Rendez-vous Culture

Haïti-Musique : Et les voix se lient vers de nouveaux horizons


mercredi 10 juillet 2013

Par Jean Widler Pierresaint

Le vendredi 5 Juillet 2013, la fondation Connaissance et Liberté (Fokal) a accueilli le spectacle de lancement du projet Vwalye , qui vise à renforcer le secteur musical haïtien.

Dans un concert très applaudi, quatre voix émergentes de la chanson (Rutshelle Guillaume, Donaldzie Theodore, Anie Alerte Joseph et le slameur Beonard Kevens Monteau dit Beo, en l’absence du chanteur Joseph Jacob Junior alias « Triple J ») ont donné la démonstration de leur capacité.

Ce lancement confirme, encore une fois, qu’il ne manque pas de talents en Haïti, mais soulève des interrogations sur la capacité du projet d’atteindre son objectif.

P-au-P., 10 juillet 2013 [AlterPresse] --- Il est 5:45 pm (21:45 gmt). Le signal est donné par l’équipe de la Fokal.

Le ciel est menaçant. Une pluie fine s’abat sur la ville quelques minutes avant l’entrée en salle.

Motivés, des spectateurs ont bravé la pluie pour découvrir ce projet, annoncé en grande pompe et qui rassemble cinq jeunes voix émergentes.

En guise d’introduction, dans son discours de circonstance, le secrétaire général de Tamise, Gary Lubin, responsable du projet Vwalye, rappelle le contexte, dans lequel est né ce projet, aboutissement d’une série d’ateliers offerts par son association à ces jeunes, sous le label ‘’Voix Haïti’’.

Gary Lubin remercie les différents partenaires qui ont rendu possible ce projet, financé à hauteur de 5 millions de gourdes (US $ 1.00 = 44.00 gourdes ; 1 euro = 60.00 gourdes aujourd’hui) par le programme d’appui au renforcement de la culture et de l’art pour le développement économique et social d’Haïti (Arcades).

Lubin fait place à Joana Sylvain Joseph, chef adjointe d’Arcades, qui renouvelle l’engagement de son institution à contribuer au renforcement des capacités professionnelles du secteur de la culture.

Pour permettre au public de cerner le contour du projet, un documentaire - qui arpente ses coulisses - est projeté.

Concert d’éloges, ce documentaire donne voix aux artistes impliqués et aux partenaires qui ont contribué à l’émergence du projet.

La directrice exécutive de la Fokal, Lorraine Mangonès, ne cache pas sa satisfaction de supporter la culture en Haïti plus particulièrement l’industrie musicale. Elle se dit très contente d’accompagner ce projet, afin de contribuer à la professionnalisation de l’industrie musicale haïtienne.

La coordonnatrice de « Caracoli », partenaire du projet, dont la responsabilité est de faire tourner le spectacle, garde le même élan de satisfaction.

Quant aux autres personnalités de l’équipe, Emilia Chavez, James Germain, Emeline Michel – animateurs des ateliers réalisés ces deux dernières années, constituant la base du projet – ils sont visiblement satisfaits.

Une fois finie cette présentation qui, selon toute vraisemblance, a mis de l’eau à la bouche du public, c’est à Donaldzie Théodore, pianiste professionnelle et vocaliste - qui travaille parallèlement sur un album avec son groupe « Vwalib » -, de gravir la scène de la Fokal.

Joviale, Donaldzie nous gratifie d’un solo de piano sur des airs très jazzy.

Sur des applaudissements nourris qui saluent cette première prestation, elle introduit le slameur Beo dans son texte « Salut chérie ».

Le texte parle d’amour, dans des mots saccadés et qui prennent forme sur les accords des musiciens qui l’accompagnent dans sa performance.

Élégant - dans sa chemise bleue, au long col, qui rappelle le look des grands chefs de l’armée indigène, et un jean, qui épouse ces grosses bottes noires -, Beo donne à apprécier un dialogue entre une fille et son père.

Sur ce morceau, le public prend beaucoup de plaisir à écouter le clavier de Donaldzie Théodore imiter une flûte. La transition est faite de manière rapide.

C’était au tour de Rutshelle Guillaume d’interpréter une chanson au titre très poétique « mwen grangou lanmou ».

L’artiste est très à l’aise sur scène. Elle chante, de sa puissante voix qui rappelle, dans ses inflexions et ses variations, celle de la diva Emeline Michel. L’influence vocale de cette grande dame de la chanson haïtienne est présente dans les performances de Rutshelle, comme chez beaucoup d’autres artistes de sa génération.

Encadrée par une équipe de musiciens de carrière, Pierrot Petit (batterie), Jean Philippe Augustin (basse), Gliffood Voltaire (guitare), le maestro de cette équipe, plus connu sous le nom de Clifford, et le percussionniste « Kebyesou », elle a su communiquer, depuis ce premier morceau, son énergie au public.

Donaldzie revient dans « An n fete ».

Au cours de l’exécution de ce morceau, Anie Alerte Joseph souhaite bon rétablissement à Triple J, absent à cette première performance de Vwalye, tout comme à la conférence de presse du 8 juin 2013, pour des raisons de santé.

L’interprète de « Lè yon fanm damou » aux côtés du groupe Zatrap, représentant des Gonaïves à l’une des éditions de Digicel Stars, est en train de mixer une version revue et corrigée de sa chanson « Ti sentaniz » inspirée du « lodyans » de Maurice Sixto, en duo avec BIC.

D’une musique à l’autre, on découvre la passion des jeunes artistes et surtout leur talent de compositeurs ; En témoigne la chanson intitulée « Nanm » d’Anie Alerte Joseph, vice-championne de Digicel Stars en 2008.

Composition inspirée et profonde, « Nanm » dénonce, avec acharnement, le déboisement (auquel Haïti fait face) et vante les bienfaits des arbres et de leurs qualités guérisseuses.

Après cette interprétation d’Anie, Beo reprend du service et fait jaillir un peu de lumière sur des notes très blues. Le slameur laisse couler son flot.

Place à la musique. En solo ou en duo.

On retiendra le duo Rutshelle et Donaldzie, dans l’interprétation de « Mwen renmen renmen », qu’elles ont coécrit dans le cadre de ce projet.

On retiendra aussi la performance réussie d’Anie, dans un medley de musiques traditionnelles allant de « Solèy » à « Peze kafe ». Ses prouesses vocales et ses commentaires, empreints d’humour, ont fait le plaisir de l’assistance.

Le spectacle s’est refermé avec « Kite m kriye », une chanson à succès de Rutshelle Guillaume, un texte écrit par la comédienne et journaliste Gaëlle Bien-aimé.

Appréciations du spectacle

Soirée réussie, somme toute.

Mais des observateurs peuvent se demander en quoi ce projet est nouveau et diffère des autres, déjà réalisés dans le secteur.

Est-ce que le fait de réunir des talents, en les faisant travailler avec des professionnels aguerris, suffit pour renforcer ce secteur, qui fait face à de multiples difficultés ?

Faut-il penser à structurer le secteur ou accompagner quelques artistes ?

Sur quelles bases d’ailleurs ces artistes ont-ils été choisis ?

En ce qui a trait à la direction artistique, beaucoup de choses se révèlent un peu approximatives.

Pourquoi le slameur Beo est-il resté cloué comme un pantin, au fond de la scène, comme un vulgaire spectateur ?

Pourquoi n’est-il pas rentré en coulisses, après s’être produit, pour revenir, une fois son tour arrivé ?

Les instrumentistes ne pourraient-ils pas porter des créations vestimentaires de Gaëlle Nérette, comme c’était le cas pour les interprètes ?

L’orchestration était à la hauteur de l’événement.

Les arrangements, par moment, nous emmenaient dans un certain mimétisme.

La qualité sonore était relativement bonne, mis à part que le slameur Beo n’arrivait pas à nous faire vivre toute la ferveur de sa performance, en raison de la sonorisation qui noyait son verbe à chaque fois. [jwp pj gp apr 10/07/2013 17 :00]

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Cette chronique est produite dans le cadre du programme de production et diffusion d’informations multimédia pour une meilleure appréciation des activités culturelles en Haïti. Il est mis en place par le Groupe Medialternatif et Caracoli, institutions impliquées dans la communication sociale et la promotion culturelle, avec le soutien de la Fondation de France et de la Fondation Culture Création à travers le programme FIL Culture.

Depuis octobre 2012, AlterPresse (agence en ligne du Groupe Médialternatif) et Caracoli éditent un agenda culturel hebdomadaire. Agenda et compte rendu sont adaptés pour alimenter une chronique radio qui est diffusée sur cinq stations : Radio Kiskeya (Ouest), Radio Express et Radio Jacmel Inter (Sud-est), Radio Paillant Inter et Radio PSG (Nippes).