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7e édition de la foire Georges Liautaud

Haïti-Artisanat : Au royaume du métal découpé, rencontre avec des artisans-rois


mardi 8 octobre 2013

P-au-P, 8 oct. 2013 [AlterPresse] --- Mettre des éponges [synthétiques] à bouillir. Y ajouter du mastic. Faire bouillir aussi du caoutchouc…

Cette recette peu ragoutante, est celle de la fabrication de petits hélicoptères que l’on a pu remarquer lors de la 7e édition de la Foire Georges Liautaud.

L’artisan, Nedard Ulysse, qui les a créés nous la livre, les yeux pétillants. Fier, il l’est surtout d’avoir formé la plupart des exposants à la foire, affirme-t-il.

D’une pression, il actionne un petit interrupteur. Les pales blanches du rotor se mettent à tourner.

Emerveillement. Surprise.

Voyage au bout de l’imaginaire

Organisée en hommage à Georges Liautaud, la 7e édition de la foire artisanale éponyme s’est tenue dans les ateliers de Serge Jolimeau à Croix-des Bouquets, au village artistique de Nouailles.

Durant trois jours, les 4, 5 et 6 octobre, le métal découpé, les tessons de bouteilles, le plastique, le tissu et d’autres matériaux de récupération ont été offerts à la vue des visiteurs et visiteuses.

Ce samedi 5 octobre, cependant, l’ambiance est timide. Les visiteurs rares et les stands dépeuplés. Pour ne rien arranger, un Dj mal inspiré étouffe l’espace avec des décibels incapables de réchauffer la tiédeur environnante.

Scotchée devant un stand de bijoux, l’équipe d’AlterPresse est interpellée par une autre exposante qui offre les mêmes produits.

« Quand vous aurez fini, venez me voir ! », lance-t-elle mi-gênée, mi-souriante.

Si pour Nedard Ulysse, la raison de la faible participation est économique, un autre artisan se veut lucide.

« Je savais qu’il n’y aurait pas beaucoup de gens. Je suis là pour un ami. Je surveille son exposition. Je ne participe pas cette année », lâche-t-il, cachant un air désabusé derrière sa disponibilité.

L’exposition en question, est une immense table de salle à manger et ses quatre chaises en fer découpé, le tout flanqué de miroirs. Devant, des animaux d’élevage en papier mâché.

Une sculpture représentant un mendiant unijambiste trône, projetant à la fois le trouble et la fascination. A côté de lui, celle d’une jeune femme à vélo, sa chevelure de métal ébouriffée par un vent laissé à l’imagination.

Ces pièces installées à l’entrée demeurent plus qu’une invitation, un esprit plaçant le charme de la foire non dans le nombre d’acheteurs, mais dans la richesse de ses trésors.

« Nous faisons en sorte que chaque artiste ait son propre style. C’est pour cela qu’il y a autant de variété. Cela évite le plagiat, la répétition. Chaque artiste essaie de venir avec de nouvelles idées », signale Thomas Charles, membre de l’Association des artistes et artisans de la Croix-des-Bouquets (Adaac).

Il nous accueille dans un deux-pièces, tapissé du sol au plafond de sculptures en métal découpé. Des anges aux ailes dorées côtoient entre autres des monstres marins, des scènes de la vie rurale et un bestiaire délirant.

Nouailles, détonant et attirant

Des masques, des bijoux en tessons de bouteilles, des lampes de chevet fabriquées dans des tubes en plastique foisonnent. Les drapeaux vodou étincellent aux côtés de porte-monnaie pailletés comme des divas.

Des poupées Barbie encore dans leur boite ont dit adieu à leur robe habituelle. Une famille d’artisans a eu l’idée de les rhabiller avec des modèles de leur création, en tricot. Le résultat est plutôt décalé.

Guervens Tilus, un artisan, a fabriqué des meubles de salon miniatures. Ces objets minuscules associant de vielles marmites à des bouts de tissus et d’éponge, dédiés à la décoration, vous ramènent en enfance.

Deux ou trois exposants semblent se donner du mal pour plaire aux enfants. On voit accrochés des figurines grassouillettes de Spiderman, des personnages Disney gonflables. En fait, le savoir-faire local s’incline par moment, assez tristement, devant certains goûts qui reviennent trop vite au galop.

« Les femmes de la zone préfèrent ces bijoux », explique Ricardo Merveilleux, un exposant qui a mis pêle-mêle sur son stand des bijoux locaux et des babioles en toc.

Les produits oscillent en général entre l’art et la technique puis le commerce avec tous ses corolaires inopportuns. Les artisans doivent composer avec la concurrence et les difficultés d’accès aux matériaux.

Au-delà, il y a tout de même l’histoire du village artistique de Nouailles.

Cell-ci remonte à 1953 et la rencontre entre l’Américain Dewitt Peters et un mécanicien-forgeron ayant le goût des crucifix en tôle découpée, le fameux Georges Liautaud. Liautaud impressionne l’Américain et donne un coup de fouet à l’imagination des frères Louis-Juste.

Ces frères empruntent la technique de Liautaud et s’établissent à Nouailles où ils font des émules tout en forgeant une tradition.

Aujourd’hui, l’Adaac c’est environ 300 artistes et artisans et quatre vingt ateliers. Des ateliers constitués pour la plupart par des familles. Les adolescents et adolescentes aident leur parent. Ces œuvres exposées font vivre de nombreuses familles.

« En 1997, j’ai perdu ma mère alors que j’étais déjà orphelin de père. Je devais payer mes études, j’étais en 9e [année fondamentale]. C’est comme ça que j’ai commencé. Il me fallait trouver un moyen pour vivre », raconte Thomas Charles, élève de Serge Jolimeau.

La Foire Georges Liautaud se tient tous les ans en adoptant un calendrier proche de la célébration de la fête du Notre-Dame du Rosaire, patronne de la Croix-des-Bouquets.

Quand on quitte cette 7e édition, on repart avec des sensations mitigées, comme d’une expérience inachevée. L’impression qu’y revenir est le seul moyen de la vivre à fond. [kft apr 8/10/2013 11 :20]

Texte : Francesca Theosmy
Photos : Jenipher W. Charles