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3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse : Être ou ne pas être un “chien de garde” en Haïti


vendredi 3 mai 2013

Reprise par AlterPresse du compte rendu d’un débat qui a eu lieu en février 2013 à la FOKAL, avec la participation, entre autres, de Gotson Pierre, Coordonnateur du Groupe Médialternatif [1]

Le samedi 16 février, Verite sou tanbou accueillait à FOKAL la projection du très bon documentaire de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, « Les Nouveaux chiens de garde ». Le titre fait référence au livre de l’écrivain français Paul Nizan, « Les Chiens de garde », publié en 1932 pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s’imposaient en véritables gardiens de l’ordre établi. Il fait également référence au livre de Serge Halimi, « Les Nouveaux chiens de garde », qui remplace « philosophes » et « écrivains » de l’époque de Nizan par « journalistes », « médias » et « experts » de l’ère médiatique d’aujourd’hui. Ce film pose la question de la collusion entre les médias et les pouvoirs économiques et politiques et démontre de façon ludique le spectacle de la fabrique de l‘information, qui tend à nous faire croire que la pléthore de médias existant aujourd’hui en France reflète une diversité de points de vue. Il n’en est rien : quelques grands groupes industriels sont derrière cette mosaïque de façade ; les journalistes vedettes vendent leur image de neutralité à de grandes firmes pour des sommes indécentes ; et les mêmes grands experts en économie qui défendent le modèle capitaliste dominant se succèdent sur les plateaux de télévision pour donner une caution scientifique à tout cela, sans dire au passage qu’ils siègent tous dans les conseils d’administration de grandes entreprises. Suite à la projection du film, Ary Régis, professeur en communication sociale à la Faculté de Sciences humaines (FASCH) de l’Université d’Etat d’Haïti, Gotson Pierre, directeur du Groupe Médialternatif et Jane Regan du consortium d’investigation journalistique Ayiti Kale Je et professeur à la FASCH également, sont venus commenter ce film en regard de leur expérience du terrain haïtien. « Ce film nous met devant de nombreux défis, commentait Gotson Pierre. Comment faire face à la situation sur le terrain tous les jours et trouver les réponses et les comportements appropriés en réponse à cette critique de l’indépendance des médias et des journalistes ? »

Entre le marteau et l’enclume

Très peu de grands médias sont aujourd’hui uniques (1) et les médias haïtiens n’en font pas l’exception. Selon Gotson Pierre, le phénomène va même plus loin : « de plus en plus de businessmen qui n’ont au départ aucun rapport avec ce métier investissent et ouvrent leurs médias. Certains, qui n’utilisent pas leur fréquence, la revendent à d’autres alors que c’est un bien public. Le monde publicitaire est très concentré : il y a les banques, les compagnies de télécommunication, les concessionnaires de voiture. En fait, vous avez quelques grandes entreprises qui dominent le marché. Les agences publicitaires qui distribuent les publicités dans les médias sont également de plus en plus concentrées et ont beaucoup d’influence sur les médias. On observe beaucoup de complaisance dans des conférences de presse qui sont réalisées pour lancer des produits commerciaux. Si D… lance un produit, le journaliste est là pour donner la parole au chef de communication et tout cela passe comme de l’information. Cela ne veut pas dire que la firme contraint les journalistes directement pour qu’ils assistent à la conférence de presse, mais l’invitation est faite avec insistance et personne ne veut prendre le risque de perdre D… qui domine le marché publicitaire. Quand vous voyez un gros titre, il faut se questionner pour savoir si c’est une information ou une publicité ». Selon Ary Régis, « il faut aussi rappeler que l’Etat n’a pas ici de subventions pour les médias, où les taxes des citoyens servent à soutenir la presse et son rôle de service public ». L’enseignant pose dès lors la question : « Comment un média peut fonctionner avec ces sources de revenus et maintenir son indépendance ? Je pense que c’est possible, a-t-il répondu. On peut diversifier ses revenus. Ce qui fait la force d’un média, c’est aussi sa popularité, c’est l’acceptation du public. »

Selon Jane Regan, « parfois les directeurs ont une bonne volonté de couvrir la réalité et les intérêts des exclus, qui vont souvent à l’encontre des intérêts dominants. Un article va passer, mais ensuite le journal va se faire rattraper en recevant un « droit de réponse » (2). Ayiti Kale Je a vécu cela avec l’article sur le projet Phoenix. L’article était basé sur des faits. Il y avait une toute petite erreur, qui n’était pas une erreur de fond. Le « projet Phoenix » a ensuite envoyé un long texte au Nouvelliste. Dans un sens, le directeur du journal veut faire quelque chose d’équilibré en leur donnant la parole. Mais ce n’est pas équilibré à partir du moment où nous faisons face à un standard de vérification, ce qui n’est pas le cas de la firme qui fait de la communication ».

Reconstruire sa légitimité

Au niveau des journalistes également, la pression se fait sentir. « Beaucoup de journalistes sont envoyés sur le terrain sans frais de transport, etc, ce qui les met à la merci des gens de pouvoir, rappelle Ary Régis. Sont-ils alors un quatrième pouvoir ou un instrument du pouvoir ? ». Pour Gotson Pierre, « le problème est aussi que beaucoup de gens voient le journalisme comme un tremplin vers d’autres métiers ou pour trouver des avantages qui sont illicites ». La logique du réseau social influence également la façon dont on fait de la radio en Haïti, c’est un des risques de ce métier qui place sans cesse le journaliste au cœur des échanges. Mais « ces derniers temps, dans les émissions d’information, on entend de plus en plus souvent dire par les présentateurs « Untel, c’est mon ami » ou encore « avant de rentrer en studio, je discutais de cela avec lui, mais je ne vais pas venir dire cela ici », illustre Gotson Pierre. Comme le rappelait également Jacques Desrosiers, secrétaire général de l’Association des journalistes haïtiens, présent dans la salle, « ici, les journalistes ne vendent pas leur image publiquement comme le documentaire le montre en France, mais cela arrive souvent sous la table ».

C’est dans l’éthique et la déontologie que le journaliste trouve sa légitimité. « Il doit montrer son indépendance, économique, politique, y compris des secteurs dont il peut se sentir proche, expliquait Gotson Pierre. Le jour où cette indépendance est affectée, le journaliste perd sa crédibilité. L’indépendance, c’est quand le journaliste ou le média ne prend aucun ordre d’un autre secteur quel qu’il soit, quand c’est lui qui a le contrôle éditorial. Cela ne signifie pas neutralité ou objectivité. On observe que dans le monde entier, il y a une érosion de la confiance envers les journalistes, car ils ne remplissent pas leur rôle. Le monde de l’information est devenu plus complexe, et cette confiance, les journalistes doivent travailler encore plus pour la conserver. »

Tous à la même source ?

La multiplication des médias n’entraine pas automatiquement une augmentation de la qualité et de la diversité de l’information. En Haïti, la multiplication des médias dans les années 90 n’a pas mené à une plus grande diversité de l’information à laquelle on aurait pu s’attendre. C’est une situation que l’on retrouve à travers le monde. « Il est rare de trouver des thèmes qui sortent des schémas circulaires », explique Gotson Pierre. « Où les salles de nouvelles en Haïti trouvent-elles leurs sources d’information au niveau international ?, questionnait Jane Regan. Avec Ayiti Kale je et les étudiants de la faculté des Sciences humaines de l’UEH, elle a réalisé une étude sur huit médias. « Tous vont chercher leurs informations au même endroit : ce sont les grosses agences comme l’Agence France Presse, Reuters et Associated Press, explique-t-elle. En n’étant pas proactifs dans la recherche d’autres sources, plus alternatives, les médias jouent les chiens de garde du système dominant. » Cependant, alors que le film démontre à quel point seuls les économistes qui défendent le modèle capitaliste actuel apparaissent dans les médias français et sont tous d’accord entre eux tout en faisant semblant qu’il y a débat, « dans un certain sens, à ce niveau, les choses sont mieux ici, rappelle Jane Regan. S’il y a un groupe d’économistes qui interviennent plus souvent, Camille Chalmers de la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda) intervient régulièrement dans les médias. Aux Etats-Unis, il serait peut-être dans les médias communautaires, alternatifs, mais pas dans les gros médias ».

De l’autocensure à la censure

« Quand on prend la situation haïtienne, on voit également que ce ne sont pas uniquement les entreprises mais aussi l’Etat, le gouvernement qui a un impact sur les médias, rappelait Ary Régis. L’Etat a beaucoup de publicités. Aussi, des chèques sont émis par des structures de l’Etat qui permettent à certains journalistes de fonctionner. Ces derniers temps, beaucoup de journalistes sont impliqués comme porte-paroles, responsables de communication, démarcheurs pour différentes instances de l’état. Ce sont des pratiques très courantes. Il y a aussi des médias qui sont carrément les têtes de pont de l’actuel gouvernement, qui vont jusqu’à contrecarrer d’autres médias par rapport à des critiques ou des commentaires qu’ils pourraient avoir par rapport à l’état. Selon Ary Régis, « on repasse aujourd’hui de l’autocensure à la censure, avec une action directe sur les journalistes ou les médias. Il faut pouvoir parler de l’insécurité juridique dans laquelle sont les journalistes, l’impunité… ces jours-ci, nous voyons que cette insécurité augmente de façon active ». « Les pressions que le pouvoir exerce commencent à avoir des résultats, ajoute Gotson Pierre. Certains commencent à opérer la censure. Des émissions enregistrées sont coupées en onde ; certains programmes ne sont pas rediffusés. N’oublions pas que cette année, nous allons avoir des élections capitales pour le pouvoir. »

Les médias comme miroirs

Les médias n’évoluent pas en dehors du contexte politique et économique de la société. « Les scandales se succèdent et les gens semblent devenus indifférents. Les médias ne vont pas changer les choses seuls, ni réinventer la société. Ils ont besoin que les institutions jouent leur rôle. Tant que nous aurons une société qui reste indifférente à ce que disent les médias, que ce soit vrai ou faux, il sera difficile d’atteindre une qualité de l’information plus élevée. Les citoyens ont un rôle à jouer, ils doivent prendre conscience de l’enjeu des médias, pour qu’ils jouent leur rôle par rapport à eux, qu’ils puissent dire aux journalistes, ‘Attention, nous sommes là’ ! Ils le disent dans le film : la question des médias est une question politique essentielle. Si les citoyens ne prennent pas conscience que la question des médias est au centre de l’avenir d’Haïti, nous sommes foutus. Il faut montrer que nous sommes attachés au processus démocratique que nous essayons de construire depuis une 20 aine d’années », a conclu Gotson Pierre.

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(1) Dans le sens où ils ne font pas partie d’un groupe de médias

(2) Selon le code de déontologie des médias et des journalistes d’Haïti, en son article 10 qui traite du « Droit de réponse et rectification des informations erroné » : « Toute erreur au nioveau de l’information doit 6etre rectifiée le plus rapidement possible. Les personnes injustement mises en cause, ont droit à la réparation par le droit de réponse. Le droit de réponse ne peut s’exercer que dans l’organe qui a publié l’information contestée ».