des sommets quand Rochambeau fit exécuter une centaine d’hommes à Jacmel. Ardouin écrit : « Rochambeau les fit embarquer sur un navire de guerre : on les plaça dans la cale en fermant hermétiquement les écoutilles, après y avoir allumé du soufre. Ces malheureux furent asphyxiés et leurs cadavres jetés ensuite dans la mer. C’est à ce barbare qu’on doit imputer ce genre de mort, qu’il inventa dans sa rage d’extermination et qui fut employé si souvent sous son gouvernement [3]. » Un crime précurseur des chambres à gaz des nazis que Claude Ribbe [4] a dénoncés clairement en 2005, sans référence oblique ni écriture détournée, en montrant la commune dynamique politique qui unit ces crimes de Napoléon à ceux d’Hitler. Mais dans la conjoncture de 1803, ces crimes ont soudé les soldats de l’armée indigène qui ont préféré mourir au combat plutôt que d’être dévorés par les chiens anthropophages de Rochambeau ou d’être gazés au dioxyde de soufre.

Commandant les forces indigènes à partir de l’habitation Le Normand de Mézy au Limbé, à cinq kilomètres des combats, Dessalines se révèle un génial précurseur de la guérilla moderne. D’abord, son choix du lieu de naissance de Mackandal et de Boukman pour établir son quartier général n’est pas un hasard. Il se ressourçait sans doute dans la mémoire de la révolte générale des esclaves des 14 et 22 août 1791. Les troupes de Dessalines attaquent sur différents points et obligent l’ennemi à se disperser pendant qu’elles se concentrent en même temps sur l’objectif principal qui est la prise de Vertières. Géniale stratégie s’appuyant sur la flexibilité au plus haut point. Les hostilités commencent avec Augustin Clervaux qui attaque le Fort Bréda aux premières heures du jour le 18 novembre. Dans le même temps, Henri Christophe et Paul Romain assaillent le fort Vigie de l’autre côté de Vertières, puis dirigent leurs feux sur le Fort d’Estaing. François Capois (dit Capois-la-Mort) affronte la butte Charrier plus élevée que le Fort Vertières. Il attaque ensuite Vertières avec ses grenadiers. Après trois assauts successifs au cours desquels ses troupes sont décimées par la mitraille et les boulets, Capois lance un quatrième assaut avec encore plus de bravoure.

Les soldats chantent « Grenadiers ! A l’assaut, ça qui mouri pas z’affaire a yo, Nan point manman, Nan point papa, Grenadiers ! A l’assaut, Ça qui mouri, z’affaire a yo ! » Le cheval de Capois est atteint du boulet d’un canon. Il se met debout et, sabre au poing, se lance à pied à la tête de ses troupes en criant En avant, En avant ! Un autre boulet lui enlève son chapeau. Il continue le combat. Son héroïsme est tel que Rochambeau fait rouler les tambours, arrête la bataille et envoie un officier le féliciter pour sa bravoure. L’anthropologie culturelle haïtienne associe ce haut fait d’armes à l’intervention d’Ogoun Feray, dieu de la guerre dans le vaudou. Le combat reprend. Dessalines envoie à Capois des renforts dirigés par Louis Gabart et Jean-Philippe Daut. Ces derniers s’emparent de la butte Charrier. Au cours des combats qui durent plus de douze heures, les troupes indigènes perdent 1200 hommes, parmi lesquels les généraux Paul Prompt et Dominique. Du côté français, c’est la débandade.

Le matin du 19 novembre, Rochambeau annonce à Dessalines sa capitulation. Après la victoire des forces indigènes, les Français demandent dix jours pour retirer leurs troupes. En honneur de cette bataille héroïque, le 18 Novembre est considéré comme le jour de l’armée en Haïti. Il existe deux versions concernant la date de la proclamation de l’indépendance. Selon un texte paru en 1820 en France [5], l’indépendance aurait été proclamée la veille du jour désigné pour l’évacuation de l’île, soit le 29 novembre 1803, à Fort Dauphin, devenu Fort Liberté, par les généraux Dessalines, Christophe et Clervaux. Thomas Madiou [6] publie ce document en prenant la précaution de préciser qu’il doute de son authenticité, puisque Dessalines était au Cap le 29 novembre 1803 et non à Fort Dauphin. Ce document a été repris dans l’ouvrage de Gaspard Mollien [7] écrit en 1832 qui précède de quinze ans l’Histoire d’Haïti de Thomas Madiou publié en 1847.

La deuxième version, l’officielle, est que l’indépendance a été proclamée aux Gonaïves le 1er janvier 1804. Les vaillants généraux de la bataille de Vertières, Dessalines, Christophe, Romain, Capois-la-Mort, Gabart, Jean-Philippe Daut, Pierre Cangé, André Vernet sont tous signataires de l’Acte de l’indépendance. Cette indépendance a été possible grâce à la bataille de Vertières qui marque la défaite de l’armée expéditionnaire de Napoléon Bonaparte. Ce dernier avait envoyé, pour rétablir l’esclavage, près de 70 000 hommes dont 55 000 d’entre eux laissèrent leurs vies à Saint Domingue. Tout le capital symbolique de la prétendue supériorité de l’homme blanc est anéanti. La discrimination raciale et le projet esclavagiste prennent un coup dont ils ne pourront plus se remettre. Autant la question de l’abolition de l’esclavage que celle de la production de sucre dans la Caraïbe seront affectées par la révolution haïtienne [8].

Mais aussi sur le plan symbolique, la victoire de Vertières change la géopolitique internationale, sinon mondiale, de l’époque. La résistance de l’armée indigène conduit Napoléon à abandonner ses projets de création d’un empire colonial français en Amérique. Suite à la résistance des forces populaires à Saint Domingue, aux difficultés rencontrées par l’armée expéditionnaire qui avait déjà perdu 5 000 soldats en mars 1802 et à la mort de son beau-frère Leclerc en novembre 1802. En effet, comme l’explique Paul Lachance, « la situation à Saint Domingue influencera les décisions de Napoléon d’obtenir la rétrocession de la Louisiane de l’Espagne en 1800 et à le vendre aux États-Unis en 1803 [9]. » La France sera obligée de vendre le territoire de la Louisiane aux Américains le 20 décembre 1803. Les Etats-Unis vont ainsi doubler leur superficie, car le territoire de la Louisiane française était de deux millions de kilomètres carrés et couvrait le Kansas, l’Arkansas, le Nebraska, le Montana, le Wyoming, le Missouri, l’Oklahoma, le Dakota Nord et le Dakota Sud, l’Iowa, et la Louisiane actuelle. Cette conséquence de l’effondrement de l’armée de Napoléon sur l’expansion des Etats-Unis n’a pas été suffisamment soulignée par les historiens.

L’insurrection victorieuse des esclaves culminant dans la révolution haïtienne de 1804 représente une figure de conscience pour Hegel. Comme le démontre Pierre Franklin Tavares [10], la révolution haïtienne influence sur le plan philosophique les développements de la dialectique de la domination et de la servitude, du maître et de l’esclave, établie par Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit. Parlant des Nègres, le penseur de Berlin, dans la maturation de sa propre conscience, dira explicitement que « L’accès à la culture ne peut leur être refusé. Ils n’ont pas ici et là adopté avec bienveillance le christianisme grâce auquel ils ont rompu la longue chaîne de la servitude de l’esprit. Ils ont aussi à Haïti formé un Etat selon des principes chrétiens » [11]. La relation de Hegel à Haïti, longtemps restée dans l’ombre, ne l’est plus aujourd’hui depuis les travaux de 1992 de Pierre Franklin Tavarès [12] et la perspective dégagée en 2000 par Susan Buck-Morss [13].

L’alliance de classe des élites créoles contre les bossales Africains

L’arrestation et la déportation de Toussaint Louverture en France le 7 juin 1802 donne le signal de l’insurrection aux bandes d’insurgés, déclarés « marrons », « Congos », « Bossales » ou « Africains ». En fait, c’étaient des cultivateurs contestataires, qui refusaient de se soumettre aux Français à un moment où les chefs indigènes créoles avaient tous rallié l’armée du général Leclerc. Dans leur entendement, ils livraient une guerre sans pitié pour la bonne cause. Quand les chefs indigènes décidèrent d’abandonner le camp français, ils se devaient d’éliminer les dirigeants des bandes d’insurgés dont les revendications débordaient le cadre de la lutte des chefs créoles. La bataille de Vertières est avant tout l’aboutissement de l’alliance de Pétion et de Dessalines, alliance des chefs des anciens libres et des nouveaux libres, qui étaient des ennemis jurés lors de la guerre du Sud de 1799 entre Toussaint et Rigaud. « Les cultivateurs créoles, dit Barthélemy, ralliant à leurs causes les troupes coloniales, auront assez de puissance pour dominer les congos et chasser les Français [14]. » Cette alliance de classes fait perdre aux Français leurs positions en Haïti au profit des nouvelles élites haïtiennes.

À cet égard, le témoignage écrit entre 1830 et 1835 par le soldat et historien Joseph Elisée Peyre-Ferry de l’armée expéditionnaire est révélateur à plus d’un titre. Il écrit :

« L’arrestation de Toussaint Louverture fut le signal de l’insurrection. Elle commença à se manifester dans différents ateliers avoisinant ses domaines. Un nommé Sylla se mit à la tête des mécontents ; mais sa révolte fut bientôt étouffée. Les ateliers étaient composés en grande partie des cultivateurs armés qui avaient fait la guerre sous les ordres de Toussaint et de ses généraux. Après la soumission des chefs noirs, le général Leclerc conserva les troupes régulières, c’est-à-dire les demi-brigades organisées par Toussaint, mais les cultivateurs furent renvoyés sur les plantations où ils étaient employés avant notre arrivée [15]. »

Dessalines se mobilise dans la guerre contre les Africains. Avec les arguments puissants que sont leurs incohérences, leurs croyances superstitieuses et leurs manquements à la discipline. Il n’est pas question de cacher les faiblesses des faibles. Ce n’est pas leur rendre service que de passer sous silence leurs responsabilités dans l’existence de ces faiblesses. Dans le meilleur des cas, les chefs indigènes récusent le combat à visage découvert des Africains quand ils estiment qu’il importe d’avancer masqué. Après Toussaint Louverture, Dessalines tient à s’asseoir sur la chaise du chef et à ne plus s’en lever. Les bandes d’insurgés sont donc un obstacle à ses desseins. Une correspondance de Leclerc à Bonaparte en date du 16 septembre 1802 illustre son zèle dans leur élimination : « Dessalines est dans ce moment le boucher des noirs. C’est par lui que je fais exécuter toutes les mesures odieuses. Je le garderai tant que j’en aurai besoin. J’ai mis auprès de lui deux aides de camp qui le surveillent et qui lui parlent constamment du bonheur que l’on a en France d’avoir de la fortune. Il m’a déjà prié de ne pas le laisser à Saint-Domingue après moi [16] »

Leclerc donne l’ordre à Dessalines de neutraliser Charles Belair, neveu de Toussaint Louverture et général de brigade, qui n’avait pas accepté la reddition et essayait d’unifier les cultivateurs contestataires sous son commandement. Belair est arrêté, jugé par un jury présidé par Clervaux et fusillé sous les ordres de Dessalines le 15 octobre 1802. Son épouse Sanite Belair eut le même sort. Les luttes de pouvoir sont cruelles parmi les pères fondateurs comme elles le sont entre les nouveaux propriétaires tels que Dessalines qui avait 32 habitations et les cultivateurs contestataires qui refusent d’accepter le caporalisme agraire consacré dans les règlements de culture de 1801 de Toussaint Louverture [17]. Ces règlements de culture sont la continuation « de l’ordonnance de Toussaint du 12 octobre 1800, enjoignant à tous ceux qui étaient esclaves en 1793 de retourner travailler la terre sur l’habitation de leurs anciens maîtres » [18].

Les cultivateurs contestataires sont dans le collimateur de Dessalines. Dans le Sud, ils ont pour noms Jean Panier, Goman, Janvier Thomas, Gilles Bénech [19]. Dans le Nord, ce sont Sans-Souci, Jasmin, Macaya, Sylla, Petit-Noël Prieur, Mathieu, Jacques Tellier, Vamalheureux, Cacapoule, Mavougou, etc. Dans l’Ouest, la répression sévit contre Lamour Dérance, Courjolles, Mamzèl, Halaou, les disciples de Romaine Rivière dit Romaine la prophétesse et de Gingembre Trop Fort. Dans le Nord-Est, les concernés sont Appolon Beaujour du Haut du Trou, Lafleur de Fort-Liberté, Trou-Canne de Sainte Suzanne, Jean Charles Daux et Chateaubriand. Tous seront fusillés sous les ordres de Dessalines et de Christophe en 1802 [20].

On aurait tort de croire que la thèse raciste des leaders créoles contre les Africains, Congos ou Bossales se circonscrit à la période de l’indépendance. Loin d’être une époque révolue, cette forme de pensée circule dans bien des cercles dominants et soi-disant populaires en Haïti. Ces vieux concepts sont réactivés par la bande à François Duvalier dans Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti. Il écrit en effet : « Et que dire de tous ces congos, incarnation des forces d’anarchie et de désordre : Lamour Dérance, Macaya, Ti-Noël Prieur, etc. qu’on a été oblige de " blanchir " pour rendre possible l’œuvre de l’indépendance nationale [21]. » Pour Duvalier " blanchir " signifiait tuer.

Selon Vertus Saint-Louis, « Avant même d’être dirigée contre les Français, l’alliance entre Pétion et Dessalines, présentée comme fondatrice de la nation haïtienne, a été une coalition des classes dirigeantes indigènes visant à écarter de toute participation à la vie politique, ceux qu’elle considère comme des Africains, dangereux »  [22]. En effet, à partir des phénotypes identifiés par Thomas Madiou [23], les 37 signataires de l’Acte de l’Indépendance, 23 Mulâtres, 13 Noirs et un Blanc (Mallet) sont des représentants des élites des anciens libres, des nouveaux libres et d’un bon blan. C’est sous l’appellation de bon blan que Mallet fut connu [24]. Il n’existe aucun représentant des Africains, Congos ou Bossales qui, comme le souligne Gérard Barthélemy, sont des gens du « pays en dehors » [25]. L’acte de naissance du pays exclut donc ces catégories ethniques et politiques. Non seulement Dessalines intègre le colonel Bernard Loret, qui avait déserté et rejoint les Français lors de la bataille de la Crête-à-Pierrot, mais aussi il ouvre les bras à Segrettier, David Troy et Delpech qui étaient restés fidèles à la France durant toute la guerre de l’indépendance. Bernard Loret sera ainsi signataire de l’Acte de l’Indépendance mais aussi Aide-de-camp de Dessalines, Commandant du 10ème régiment, Commandant de la place de Léogane, et enfin Commandant des Gonaïves. Mais Petit-Noël Prieur, un des derniers survivants des chefs Africains, qui devint commandant de la ville de Vallières après l’indépendance, est fusillé par Dessalines en avril 1804.

(à suivre)

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* Économiste, écrivain