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Monnaie, économie et pouvoir en Haïti (deuxième de quatre parties)


jeudi 11 avril 2013

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 6 avril 2013

B. Les guerres de monnaie

Nous assistons aujourd’hui à des guerres de monnaie qui ont leur origine dans la sous-évaluation d’une monnaie par rapport à une autre, soi-disant pour promouvoir le commerce. Le marché des devises ou le marché des monnaies est un marché fondamental dans l’économie. Par exemple, au cours des sept dernières années, le gouvernement chinois est intervenu chaque année sur le marché des changes et a dépensé en moyenne un milliard de dollars par jour pour empêcher la monnaie chinoise (le renminbi) de se valoriser. Des signes évidents de la volonté des Chinois de changer les « règles du jeu » monétaire international se multiplient. La Chine finance plus de projets en Afrique que la Banque mondiale et ces projets sont financés en renminbi.

Depuis 2011, le commerce sino-japonais se fait avec des renminbi et des yen au lieu de dollars. La proposition de faire du renminbi une monnaie de réserve internationale avec convertibilité totale à côté de l’euro et du dollar américain fait son chemin. L’objectif est d’arriver d’ici 2030 à ce que 30% du commerce mondial soit fait avec le renminbi au lieu de 8% actuellement. Chaque pays possède sa devise et la valeur de cette devise est cotée face à une autre devise d’un autre pays ou d’une zone de devise (ex l’euro). Par exemple, à un moment précis, l’euro valait 1,43 dollar américain.

La question monétaire est au cœur de la question sociale. Les deux premières puissances de la planète, les États-Unis et la Chine, s’accusent mutuellement de sous-évaluer leurs monnaies. Les pays européens avec l’euro et le Japon avec le yen agissent dans le même sens. On assiste donc à une guerre des devises prenant la forme de dévaluations compétitives, théoriquement interdites, et d’une grande volatilité des taux de change. Une situation qui affecte le commerce international, l’investissement et la croissance mondiale. Tout ceci pour dire que la monnaie est au cœur des questions qui concernent la planète.

« Les guerres de monnaie » réfère aussi bien au livre écrit en 2012 par James Rickards [1] qu’au best-seller écrit par l’économiste chinois Song Hongbing en 2007 (livre qui avait prédit la crise financière de 2008). Ce livre a été suivi en 2009 d’une autre édition dans laquelle il prévoit une monnaie unique dans le monde en 2024 et enfin en 2011 par une troisième édition dans laquelle il analyse la dépréciation du dollar américain. Au fait, la question de la monnaie est d’autant plus importante que notre monde est engagé dans une voie périlleuse dans laquelle le Japon, suivi par l’Angleterre et les États-Unis, puis certains pays européens, tentent de sortir de la crise actuelle par la création monétaire pure. La résolution des problèmes par la création monétaire à travers les banques centrales est devenue la panacée. La banque centrale européenne (BCE) n’en est pas exempte. Son astuce consiste à intervenir sur le marché secondaire en fournissant des liquidités aux banques privées.

Depuis la fin des années 1990, la masse monétaire s’accroit à l’échelle mondiale à un rythme beaucoup plus rapide que le PIB. Les contradictions du capitalisme ont créé une crise profonde, forçant les banques centrales à créer de la monnaie en stimulant le crédit, en finançant les déficits publics, en mettant des liquidités à la disposition des banques et du secteur privé. Les Japonais annoncent qu’ils augmentent leur projection d’inflation à 2% et dévaluent le yen en janvier 2013. La Reserve fédérale américaine continue d’acheter 85 milliards de bons chaque mois pour tenter désespérément de soutenir la croissance économique. Malheureusement, le dernier trimestre de l’année 2012 s’est soldé par un taux négatif. La guerre des monnaies continue.

Dans les années 1920, l’Allemagne a dévalué en 1921, la France en 1925, l’Angleterre en 1931, les États-Unis en 1933, la France et l’Angleterre en 1936. Le même phénomène se reproduit depuis 2007 avec les dévaluations de la livre sterling, du yen, du franc suisse, du dollar. L’Allemagne est la preuve qu’on n’exporte pas de marchandises à cause de la faiblesse de sa monnaie. L’exemple allemand montre que la solution porteuse réside dans le bas niveau des impôts pour les entreprises et le maintien de bonnes relations avec les syndicats. La situation est préoccupante, bien que nous en soyons encore aux escarmouches avec des banques centrales jouant le rôle de fantassins. Les marges de manœuvre se rétrécissent, comme l’indiquent les mesures prises par la Banque du Japon depuis la prise du pouvoir du premier ministre Shinzo Abe [2]. Le réaménagement du système monétaire international est plus que jamais impératif si l’on veut éviter une escalade de mesures allant de la prise en charge de la guerre monétaire par l’État, à la guerre commerciale, puis à la guerre tout court.

C’est la conclusion à laquelle les pays du groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) semblent aboutir après leur 5e réunion qui s’est terminée le 27 mars 2013 à Durban en Afrique du Sud. Avec 43% de la population et un quart du PIB mondial, les BRICS ont décidé de créer une banque de développement pour financer les infrastructures dans les pays en développement et un fonds de réserve monétaire ("Contingent Reserve Arrangement", ou CRA). Ces deux nouvelles institutions mettraient fin au monopole qu’ont la Banque mondiale et le FMI dans la gestion de l’économie internationale. Les BRICS ont les moyens de leur politique, car ils ont des réserves de change (4 400 milliards de dollars) pouvant financer les 300 milliards nécessaires à leur propre développement et à celui des pays émergents.

Sans doute la Chine est au centre de ce nouveau dispositif qui lui permet, entre autres, de sortir de son ancrage actuel. Avec 3 310 milliards de réserves de change, soit 75% des réserves des pays du BRIC, en décembre 2012 en grande partie en dollars américains, la Chine a intérêt à une autre monnaie stable car elle perd de l’argent chaque jour avec la baisse du billet vert. L’accession d’autres devises au statut de monnaie internationale de réserve est plus que jamais à l’ordre du jour. Une nouvelle étape est donc franchie dans la création du fonds de réserve obligataire permettant aux États de diversifier le placement d’une partie de leurs réserves de change. Une alternative aux bons du Trésor américain avec toutes les conséquences que cela implique sur le financement de l’économie américaine. Dans son rapport intitulé « Perspectives sur les risques des dettes souveraines en 2013 », l’agence de notation chinoise Dagong dit clairement : « le monde va de plus en plus chercher une monnaie autre que le dollar américain, l’euro, le yen et la livre sterling pour remplacer l’actuel système monétaire international [3]. »

C. La gourde haïtienne et le doublon espagnol

En ce qui a trait à la question spécifique de la monnaie haïtienne, l’interrogation de l’élève conduit à d’autres perspectives dont l’ordre symbolique qui se constitue autour du crédit et de la finance. Nous analyserons les agencements qui se font autour de la gourde et qui produisent des effets désastreux : politiques monétaires et financières inadaptées à la conjoncture ; taux de change et taux d’intérêt inadéquats ; effritement et déstructuration de la société. À entendre les marchandes d’eau clamer « Twa dlo pou yon dola ! » (trois sachets d’eau pour un dollar) sous un soleil de plomb avec un seau du précieux liquide sur la tête, on a un aperçu de la monnaie et de l’épaisseur des obstacles dressés par la mémoire et les habitudes. Éprises de vie, elles charrient la fiction du dollar haïtien qui vaut cinq gourdes. Un dollar virtuel qui tient tête aux pièces de monnaie de cinq gourdes de mauvaise qualité appelées « adoken ».

La gourde haïtienne a ses origines dans la colonie de Saint-Domingue. Ce sont les monnaies d’or des anciens colonisateurs espagnols, français et anglais qui continuent de circuler sous le gouvernement de Dessalines [4]. Après son assassinat, le gouvernement de Christophe, qui avait une meilleure administration fiscale que son adversaire Pétion, procéda à l’émission d’une monnaie d’argent métallique de 6, de 15 et de 30 sols en 1807 et 1808. Mais la livre anglaise fut aussi utilisée pour payer les soldats de l’armée [5]. Hubert Cole rapporte qu’après l’engagement de l’Écossais nommé Moore comme professeur de mathématiques à l’Académie royale, le roi Christophe demanda à son correspondant anglais Clarkson de lui trouver d’autres Écossais comme professeurs à qui il offrait un salaire de 250 gourdes par mois, soit 57 livres anglaises [6]. La circulation parallèle de différentes devises sur le sol haïtien était déjà chose faite. Dans l’Ouest, la livre fut aussi utilisée. Mais suite à la contrefaçon des pièces percées connues sous le nom « d’Haïti » qui envahirent le marché [7], le président Pétion décida de contourner l’action des faux-monnayeurs en créant le papier-monnaie le 8 mai 1813. La prochaine émission de papier-monnaie eut lieu en 1826 sous le gouvernement de Jean-Pierre Boyer. Ce fut une catastrophe dont les principes de base vont rester ancrés dans la classe politique haïtienne. Cette monnaie de papier fut tellement décriée que le gouvernement de Boyer décida de signifier au monde que lui non plus n’avait pas confiance en elle. D’où la loi du 14 juillet 1835 qui dispose :

Article 1. Seront désormais payés, en monnaie étrangère d’or ou d’argent, les droits d’importation établis au tarif des douanes sur les marchandises et produits étrangers introduits en Haïti.

Article 2. La piastre forte d’Espagne servira de base pour l’évaluation des autres monnaies.

Une cacophonie sans pareille régna dans les finances haïtiennes avec la piastre espagnole, encore appelée gourde espagnole, qui valait cinq francs ou cent sous. Cette gourde espagnole était inscrite dans le budget et était additionnée à la gourde haïtienne qui ne valait que 40 sous [8]. Tout le calcul était ainsi faussé en mélangent les gourdes espagnole et haïtienne. Pour pouvoir crier pauvreté et ne pas payer le solde de 120 millions de francs de la dette de l’indépendance de 150 millions de francs qu’il venait de contracter, Boyer utilisa ce stratagème indiquant Haïti n’avait pas d’argent pour régler cette dette. En effet, la procédure frauduleuse donna des résultats et la France finit par accepter de diminuer la dette de l’indépendance de moitié, soit de 120 millions de francs à 60 millions de francs en 1838. Rappelons que pour payer le premier versement de 30 millions, Haïti avait dû contracter un emprunt auprès des banquiers Rothschild et Lafitte en France au taux de 80% à l’émission (les prêteurs gagnant immédiatement 6 millions) et au taux d’intérêt de 6%.

La roublardise utilisée par le gouvernement de Boyer est du domaine de la phusis (nature). C’est le tout bèt jenin mode (celui qui se noie s’accroche à toutes les branches) en créole haïtien. Le malheur est que la phusis soit devenue nomos (institution). L’exception de roublardise est devenue la règle, au point de se rouler soi-même dans la farine. La mesure prise de faire payer les droits de douane en gourdes espagnoles sera révoquée par la corruption. Les négociants français à travers leur consul Levasseur finirent par corrompre Inginac qui changea d’avis et, au lieu d’accepter des paiements de droits de douane en piastres espagnoles, accepta qu’ils soient payés par traites. Dans sa correspondance au ministre des Affaires Étrangères Louis Molé de la monarchie de Juillet, Levasseur déclare : « L’offre d’un moulin à égraisser le coton venu des Etats-Unis a fait les frais de la conversion. »

Levasseur est conscient de la marge de manœuvre qu’il a avec un peu d’argent pour acheter les consciences des Haïtiens. Dans la même correspondance, il écrit « Je ne pense pas que nous devrions être très prodigues avec des gens qui n’ont rien et pour qui notre peu doit être beaucoup … et par dessus tout de l’exécution du traité financier, il faudra en venir véritablement à faire la part du général Inginac, c’est-à-dire lui offrir en argent sonnant une somme un peu ronde dont l’effet sera d’autant plus efficace qu’il n’y sera point habitué […] une somme de 4 à 5 mille gourdes habilement placée nous vaudrait de gros intérêts [9]. »

En 1842, Boyer devait finalement accepter de faire un retrait partiel du papier monnaie au taux de 16 gourdes espagnols pour 50 gourdes haïtiennes [10]. Double escroquerie car, « incapable de distinguer les vrais des faux billets, il remboursa aussi les faux billets, et en monnaie forte [11] ! » Le taux de change de la gourde par rapport au franc français, à la piastre espagnole, à la livre anglaise ou au dollar américain n’a cessé de placer les exportateurs, mais aussi les cultivateurs, sur le qui-vive depuis l’indépendance de 1804. Tous dépendaient essentiellement du prix du café sur le marché international pour avoir les revenus nécessaires à l’achat des tissus (la colette ou gros bleu), des vêtements et d’autres articles de consommation importés. L’affaiblissement de la gourde haïtienne par rapport aux devises étrangères a été très tôt un sujet de préoccupation pour les libéraux haïtiens de l’époque. Dans le journal La Feuille du Commerce, ils écrivent la balle de colette achetée en 1836 avec l’équivalent d’à peu près 900 livres de café nécessite 1500 livres en 1842 six ans plus tard [12].

Cette observation judicieuse nous plonge au cœur de la problématique exposée par l’économiste Arghiri Emmanuel [13] plus d’un siècle après, en 1969, dans « L’échange inégal ». La même idée sera adoptée à cette époque par les tenants de l’école latino-américaine du développement avec Raoul Prebisch, Celso Furtado, etc. qui mettront l’accent sur la détérioration des termes de l’échange, expression qui fait référence aux variations du pouvoir d’achat des exportations. Malheureusement, la classe politique n’a pas su se retrousser les manches pour avoir une politique monétaire à la hauteur des enjeux. L’attention qui devait être accordée à la monnaie pour en faire un monitoring serré a plutôt été portée sur des questions secondaires de pouvoir personnel et nous en payons le prix aujourd’hui. La capacité d’anticipation a fait défaut, et les exigences du trésor public ont été les seuls éléments à dicter la politique monétaire.

L’anarchie de la politique monétaire fera dire à un observateur en 1850 :

« Haïti offre ce miracle de crédit d’un papier-monnaie ne reposant sur aucun gage métallique ou territorial, d’un papier-monnaie que le gouvernement émet à discrétion, qu’il se réserve de rembourser quand il lui plait, et aux taux qu’il lui plait, qu’il proclame d’ailleurs lui-même fausse monnaie en refusant de le recevoir comme droits d’importation et qui cependant, au bout de 20 ans, circulait encore pour un cinquième de la valeur nominale [14]. »

Selon la loi de Gresham [15], la mauvaise monnaie chasse la bonne. En effet, la monnaie métallique émise sous Christophe, Pétion et Boyer va disparaître graduellement au profit du papier-monnaie, comme ce fut le cas pour les assignats [16] en France. La valeur du papier-monnaie, qui était au pair avec la piastre forte espagnole, ne tarda pas à diminuer. En 1838, la circulation monétaire était de 3 millions de gourdes en monnaie métallique et 3,400 millions de gourdes en papier-monnaie. Cette masse monétaire sera en 1842 de 4,410 millions de gourdes, soit une émission annuelle de 300 mille gourdes, et alors, le doublon espagnol (équivalant à 5 dollars américains) s’échangeait contre 48 gourdes haïtiennes. La circulation monétaire augmenta à 8 millions de gourdes en 1848, puis au 31 décembre 1849 doubla à 15 millions de gourdes, répartis comme suit : 12,286 millions de gourdes en papier-monnaie, 214 mille en billon (cuivre) et 2,500 millions de gourdes en argent. (à suivre)

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* Économiste, écrivain

[1] James Rickards, Currency Wars : The Making of the Next Global Crisis, Portfolio Trade, 2012.

[2] John J. Hardy, « Guerres monétaires : entre mythe et réalité », Le Temps, Genève, 12 mars 2013.

[3] « the world will more actively look for a new currency other than the US Dollar, Euro, Japanese Yen and British Pound to replace the current international currency system. », Dagong, 2013 Global Sovereign Credit Risk Outlook, February 25, 2013.

[4] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, De 1811 à 1818, Tome V, p. 187.

[5] Vergniaud Leconte, Henri Christophe dans l’Histoire d’Haïti, Paris, Éditions Berger-Levraut, 1931, p. 218 et 235.

[6] Hubert Cole, Christophe : King of Haiti, London, Eyre & Spottiswoode, 1967, p. 254

[7] Robert Lacombe, Histoire monétaire de Saint Domingue et de la République d’Haïti, Paris, Éditions Larose, 1958, p. 54.

[8] Victor Schoelcher, Colonies étrangères et Haiti, (1843), Paris, Emile Désormeaux, 1973, p. 280.

[9] Jean-François Brière, Haïti et la France 1804-1848 : Le rêve brisé, Paris, Karthala, 2008, p. 256.

[10] Ibid, p. 282.

[11] Ibid, p. 262.

[12] La Feuille du Commerce, no. 13 du 27 mars 1842, p. 4.

[13] Arghiri Emmanuel, L’échange inégal, Paris, Éditions François Maspero, 1969.

[14] Robert Lacombe, Histoire monétaire, op. cit. p. 62.

[15] La loi de Gresham, du nom du commerçant et financier anglais Thomas Gresham (1519 -1579), constate que, lorsque deux monnaies se trouvent en même temps en circulation avec un taux de change légal fixe, les agents économiques préfèrent conserver la « bonne » monnaie, et utilisent la « mauvaise » pour payer leurs achats et s’en défaire au plus vite.

[16] Au lendemain de la révolution française de 1789, la monnaie fiduciaire était constituée par les assignats émis à partir des directives du député Talleyrand. Alors que la masse monétaire était de 2 milliards de livres, les émissions d’assignats atteindront un montant cumulé de 45 milliards de 1789 à 1796. Lire François Crouzet, La grande inflation, Paris, Fayard, 1993.