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Chavez et le monde


dimanche 17 mars 2013

Par Marcel Duret *

Soumis à AlterPresse le 17 mars 2013

En octobre 1999, après seulement 8 mois au pouvoir, le Président Hugo Chavez effectua une visite d’Etat au Japon. J’ai eu l’honneur de le rencontrer au Club des Correspondants Etrangers à Tokyo où il prononça un discours qui est resté gravé dans ma mémoire. En effet, il avait partagé avec le Corps Diplomatique et les journalistes la discussion qu’il avait eue le jour même avec l’Empereur Akihito du Japon qui lui avait posé la question suivante : “Comment un pays aussi riche en ressources naturelles comme le Venezuela peut-il accuser cette statistique désastreuse faisant état d’une population vivant, à 80%, en dessous du niveau de pauvreté ?” Tout en soulignant combien il avait apprécié le souci manifesté par sa Majesté l’Empereur, Hugo Chavez nous avouait qu’il ne s’était pas du tout attendu á une telle question.

L’Empereur avait touché du doigt le dilemme auquel le Président Chavez s’était trouvé confronté toute sa vie : la grande disparité qui existe entre les riches et les pauvres. Comment ça se fait que les ressources naturelles d’un pays ne bénéficient qu’aux élites ? Comment renverser cette tendance qui constitue une plaie qui ronge son pays depuis si longtemps ? Comment convaincre ces gens de la classe privilégiée de la société vénézuélienne qu’il est dans leurs intérêts que les droits fondamentaux de tous les vénézuéliens soient respectés ? Est-il acceptable que des compagnies étrangères contrôlent 95% de la réserve de pétrole de son pays ?

Le Président Chavez connaissait l’ampleur considérable de la tâche et savait qu’il faisait face à une grande résistance de la part de ceux qui ont toujours contrôlé le pays économiquement, politiquement et socialement. Mais sa détermination et sa ferme résolution à provoquer des changements drastiques pour le mieux dans la vie d’une grande majorité de vénézuéliens demeuraient inébranlables et se trouvaient renforcées jour après jour par le support inconditionnel du peuple en proie à la misère durant toute son existence.

Faisant référence au rôle de l’armée dont il avait le contrôle, le Président Chavez nous avait assuré qu’il passerait 15 jours á l’extérieur de son pays sans crainte d’un quelconque coup d’État, comme on en voit si souvent dans la région. Son armée, disait-il, est une armée qui participe activement et positivement au processus de changements pour les déshérités.

En pensant á Chavez, j’ai le souvenir d’un leader charismatique et sincère dont les paroles émanaient du plus profond du cœur. Sa diction parfaite n’était surpassée que par son habilité à articuler clairement et simplement la problématique de son pays qu’il aimait profondément.

Président Chavez voyageait avec un groupe d’hommes et de femmes d’affaires vénézuéliens. Paradoxalement, je me souviens d’une déclaration faite par l’un d’entre eux : “Il parle trop, nous devrions lui mettre un museau”. Quelle déclaration irrespectueuse vis-à-vis d’un président avec lequel vous voyagez ? Est-ce que ces supposés élites peuvent s’impliquer dans le processus de changement dont on a besoin pour faire du Venezuela un pays prospère et équitable pour tous ses citoyens ?

Comme je donnais la main au Président Chavez, il m’a dit qu’il se rendrait en Haïti bientôt. Parce qu’il y avait beaucoup de personnes en ligne à attendre pour le saluer, je regrette vraiment que nous n’ayons pas eu la chance de converser plus longuement.

Il a tenu sa promesse et a été reçu triomphalement et avec une allégresse spontanée. IL a surnommé les Haïtiens « anges noirs ». Et depuis son amour profond et inconditionnel pour Haïti et le peuple haïtien a pris une dimension nouvelle.

Voici les indicateurs clés qui montrent comment le Vénézuéla a changé depuis que le Président Hugo Chavez a été élu pour la première fois en 1999 :

J’étais chez moi quand le Vice-Président Maduro a annoncé que le Président Chavez venait de mourir. Quoique notre rencontre à Tokyo ait été très brève, j’avais jalousement gardé la mémoire de ce moment que j’ai passé avec le grand Hugo Chavez pendant son discours. J’étais attristé par cette perte prématurée.

Pendant toute la soirée et durant la nuit j’ai essayé de penser à l’impact que la mort d’Hugo Chavez aura sur Haïti ? Quel sera l’effet sur toute l’Amérique Latine et la Caraïbe ? Que deviendront les relations entre les Etats-Unis d’Amérique et Vénézuéla ?

Vendredi matin, le jour des funérailles de Chavez, je me suis réveillé d’un rêve que j’espérais devenir réalité : Président Obama est présent aux funérailles de Chavez.

Tandis que je me débattais pour différencier le rêve de la réalité, je me suis souvenu de la déclaration faite par le Président Obama en 2007 au cours de sa première campagne électorale, déclaration qui a été critiquée vivement par les républicains aussi bien que par les démocrates. C’était probablement la déclaration la plus importante faite par une proéminente figure de la politique américaine :

Question : seriez-vous disposé, au cours de votre première année d’administration, á rencontrer séparément, á Washington ou ailleurs et sans conditions préalables, les leaders de l’Iran, de la Syrie, du Vénézuéla, de Cuba et de la Corée du Nord, dans le but de raffermir les liens entre les Etats-Unis et ces pays ?

« Obama : Je le ferais. La raison en est que le fait de ne pas parler aux pays revient à les punir et que ceci renvoie à un principe ridicule qui a guidé cette administration. » (CNN/YouTube Democrat Presidential Candidate Debate, Charleston, SC, 7/23/07).

Président Obama a dit aussi : « Bien sûr, rien n’a changé en ce qui a trait à ma croyance que des pays forts et des présidents forts doivent parler à leurs ennemis et doivent parler à leurs adversaires. Je trouve beaucoup de déclarations du Président Ahmadinejad odieuses et je l’ai dit à plusieurs reprises. Et je pense que nous devons reconnaitre qu’il y a beaucoup d’États voyous dans le monde qui n’ont pas les intérêts américains à cœur. Mais ce que je crois aussi, comme l’a dit John F. Kennedy, ‘nous ne devrions jamais négocier dans la peur, mais nous ne devrions jamais avoir peur de négocier’ ».

Alors que toutes ces pensées me traversaient l’esprit, j’espérais que le Président Obama saisirait l’opportunité pour démystifier la mentalité de la guerre froide qui prévaut encore dans le monde ! J’espérais que le Président Obama libérerait le monde de cette division idéologique entre le socialisme, le communisme et le capitalisme et prendrait le risque, aux Etats-Unis, de rencontrer Chavez, ne serait-ce que dans son cercueil ! J’espérais que le Président Obama pour s’être libéré de cette “épée de Damoclès” de la réélection prendrait la décision courageuse de se retrouver parmi des leaders du monde qui ont eu maille à partir avec la politique américaine ! J’espérais……….J’espérais jusqu’au moment où j’ai fini par me rendre compte de ma naïveté, comme tout le monde avait caractérisé la déclaration du Président Obama en 2007. Eh bien, oui. Je m’étais laissé aller à rêver.

Pour sa générosité et son engagement à la cause des déshérités, le monde a une dette envers le Président Chavez. Sa mort doit marquer le début d’une ère de paix et de prospérité pour le monde entier. C’est seulement de cette façon que tous - dirigeants et citoyens du monde entier - nous pouvons exprimer nos plus sincères remerciements au Président Hugo Chavez Frias.

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English version

* Ex Ambassadeur d’Haïti à Tokyo