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Quand les « bandits légaux » enlèvent aux Haïtiens toute dignité (2 de 2)


samedi 14 septembre 2013

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 10 septembre 2013

La politique de l’enseignement, sinon la politique tout court, du gouvernement Martelly n’obéit qu’à une seule règle : l’improvisation. Il s’ensuit un cumul d’erreurs, de déviations, de fausses orientations et d’actes irresponsables. La continuité est certaine dans le désordre et la dévalorisation de tout. À côté des charlatans qui n’ont pas d’écoles mais qui reçoivent de l’argent dans le cadre du PSUGO, ce sont des professeurs dépourvus de la moindre expérience dans le domaine de l’éducation qui sont utilisés. « "Nous avions fait une enquête qui a révélé qu’un tiers jusqu’à peut être un quart des écoles pour lesquelles on [l’État] a ouvert un compte courant n’avaient même pas donné leur approbation ", d’après Rosny Desroches…. C’est ce qui ressort de l’enquête du groupe Ayiti kale je [1]. »

Martelly récidive avec un programme d’éducation en marge des normes connues mais qui sied comme un gant à la politique d’éclat et de bricolage qui lui a réussi. Une vraie conjuration contre l’avenir. D’après Ayiti kale je : « Outre les soupçons de corruption, le montant alloué aux écoles pour chaque élève est très insuffisant, les paiements n’arrivent pas à temps et les professeurs ne sont pas bien rémunérés. De plus, les écoles visitées n’ont pas reçu de matériels, comme promis, pour assurer un minimum d’éducation [2]. »

On savait qu’il n’y avait aucune sincérité dans les engagements des dirigeants, mais on ne pensait pas qu’ils iraient aussi loin jusqu’à dénaturer l’éducation. C’était oublier que les tèt kale ont fait leur ascension en politique en vidant cette dernière de toute sa substance. Le triomphe de la médiocrité est décrété avec la complicité de certains acteurs de la communauté internationale qui en profitent pour mettre leurs ONG en position de récupérer en aval ce qui est donné en amont à un État complètement dysfonctionnel.

Enfin, le dernier mécanisme de ponction des deniers publics utilisé par les bandits légaux est l’augmentation de la dette externe d’Haïti. À la faveur d’une mesure d’annulation, la dette externe, qui était de 1,884 millions de dollars en 2010, avait été réduite à 350 millions de dollars après le tremblement de terre. Mais, avec le gouvernement Martelly, comme l’indique le Bureau de Monétisation des Programmes d’Aide au Développement (BMPAD), la dette externe a triplé pour dépasser le cap du milliard de dollars en juillet 2013 par suite de l’utilisation à outrance des fonds Petrocaribe.

189 projets ont été financés par le BMPAD sans aucune étude sérieuse permettant de déterminer leur rentabilité afin de dégager les fonds nécessaires au remboursement de la dette le moment venu. 77% des projets on été financés sous le gouvernement Martelly qui a continué la politique imprévisible, comme aux beaux temps du gouvernement Préval. Ce triplement de la dette externe après son annulation trois ans auparavant est un mauvais précédent non seulement pour Haïti mais pour tous les pays en développement paralysés par un endettement excessif. Les bailleurs de fonds pourront toujours prendre l’exemple d’Haïti pour affirmer que l’effacement des dettes n’est qu’un encouragement à la mauvaise gouvernance et ne rime à rien.

Dans cette foulée, le peuple haïtien est resté un figurant dans la politique d’investissement du gouvernement Martelly qui n’a aucun projet de société. Le populisme archaïque est la note dominante. Le modèle de développement demeure celui de l’industrie d’assemblage. La logique économique est celle du nivellement de la société dans la débauche et la fuite en avant des carnavals. Pour combien de temps encore ? Et avec quelles conséquences possibles ? Le gouvernement ne vole pas seulement le présent, il hypothèque l’avenir. Qu’il arrive à faire tout cela en chantant et en dansant, c’est la preuve que le pays a perdu une bonne partie de ses capacités d’évaluation et d’analyse. Comment expliquer qu’aucun membre du gouvernement n’ait été forcé de démissionner après la convocation au Parlement le 4 juin dernier ? Se leta san wont .

Berthony Dupont eut à faire à cette occasion l’analyse suivante :
« Mais c’est vraiment regrettable, écœurant et scandaleux, une sorte d’injure à la Nation quand le mardi 4 juin dernier tout le monde a suivi soit à la radio ou à la télévision la prestation du Premier ministre Laurent Lamothe, au cours de laquelle, il a prouvé qu’il n’est pas au service du peuple et que toutes les questions qu’on lui avait posées sur la corruption, le gaspillage des fonds publics, le népotisme ne furent pour lui que devinettes. Ses réponses fantaisistes montraient grandement combien il ignore tout ce qui se passe dans son gouvernement, au point d’être incapable de rassurer les sénateurs sur aucune de leurs questions.
A ce stade, Lamothe, s’il était honnête, devrait lui même le lendemain 5 juin démissionner de sa fonction de Premier ministre, même quand le sénateur Desras avait empêché que sa convocation ne se transforme en interpellation comme le désiraient certains sénateurs
 [3]. »

Mais que les Haïtiens acceptent cela ne peut être que l’effet de la zombification !!! Ce d’autant plus que le même Premier ministre se présente quatre jours plus tard devant le Parlement, soit le 10 juin, « à l’occasion de l’ouverture de la deuxième session ordinaire de l’année législative pour dresser le bilan des actions de son gouvernement qu’il prétend être positif ». Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment le Parlement a-t-il pu accepter et cautionner un tel comportement du pouvoir exécutif ? À cette étape, invoquer l’idée que les parlementaires sont à l’image du gouvernement est une explication qui tourne à vide.

La destitution des présidents est une pratique normale

C’est le cas aussi de l’argumentation pour le moins discutable de Philippe Clérié [4] voulant qu’un Président doive faire son mandat même s’il gouverne mal. De même que le raisonnement voulant que le pouvoir législatif, le pouvoir judiciaire et la classe politique étant aussi corrompus, il n’y a rien à faire sinon d’accepter le cercle vicieux comme un fait accompli. La logique sur laquelle repose l’analyse de Clérié est seulement apparente. Dans l’hypothèse même où l’on accepterait de suivre cette pente glissante, boire la coupe jusqu’à la lie, qu’est-ce qui garantit alors qu’on s’en sortira dans deux ans en 2015 ? Si l’on accepte l’idée que tout est pourri, rien ne garantit qu’on ne sera pas alors de retour à la case départ, avec la bande à Martelly se perpétuant au pouvoir par le biais d’un nouveau mandat obtenu grâce au contrôle du Conseil Electoral Permanent et des élections bidon aloral.

Si l’argumentation de Clérié était fondée, on ne verrait pas le bien-fondé des articles 185 et 189-1 habilitant le Sénat à s’ériger en haute cour de justice pour destituer le Président. Ni celui de l’article 186 de la Constitution conférant à la Chambre des Députés le pouvoir de mise en accusation du Président pour crime de haute trahison. Des dispositions s’appliquant à l’intrusion de la Présidence et de la Primature dans une instance judiciaire (rencontre au Cabinet Lissade) et à la mort suspecte du juge Jean Serge Joseph qui a fait l’objet d’une enquête du Sénat.

Il importe d’abandonner la vision du monde qui voit dans le Président de la République la clé de voûte de l’ordre social et politique. Cette vision illogique et persistante de la Caverne de Platon dans La République conduit à la surproduction d’idées fausses qui ne peuvent conduire qu’à une mauvaise appréhension de la réalité. Haïti doit sortir des pratiques qui laissent croire qu’elle représente la concentration de l’absurde dans un univers où les gens marchent sur la tête. Il existe une Constitution qui est la pièce de résistance et la référence devant laquelle il faut se courber.

Dans les grandes démocraties, quand un Président essaie de passer outre la Constitution, il doit partir de gré ou de force. Quand un organe est gangrené, il faut s’en départir au plus vite, sinon c’est tout le corps qui est atteint et on meurt. La menace de kokoratisation généralisée en Haïti est réelle et, à moins d’un soubresaut, la descente au fin fonds de l’enfer continuera. Haïti n’a pas inventé la destitution des Présidents. C’est une pratique normale prévue dans tout système démocratique. En témoigne celle du président Richard Nixon en 1974 aux Etats-Unis. Ou encore les destitutions constitutionnelles des Présidents Fernando Collor de Melo en 1992 au Brésil, Abdala Bucaram surnommé « le fou » en 1997 en Équateur, et enfin de Fernando Lugo au Paraguay en 2012.

La politique du pire

Dans ses pratiques de manipulation des fonds publics, le gouvernement Martelly applique la thèse d’Emile Saint-Lôt qui dit « on est en politique pour se faire de l’argent [5]. » Thèse usée jusqu’à la corde avec la saignée de l’économie nationale organisée par les gangsters tèt kale. Faut-il les laisser continuer à faire leur travail de « bandit légal » encore deux ans ? De deux maux, il faut choisir le moindre. Et dans ce cas précis, le moindre est de mettre fin le plus rapidement possible à leur curée. On ne peut pas continuer à dire Pito nou lèd nou la . Dans la situation actuelle, il suffit d’une étincelle pour mettre le feu à toute la plaine. Et cette étincelle peut venir de n’importe où. C’est la dialectique de la vie. On l’a vu en 1950 avec le sénateur Emile Saint-Lôt qui pourtant avait utilisé tous les moyens légaux et illégaux pour hisser Dumarsais Estimé à la présidence le 16 août 1946.

Mais, tout va basculer le 10 mai 1950, après que le même Émile Saint-Lôt eut refusé de cautionner la tentative d’Estimé d’amender la Constitution pour se faire réélire. L’effort d’Emile Saint-Lôt a été fondamental et a eu raison des cent mille (100,000) dollars américains donnés par le président Estimé [6] à Paul Magloire pour acheter les consciences des militaires et des Sénateurs récalcitrants. C’est un effort pareil qui est nécessaire aujourd’hui pour susciter des renforts et apports extérieurs complémentaires. Déjà, la communauté internationale est embarrassée. C’est vrai qu’elle contient des pompiers pyromanes. Qui ont fait d’Haïti un pays à part en propulsant les moins aptes de ses enfants à sa direction.
Il n’empêche que les gouvernements haïtiens continuent avec leur amour de l’ordre cannibale qui fait d’Haïti une vitrine de l’incapacité des peuples noirs à se gouverner. Si l’alchimie du racisme anti-noir pouvait inspirer hier la démesure contre Haïti, un tel éclairage l’est moins aujourd’hui. Pourtant la politique du pire continue avec la communauté internationale et le gouvernement haïtien s’évertuant à empêcher toute amélioration du personnel politique. On assiste donc au pire possible avec une communauté internationale se substituant au gouvernement haïtien au bénéfice des bandits périphériques (beltway bandits), ces firmes localisées à l’intérieur du boulevard périphérique entourant la capitale fédérale américaine. Elles savent comment s’y prendre pour rafler les contrats financés par l’aide publique américaine.

La politique du pire, dont l’objectif est de combattre le changement, donne les résultats attendus. Convaincue que de René Préval à Michel Martelly, c’est du pareil au même et que ce qui ne change pas continue dans le changement, la communauté internationale est tout à son aise. Au fait, la ressemblance des gouvernements haïtiens fournit les alibis nécessaires pour refuser de leur confier la gestion des fonds de la reconstruction après le séisme de 2010. En effet, des 2,43 milliards de dollars utilisés au cours de la première année, le gouvernement haïtien n’a reçu directement que 24 millions de dollars, soit un pour cent. Le secteur privé haïtien n’a reçu que 22 contrats d’une valeur inférieure à 4.8 millions de dollars. Dans le même temps, 144 millions de dollars, soit 6% des 2,43 milliards de dollars mentionnés se sont volatilisés [7]. Sans explications.

Pour les champions du gangstérisme, la politique du pire est donc fonctionnelle. Elle légitime le refus des bailleurs de décaisser tout en donnant de substantielles miettes aux bandits légaux. C’est là toute l’utilité du gouvernement Martelly en réalité. Se débarrasser de ce gouvernement serait aussi mortel pour l’ordre de la politique du pire que l’assistance mortelle dont parle le cinéaste Raoul Peck [8]. Sortir de ce pèlin-tèt est le défi auquel les Haïtiens sont confrontés. L’essence de la stratégie pour avancer vers une solution doit consister à compter sur ses propres forces.

* Économiste, écrivain

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[1Ayiti kalé Je, « Le programme gouvernemental "école gratuite", une victoire ? », AlterPresse, 13 février 2013

[2Ibid.

[3Berthony Dupont, « A quand le remplacement du moteur Martelly-Lamothe ? », Haïti Liberté, Vol. 6, No. 48, 12 - 18 Juin 2013, p. 2.

[4Philippe Clérié, « Jusqu’à la lie », Le Nouvelliste, 29 août 2013.

[5Leslie Péan, Economie Politique de la Corruption – Le Saccage (1915-1956), Paris, Maisonneuve et Larose, 2006, p. 338. Lire aussi "L’oeil de Bellevue" i.e. les commentaires d’un Bellevuesard sur le texte de Leslie Péan, « Le mulâtrisme : la culture du silence » in Haiti-Observateur, New York, 25 Octobre-1er novembre 1985.

[6Leslie Péan, Economie Politique de la Corruption – Le Saccage (1915-1956), op. cit., p. 424-425.

[7Jonathan Katz, The Big Truck That Went By : How the World Came to Save Haiti and Left Behind a Disaster, Palgrave Macmillan, 2013.

[8Raoul Peck, Assistance mortelle, Arte, 2013.