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Haïti-Rép. Dominicaine : Le commerce haïtiano-dominicain en chiffres


dimanche 7 juillet 2013

Débat

Par Joseph Harold Pierre *

Soumis à AlterPresse le 5 juillet 2013

L’interdiction imposée par l’État haïtien d’importer des œufs et des poulets de la République Dominicaine a ravivé le nationalisme des deux côtés de la frontière.

Le sentimentalisme a atteint son paroxysme : les invectives ont fusé de partout. L’ex-président Hipolito Mejia, se faisant porte-étendard de l’orgueil dominicain, a rappelé aux Haïtiens les bienfaits de ses compatriotes à leur égard, tout en les traitant d’ingrats. Contre cette fièvre du nationalisme, pas même le cardinal Lopez Rodriguez, la plus haute autorité de l’Église catholique sur l’ile, n’a été immunisé, car il eut à déclarer que « Haïti fait passer la République Dominicaine pour ridicule (« mojiganga ») devant la communauté internationale ».

Quant aux Haïtiens, leur riposte ne s’est pas fait attendre. Certains ont souligné l’arrogance et l’hypocrisie dominicaine, et crié haut et fort qu’Haïti est souverain et qu’il ne revient pas à ses voisins de lui dicter une quelconque politique étrangère.

Face à la contagion hâtive de cette fièvre nationaliste, beaucoup plus dangereuse que les grippes aviaire et H1N1, comme l’a tristement montré l’histoire de l’humanité, je me propose d’apporter quelques éléments pour un débat fructueux entre les leaders d’opinion des deux pays, et susceptibles d’améliorer les relations bilatérales, si elles sont prises en considération par les deux États.

Mes réflexions comprendront quatre dimensions fondamentales des relations haïtiano-dominicaines : économique, politique, diplomatique et anthropologique, et seront communiquées par une série d’articles.

Mes publications commencent par l’aspect économique, non qu’il soit le plus important pour saisir les enjeux des relations, mais parce qu’il est l’élément détonateur de la dernière vague conflictuelle que vivent les deux pays. Avant de présenter ma position sur la crise des œufs et des poulets, ou sur la possibilité d’un accord de libre échange entre Haïti et la République Dominicaine, je juge opportun de dresser un tableau général du commerce haïtiano-dominicain.

L’embargo imposé à Haïti, suite au coup d’État de 1991, a favorisé d’intenses relations commerciales entre les deux parties de l’ile, vu que la République Dominicaine était le seul pays ou Haïti pouvait s’approvisionner.

En 1996, l’année de la fondation de la commission mixte bilatérale, Haïti importait US$ 25 millions de produits dominicains, alors que ce chiffre allait presque tripler en 5 ans pour atteindre USD 72 millions en 2001.

Pendant les 7 dernières années, la République Dominicaine a exporté plus de 70% de ses produits à ses trois principaux partenaires qui sont les États-Unis, Haïti et le Porto Rico.

En 2012, les États-Unis, en première place, ont reçu US$ 3.5 milliards des exportations dominicaines, soit environ 47% du total ; Haïti en a acheté US$1.14 milliard correspondant à 15% du total et 30% de nos importations, et Porto Rico, US$ 482 millions (voir graphique 1).

Il est bon de souligner que les exportations formelles d’Haïti vers la République Dominicaine sont de l’ordre de dix millions de dollars annuels, bien qu’on ait atteint conjoncturellement la barre des US$ 60 millions en 2007 et 2008.

L’idée, qu’Haïti n’est devenue le second partenaire commercial de la République Dominicaine qu’à partir de 2008, est bien fausse pour n’avoir pas tenu compte des échanges informels, échanges qui sont tout aussi importants que le commerce formel, et que j’ai pu comptabiliser à partir d’une étude que j’ai réalisée pour l’Université Pontificale Mère et Maitresse (PUCAMAIMA).

En 2006, si les exportations formelles dominicaines vers Haïti (US$ 301 millions) n’ont représenté qu’environ 60% de celles vers le Porto Rico, la somme des produits dominicains sur le marché haïtien – formels et informels – pour la même année, est estimée à US$ 894 millions, soit 1.75 fois les biens et services que les portoricains ont acheté à nos voisins.

En 2012, les exportations formelles dominicaines vers Haïti équivalent à 2.35 fois celles vers le Porto Rico.

Quand on tient compte de nos importations informelles, c’est-à-dire celles qui ne sont pas enregistrées et qui sont acquises soit par contrebande ou dans les marchés frontaliers, les produits dominicains en Haïti sont 3.63 fois ceux en Porto Rico pour la même année (voir graphique 2).

Ces données prouvent qu’Haïti a toujours été le second partenaire commercial de la République Dominicaine et que le commerce bilatéral a connu un grand essor au cours de la dernière décennie.

A cela il faut ajouter que les croissances des exportations dominicaines vers Les États-Unis, le Porto Rico et Haïti sont 2%, 0%, et 12% (transactions formelles et informelles) respectivement, ce qui renforce l’idée de l’importance du marché haïtien pour les Dominicains, lequel reçoit une part chaque fois plus grande de leurs produits destinés vers l’extérieur.

Le marché haïtien est important pour l’économie dominicaine pour plusieurs raisons. La balance commerciale du pays accuse des déficits de l’ordre de 20% de son PIB (beaucoup moindre de celle d’Haïti déficitaire jusqu’à 30% de son PIB).

Or, Haïti est le seul pays avec lequel les Dominicains aient une balance commerciale non déficitaire ; ce qui lui permettra de diminuer ses énormes pertes face aux États-Unis et, dans une moins large mesure, face au Porto Rico.

De plus, les marchés binationaux, comme l’ont affirmé Dilla Alfonso & De Jesús Cedaño (2005), constituent "une soupape de sécurité pour les inefficiences de l’économie dominicaine, par l’écoulement de produits non compétitifs et parfois avariés (…), et qui ne seraient pas acquis par les consommateurs locaux". Les Haïtiens pourvoient un tiers (1 /3) des produits et gagnent entre 5% et 20% sur les ventes, alors que les Dominicains qui offrent les deux tiers (2/3) obtiennent des bénéfices oscillant entre 15% et 40% (Ibid.).

Il est bon de rappeler que ces marchés sont organisés en territoire dominicain, ce qui permet au secteur des services de ce pays – par exemple, les banques et les restaurants –surtout dans le cas de Dajabon, d’en tirer de grands bénéfices. Il en est de même pour les mairies qui prélèvent des taxes sur les vendeurs pour s’acquérir une place dans le marché, et les militaires qui, par leurs actions généralement illicites, soutirent de l’argent des Haïtiens.

Toutefois, ce qu’il faut ici retenir et qui est fort surprenant, est qu’Haïti a une beaucoup plus grande participation dans les marchés binationaux que dans les transactions formelles. Alors qu’on exporte en moyenne dix millions de dollars de façon formelle, les produits haïtiens dans les foires binationales s’élèveraient à plus de US$ 200 millions de dollars annuels (Pierre, 2012).

Les données, que j’ai présentées, mettent en évidence l’envergure des échanges commerciaux dans les relations haïtiano-dominicaines et soulignent, du même coup, l’importance des marchés binationaux, c’est-à-dire des transactions informelles.

Une chose est certaine : la République Dominicaine tire de très grands bénéfices de ces marchés.

Une lecture superficielle du tableau dressé porterait à croire qu’elle est le seul gagnant de ces échanges. Néanmoins, tel n’est pas le cas.

Prouver cette assertion déborde le cadre de ce présent article. Les arguments seront exposés au prochain texte sur le commerce des œufs et des poulets et la position que pourrait adopter le gouvernement haïtien pour le bien du peuple.

…………..

* M.A. ; M.Sc.
Prof. d’Economie à l’Université Pontificale Mère et Maitresse (PUCAMAIMA)
Prof. de Science politique à l’Université Ibéro-Américaine (UNIBE)
Contact : desharolden@gmail.com

Références
DILLA ALFONSO, Haroldo & Sobeida DE JESUS CEDANO (2005). De problemas y oportunidades : intermediación urbana fronteriza en República Dominicana. Revista Mexicana de Sociología 67, núm. 1, enero-marzo. Universidad Nacional Autónoma de México-Instituto de Investigaciones Sociales. México. 99-126.
PIERRE, Joseph Harold (2012). Caracterización de las exportaciones de República Dominicana a Haití (2000-2011) y Proyecciones (2012-2020). PUCAMAIMA, Santo Domingo.

 

 

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