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La politique haïtienne : de charybde en scylla ?


mardi 8 juin 2004

Par Nancy Roc

Soumis à AlterPresse le 7 juin 2004

« Cent jours après la crise qui a chassé Jean-Bertrand Aristide du pouvoir, Haïti reste un esquif prêt à sombrer, avec ses 8 millions de naufragés à bord, tant jusqu’à ce jour ses prétendus sauveteurs ont failli à leurs missions. » L’analyse du journaliste français François Hauter du Figaro dans son édition du 17 mai 2004 est sans appel et tranche comme un scalpel : « Sur le plan intérieur, le premier ministre « de transition », Gérard Latortue, qui hérite d’un Etat en complète faillite, n’a marqué aucune rupture avec son prédécesseur : la pire violence urbaine continue de régner à Port-au-Prince, avec son cortège d’assassinats, de règlements de comptes et de rapts crapuleux. La reprise de l’activité économique en Haïti en est gravement compromise. M. Latortue, un technocrate des organisations internationales, homme rond et jovial, semble juger inutile de communiquer avec une population qui sort doucement de l’anesthésie dans laquelle le régime Aristide l’avait plongée. (Â…) Aujourd’hui, entre l’ignorance des réalités haïtiennes par une équipe gouvernementale largement composée d’élites émigrées depuis longtemps et la prudence de la communauté internationale qui veut savoir comment seront dépensés ses deniers avant d’accorder un sou, la situation des Haïtiens ne fait qu’empirer. » [1]

Lors de sa visite en Haïti ce mois-ci, Michel Barnier, Ministre Français des Affaires Etrangères a pourtant été explicite en déclarant : « c’est le sursaut de vos forces morales, le développement de vos institutions de droit, le rassemblement de vos volontés, notamment autour d’un calendrier électoral crédible et réaliste, qui seuls pourront relever le formidable défi auquel vous êtes confrontés : doter votre nation d’un Etat digne d’elle. » Le moins qu’on puisse dire c’est qu’on en est loin et doter Haïti d’un Etat digne de nous demeure un pugilat. « Si les hommes étaient assez malheureux pour ne s’occuper que du présent, on ne sèmerait point, on ne bâtirait point, on ne planterait point, on ne pourvoirait à rien : on manquerait de tout (Â…) », disait Voltaire. Et c’est exactement ce qui nous est arrivé. Pis : c’est ce qui continue de nous arriver par manque de prévision, de planification, de bonne gouvernance, de sursaut moral, du sens collectif du devenir d’une nation. La catastrophe nationale qui vient de frapper le Sud Est du pays après des pluies torrentielles causant plus de 1671 morts selon un bilan encore provisoire vient de nous le rappeler douloureusement. La répétition des mêmes schémas de médiocrité, lâcheté et perversité de la politique haïtienne nous entraînera-t-elle de charybde en scylla ? [2]

Un gouvernement de « pagaille »

« Rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter un pays », dit le dicton. Et pour cause ! Gérard Latortue est en train de le démontrer au détriment des urgences nationales. Sur la scène internationale, qu’il arpente comme un globe trotter, le Premier Ministre découvre que la réputation d’Haïti est à reconstruire patiemment. Si le chef de gouvernement a pu obtenir plus de 360 millions de dollars d’aide étrangère entre l’Union Européenne et les Etats-Unis, cette aide reste encore au stade des promesses car il n’a toujours pas présenté sa politique générale. L’impatience se fait déjà ressentir au niveau de la communauté internationale qui n’hésite pas à pointer du doigt la personnalité de Gérard Latortue : « Le nouveau premier ministre et son équipe ne connaissent pas le terrain », constate un diplomate sud-américain. « Latortue, ajoute un collègue européen, est un haut fonctionnaire sans éclat, il gaffe dès qu’il ouvre la bouche. Lorsqu’on lui dit que le riz est devenu très cher, il répond : mangez du maïs ou du manioc ! Il ne s’est jamais adressé aux couches populaires, ni même rendu dans la seconde ville du pays. » [3] Même son de cloche sur la scène locale et au sein de son gouvernement. « Le Premier Ministre est le gouvernement » nous a confié une source gouvernementale haut placée. « Il veut tout faire, tout vérifier, même la lettre de nomination d’un chauffeur doit être lue et approuvée par lui en personne » ajoute cet interlocuteur. Dans ces conditions et devant les urgences de la nation, comment espérer que le Premier Ministre s’atèle à l’essentiel ? A sa décharge, nous pouvons dire aussi que si les différents membres de son cabinet ne s’imposent pas, ils sont aussi coupables que lui de l’immobilisme irritant de l’équipe gouvernementale. La prudence de cette dernière frise déjà l’irresponsabilité. En effet, alors que le gouvernement réaffirme sans cesse sa volonté de combattre la corruption, son silence et inaction pourraient très vite devenir complices des grands dossiers qui entravent toujours la bonne marche de l’Etat : « avec la lenteur qui le caractérise, M. Latortue n’a même pas encore demandé la saisie des comptes bancaires d’Aristide. Pis : ceux-ci continuent d’être alimentés par les contrats léonins passés entre les sociétés nationales d’électricité ou de téléphonie et des fournisseurs américains qui ristournent des sommes considérables au curé défroqué, qui a obtenu l’asile politique en Afrique du Sud ! » dénonce Le Figaro. De son côté, le Miami Herald rapporte que le gouvernement et la Banque Centrale mènent des enquêtes autour de neuf allégations contre des autorités officielles et supporters du régime d’Aristide. Ces allégations concernent des contrats passés entre des entreprises privées américaines et la Téléco, l’aide financière de Taiwan à la Fondation Aristide et l’implication de Ira Kurzban, avocat et lobbyiste d’Aristide, dans des détournements de fonds au niveau international. Les autorités gouvernementales admettent que « cette bataille sera longue vu leur inexpérience en la matière, l’implication de compagnies privées (notamment dans le dossier Téléco) dont les vrais propriétaires sont inconnus, et l’état déplorable des états de compte du régime précédent qui peuvent empêcher de retracer qui a reçu des paiements et pourquoi » [4]. Pourtant d’autres dossiers ont été révélés par la presse haïtienne, chiffres à l’appui, notamment dans des contrats privés passés avec l’EDH. Où est la transparence gouvernementale ? En début de semaine, le gouvernement a annoncé avoir signé un protocole d’accord avec la compagnie Alstom Power Rental , basée à Miami , pour la fourniture de 30 mégawatts par mois qui seront produits à partir d’unités installées à Varreux pour une période de six (6) mois renouvelables. Dans quelles conditions ce contrat a-t-il été signé ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’appel d’offre ? Invité à réagir sur la signature de ce contrat, le Vice Gouverneur de la Banque Centrale, Philippe W. Lahens a confié au journal Le Nouvelliste dans son édition du 26 mai, ne pas avoir assez de détails. Il a précisé que la BRH ne donne pas de garantie pour ce contrat étant donné que l’institution bancaire n’est pas impliquée. « Il s’agit là d’un contrat qui a été négocié au niveau du gouvernement » a-t-il ajouté en souhaitant, qu’au nom du devoir de transparence, l’équipe gouvernementale puisse fournir tous les détails y relatifs [5]. D’autre part, des informations pertinentes indiquent que l’Etat continue de financer les activités des parlementaires contestés Lavalas mis à l’écart par l’accord politique du 6 avril entre le pouvoir, les partis politiques et la société civile. Interrogé par Radio Métropole sur ce dossier, le ministre Bazin était dans l’impossibilité de fournir une réponse précise et a promis de réaliser une enquête et de faire la lumière sur la question dans le meilleur délai. Selon certaines sources, les parlementaires contestés Lavalas continueraient de recevoir des fonds de l’Etat. Chaque sénateur reçoit mensuellement 60 mille gourdes répartis entre son salaire et ses frais de fonctionnement. Le Premier Ministre avait promis que l’adage haïtien qui veut que l’enquête se poursuive indéfiniment, ne serait plus applicable sous la présente administration. Aujourd’hui, mise au pied du mur, l’équipe gouvernementale se révèle incapable de trancher sur des dossiers brûlants de corruption. Rappelons que M. Latortue avait déclaré il y a près d’un mois qu’une liste de noms alliés aux détournements de fonds sous le régime précédent serait bientôt publiéeÂ…on l’attend toujours ! Si les différentes arrestations menées ces jours-ci contre d’anciens officiels du régime lavalassien et de sa police démontrent que le trafic de drogue est une page qui doit impérativement être tournée, la communauté internationale est particulièrement vigilante sur la lutte à mener contre la corruption. Un diplomate européen nous a confié son inquiétude face à des ’’nominations pas très catholiques’’ au sein de l’administration Alexandre/Latortue et a souligné que « la communauté internationale ne souhaite vraiment pas voir ressurgir les mauvaises habitudes installées depuis 50 ans en Haïti ». Ce diplomate note que « le Premier Ministre veut effectivement tout gérer lui-même et n’aime pas être contrarié. Certaines nominations peuvent constituer des signes inquiétants de népotisme et ne sont pas très positifs pour son image. La question est de savoir si la pagaille qui commence à caractériser ce gouvernement est faussement organisée ou non » a-t-il conclu.

Le gouvernement de la dernière chance

En attendant, d’autres pions, certains plus dangereux que d’autres, s’avancent sur l’échiquier politique et profitent de cette pagaille pour préparer leur terrain. Les anciens insurgés haïtiens du Front de Résistance nationale, qui avaient joué un rôle déterminant dans le départ de Jean Bertrand Aristide le 29 février, se sont constitués en parti politique dans le but avoué de conquérir le pouvoir par les urnes. Le FRN a annoncé qu’il présentera des candidats à tous les niveaux lors des prochaines élections. Le triumvirat habituel de l’ancien front, Guy Philippe, 36 ans, Winter Etienne, 40 ans, et Buteur Métayer, 32 ans, ont annoncé que le nouveau parti prendrait le nom de Front de Reconstruction Nationale (FRN), et deviennent respectivement secrétaire général, coordonnateur général et président du mouvement. L’annonce a été faite sur la place d’armes des Gonaïves le 18 mai, fête du drapeau national. La remise d’armes des ex-insurgés à la police nationale d’Haïti (PNH) était prévue à cette occasion mais a été annulée, les responsable du FRN affirmant que toutes les armes détenues par leurs ex-combattants civils avaient déjà été remises en mars lors de la visite du Premier ministre Gérard Latortue puis le 1er mai dernier. Au total, une cinquantaine d’armes auraient été remises mais la question du désarmement, alors que les troupes de l’ONU doivent remplacer celles des forces multinationales, reste encore sensible et non résolue. Un contrôle assorti d’une fouille de véhicule, celle de Buteur Métayer, à un barrage de militaires français portant leur appui à la PNH dans sa lutte contre l’insécurité, a provoqué la colère de deux des responsables du FRN. Buteur Métayer a estimé publiquement que les véhicules des chefs du Front sont connus et ne doivent pas être l’objet de fouilles des militaires français. N’est-il pas inquiétant de constater comme il est facile de retourner sa veste dans ce pays ? Du membre de ’’l’Armée cannibale’’ hier, on passe au futur politicien outré aujourd’hui. Cet exemple ne risque-t-il pas de se propager aux autres militaires démobilisés mais toujours armés à travers le pays ? Le 18 mai toujours, des membres de la Force Multinationale ont procédé à l’arrestation de sept (7) militaires démobilisés qui circulaient avec des armes lourdes dans les rues de la capitale. Ces anciens soldats portaient leur treillis militaire et ont été remis à la Police Nationale avant d’être placés en garde à vue au commissariat de Port-au-Prince. Le sergent Jean Baptiste qui a été arrêté en compagnie de ces anciens soldats était le responsable de la région du Plateau Central avant le déploiement des militaires chiliens de la Force Multinationale. L’arrestation de ces militaires a provoqué l’indignation de Guy Philippe qui, sur les ondes, a déclaré qu’il s’agissait d’une arrestation illégale car la Constitution haïtienne reconnaît l’existence des Forces Armées. Le ministre de la justice et de la sécurité publique, Bernard Gousse, a soutenu que la législation haïtienne interdisait le port de ce type d’armes révélant que Joseph Jean Baptiste et ses ’’amis’’, étaient en possession entre autres de T-65 et de M-1. Mais le plus étonnant a été le soutien direct du KID( Konfederasyon Inité Démokratik) d’Evans Paul aux militaires, pris de toute évidence, en effraction de la loi. Plusieurs questions peuvent être posées : Evans Paul recherchait-il une ’’base militaire’’ et populiste en envoyant une délégation de son parti demander l’élargissement des militaires arrêtés ? Le leader du KID qui a choisit de ne pas s’unir à la formation du grand parti socialiste haïtien pour pouvoir, selon toutes nos sources, se présenter comme candidat aux prochaines élections présidentielles, démontrerait-il déjà qu’il préfère faire cavalier seul et est prêt à toutes les alliances pouvant lui assurer, selon lui du moins, la victoire aux prochaines élections ? Qui trop embrasse, mal étreint, dit le dicton et Evans Paul paraît déjà bien gourmand Â…Si les partis politiques ont bien accueilli la formation du FRN, celui-ci suscite une certaine inquiétude parmi les observateurs politiques. « Quelque soit l’apport indispensable de Guy Philippe et ses amis à la chute de l’ex-dictateur, il est important que le Front s’adapte immédiatement aux principes, valeurs et règlements de l’Etat de droit sinon un glissement peut très vite se faire vers le traditionalisme politique haïtien », nous a confié Micha Gaillard, porte parole de la Convergence. Il précise que « laisser de côté les mécanismes de la démocratie représentative et participative pour retomber dans des pratiques d’utilisation de la force et des armes pour conquérir ou rester au pouvoir est très risqué. Le passé est trop récent pour ne pas le rappeler à nos compatriotes », a-t-il souligné.

Pourtant, il semble que les acteurs du mouvement ’’GNB’’ d’hier sont vite retombés dans l’immobilisme qui caractérise souvent la scène politique haïtienne et ont déjà oublié le passé récent. Tous les exemples que nous avons mentionnés, du gouvernement aux partis politiques en passant par la lutte des classes déclenchée une nouvelle fois et ouvertement par Osner Févry contre le Groupe des 184, démontrent que nous sommes toujours prisonniers des schémas et vieux réflexes archaïques qui rendent le terrain encore fertile au populisme. Les partisans de l’ex-dictateur l’ont compris et ont défilé ’’chimériquement’’ dans les rues de Port-au-Prince le 18 mai dernier, en arborant des maillots et des parapluies à l’effigie de l’ex-dictateur et prônant son prochain retour ! A ce sujet, il faut se rendre compte- à défaut de pouvoir rendre compte !- qu’Aristide n’attend qu’une victoire de John Kerry, candidat démocrate aux prochaines élections américaines pour enclencher sa machine infernale, financée par les fonds détournés à l’Etat haïtien, et acheter son retour en Haïti. Lorsque dernièrement, l’Ambassadeur américain, James Foley, a estimé qu’il était ’’dommage’’ que le parti Lavalas n’ait pas désigné de représentant au sein du conseil électoral provisoire (CEP), il ne croyait pas si bien dire ! Ce parti, sous instruction d’Aristide, n’adhèrera certainement pas au CEP car, en le faisant, ce serait admettre la légitimité du gouvernement de transition et, dès lors, Aristide ne pourrait plus prôner la thèse du kidnapping international pour exiger son retour.

Qu’on se le tienne pour dit : l’échec de l’équipe au pouvoir actuellement ne fera qu’ajouter du vent aux moulins populistes, qu’ils soient lavalassiens, militaires ou apparemment démocrates. Ce gouvernement est celui de la dernière chance pour tous et les politiciens ou acteurs traditionnels sont prêts à tout pour gagner leur bataille au détriment du pays. Serons-nous capables d’en faire autant pour le bien d’Haïti et forcer le gouvernement à redresser la barre ou la politique haïtienne nous entraînera-t-elle de charybde en scylla ? L’avenir répondra très vite à cette question, pour le meilleur ou pour le pire ! Espérons que la catastrophe écologique et humaine de ces derniers jours ne sera pas un prélude à une catastrophe économique et politique découlant de notre zombification légendaire.

Nancy Roc, le 28 mai 2004

[1François Hauter, Port-au-Prince s’enfonce dans la faillite, Le Figaro, 17 mai 2004

[2NDLR : Selon le bilan définitif émis par la Protection Civile, les inondations du 24 mai ont fait 1191 morts, 1184 disparus et 31.130 sinistrés

[3Ibid

[4Jacqueline Charles, Haiti investigating alleged corruption under Aristide rule, Miami Herald, mai 2004

[5Harold Saint Louis, BRH dit gare aux contrats mal négociés, Le Nouvelliste, mercredi 26 mai 2004