Regard

Regard (Chronique hebdo)

Haïti/Cneh : la longue marche !


mardi 16 avril 2013

Par Roody Édmé*

Spécial pour AlterPresse

La Confédération Nationale des Éducateurs Haïtiens (Cneh), ci-devant Confédération des Enseignants est née avec la « démocratie » haïtienne. Le 13 avril 1986, trois mois après la chute de la maison Duvalier : lors d’un congrès historique à Léogâne, des représentants de fédérations régionales donnèrent naissance à une confédération nationale d’enseignants résolue à se mobiliser pour changer la condition enseignante, mais aussi et surtout apporter sa pierre à la construction de l’État de droit.

Très vite, les premiers dirigeants de la Cneh comprirent qu’il fallait se joindre à d’autres secteurs organisés de la société civile pour former un regroupement associatif. La Confédération cherchait ainsi à établir un lien historique avec le passé du mouvement syndical haïtien qui, au début des années 60, travaillait dans une perspective unitaire.

Seulement la conjoncture avait changé, si dans le passé il s’agissait d’une « union sacrée » face à une dictature aussi brutale que sophistiquée dans son fonctionnement totalitaire ; en 1986, il fallait non seulement sauvegarder les acquis du 7 février 1986, mais surtout reconstituer le tissu social haïtien mis en lambeaux par de longues années de pratiques étatiques autoritaires, et une culture politique basée sur les liens communautaire et clanique peu préparée à jouer le jeu institutionnel.

La Confédération opta pour le choix stratégique de la mobilisation permanente mais modérée. Consciente qu’il fallait dans une société éclatée, construire la confiance, accompagner les rares tentatives d’institutionnalisation, bâtir un prestige qui lui donnait un pouvoir de convocation, tout en évitant le piège de sombrer dans le tout politique !

C’est ainsi qu’en plus d’établir une plate-forme de négociation avec l’État, la Cneh réussit dans une démarche persuasive à jeter le pont du dialogue avec un secteur privé de l’éducation. Certains directeurs d’écoles privées à l’esprit ouvert comme le regretté Emmanuel Buteau, Marc Anthony Alix, Pierrot Riché et tant d’autres, souscrirent sans préjugés à la démarche de mise en place de la première convention collective avec le secteur privé.

La Cneh se trouva aussi à l’avant-garde avec la Centrale Autonome des Travailleurs Haïtiens (Cath), la Centrale des Travailleurs Haïtiens (Cth) et l’Organisation Générale Indépendante des Travailleurs Haïtiens (Ogith) au sein d’un secteur syndical qui avait commencé un dialogue fructueux et historique avec l’ensemble du secteur privé à travers la chambre de Commerce et de l’Industrie et l’Association des Industries d’Haïti (Adih).

La Confédération a toujours fait de la transformation des conditions socio-économiques des enseignants la pierre angulaire de son combat, mais elle a beaucoup travaillé à organiser et à développer au sein de ses membres le concept de formation permanente.

En témoigne un nombre incalculable de séminaires de formation pédagogique et syndicale, tout au long de ces deux décennies.

Le tour de force, dans un pays connu pour « son insoutenable légèreté institutionnelle », a été ces longues années de stabilité non contrariées par des ruptures intempestives, des désaccords publics, et autres éclats à fragmentation, qui, trop souvent, viennent obscurcir notre horizon associatif.

Ces grands chantiers de la démocratie haïtienne furent interrompus par le coup d’État de septembre 1991.

La montée d’un secteur démocratique organisé avait paniqué un vieux système peu habitué à la contestation, et certaines maladresses d’un secteur politique émergent avaient achevé de mettre au rouge tous les voyants lumineux d’un État prédateur, qui n’attendait qu’un prétexte pour tordre le cou à une expérience démocratique aussi jeune qu’inexpérimentée.

Le système réagit brutalement en actionnant ses contre feux habituels à travers des initiatives aussi énergiques que sanglantes de ses officiers traîneurs de sabre.

Ce fut la débâcle, le départ massif de dizaines de leaders syndicaux et d’associations populaires, qui n’avaient rien de commun avec les dérives qui par la suite devaient plomber le secteur populaire dans son ensemble.

La Cneh survécut aux aléas de nos conjonctures troublées.

Aujourd’hui, elle a 27 ans……et continue de cheminer aux côtés d’autres associations qui l’ont rejointe sur le front de l’éducation.

Elle se prépare, trois ans après le séisme, à renforcer son institutionnalisation, sous la direction d’un Conseil confédéral dynamique et de sa principale leader : Lourdes Edith Joseph Delouis. Une militante qui a fait toutes ses ‘’classes’’ au sein de la Confédération.

La prochaine étape est la construction d’un local, digne de ce nom, pour abriter une organisation qui a l’âge de la jeune démocratie haïtienne.

C’est aussi et surtout une lutte de longue haleine pour une éducation publique de qualité, selon un credo longtemps affirmé, mais renforcé lors du dernier congrès confédéral.

Un salut spécial aux fondateurs et fondatrices de cette structure nationale qui n’aura pas démérité et qui peut revendiquer, à juste titre, une humble, mais constante place dans l’édification d’une démocratie qui ne finit pas de naître.

* Enseignant, éditorialiste