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Haïti : La nécessité d’un examen de conscience du secteur démocratique (partie 1)


mercredi 30 janvier 2013

Débat

Par Leslie Péan*

Soumis à AlterPresse le 30 janvier 2013

L’examen de conscience auquel je convie aujourd’hui la nation exige une bonne dose de courage, d’intégrité, de désintéressement, de patriotisme et de savoir. Convaincu que la réflexion et l’action doivent marcher de pair, je lance cet appel à la réflexion principalement aux acteurs des événements qui ont jalonné les 27 dernières années de notre vie de peuple. Pour éviter aux jeunes de répéter les erreurs d’hier, il faut pouvoir en prendre conscience et les analyser froidement. D’où aussi la nécessité de la mémoire et de son entretien.

En ce début d’année 2013, des cris s’élèvent de partout pour dénoncer les échecs et dérives d’un gouvernement gangrené par la corruption et fortement contesté. Aussi est-il indispensable que les forces vives de la nation retournent à leurs devoirs pour préparer des sorties de crise. Cela ne peut commencer que par la réflexion. Dans le climat de lassitude engendré par 27 années de déceptions entrecoupées de brèves périodes de piétinements, il n’y a pas actuellement sur le terrain une formation politique susceptible, ni aucun leader capable, de mobiliser l’électorat avec un programme réaliste et crédible.

Les acteurs disparus

Nombre de ceux qui auraient pu participer à cet exercice ne sont plus de ce monde, et c’est bien dommage. Pensons seulement à des chefs de parti comme Marc Bazin, Gérard Pierre-Charles, Thomas Désulmé, Renaud Bernardin, Daniel Fignolé, Hubert Deronceray, Grégoire Eugène, Louis Déjoie fils, Sylvio Claude, Louis-Eugène Athis, le pasteur Antoine Leroy, René Théodore. À des militants et entrepreneurs comme Jean Dominique, Guy Malary, Georges et Antoine Izméry, André Apaid père, Serge Villard. À des penseurs comme Max Chancy, Marcel Gilbert, Jean-Claude Bajeux, Philippe Rouzier, Lucien Smarth, Georges et Mireille Anglade. À des prêtres comme Karl Lévêque, Antoine Adrien, Max Dominique, Jean Marie Vincent, Ernst Verdieu, Jacques Mésidor, Arthur Volel, etc. À des professionnels comme le docteur Louis Roy, Micha Gaillard, Mireille Durocher Bertin. À des journalistes comme Sony Bastien, Jacques Roche, François Latour, Anil Louis Juste, etc. Tous des valeurs que le pays aura du mal à remplacer.

La brochette des hommes de pensée et d’action qui auraient pu participer à cet exercice s’amenuise tous les jours. Aussi est-il urgent de lancer en ce début d’année, sous la forme d’une invitation à une autocritique, l’idée d’une opération de récupération des énergies gaspillées, des illusions perdues. Question d’apporter notre contribution à un travail engagé par les militants réunis au Cap-Haitien, puis à l’Arcahaie et à Léogane pour s’efforcer de tirer les choses au clair. Loin des révélations murmurées. Il s’agit d’apporter notre contribution aux signaux émis par ces sémaphores pour orienter les voyageurs errants que tous les Haïtiens sont devenus. Une efflorescence multiple, une quête visant à faire régner l’esprit sur ce coin de terre. Pour mettre fin à la série noire des échecs et des rendez-vous manqués enregistrés depuis 1986, il est indispensable de dresser un constat exhaustif de nos égarements, puis de procéder sans complaisance à un rigoureux examen de conscience.

La nécessité de l’examen de conscience

L’exercice d’inventaire est nécessaire pour établir une nette démarcation entre les forces conservatrices et celles se réclamant du changement. Ces dernières doivent montrer à la population haïtienne qu’elles ont la détermination, l’enthousiasme et l’audace nécessaires pour se remettre en question et organiser des États Généraux de la Nation, ou encore une sorte de conférence populaire sans exclusive aucune. Le contraste ne serait que plus saisissant si la classe de pouvoir d’État , c’est-à-dire ceux qui détiennent le pouvoir d’État à un moment donné, refusait une fois de plus d’accepter de participer à une telle initiative réclamée à cor et à cri depuis plus d’une décennie.

Les actions menées par les militants du gauchisme chrétien et le mouvement des communautés ecclésiales de base (TKL) ou ti-légliz pour faire partir la dictature des Duvalier vont être dévoyées. Cela va contribuer à brouiller les cartes et à gruger le capital social haïtien, c’est-à-dire la confiance que les Haïtiens ont envers leur gouvernement et entretiennent entre eux. La prise du pouvoir par le gauchisme chrétien a certes eu des effets positifs de 1990 à 2010, mais ceux-ci sont très relatifs, s’ils ne sont pas tout simplement illusoires. La remise en cause de ce courant par le coup d’État de la période 1991-1994 et le retour à l’ordre constitutionnel ont mis à nu le processus de laminage d’une société qui se nourrit de la déresponsabilisation de ses élites. La société a été amenée à appeler de ses vœux l’intervention des forces armées de la MINUSTAH au lieu de s’en remettre aux vertus de la conscience civique. Les intérêts de la classe de pouvoir d’État ont alors triomphé !

L’autocritique des forces démocratiques est obligatoire pour permettre à Haïti de trouver les forces nécessaires à un ressourcement. C’est la voie indiquée pour recoudre le tissu social et mettre fin à la fragmentation des solidarités. La rétrospective à faire devrait permettre de reconstituer soigneusement les erreurs qui ont fini par neutraliser les forces vives de la nation au profit d’un retour au duvaliérisme. Il s’agit pour les acteurs de répondre collectivement aux questions essentielles : pourquoi le cocktail du changement n’a-t-il pas pris ? Quelles sont les réticences et les hésitations qui expliquent que les démocrates n’aient pas su se hisser à la hauteur des enjeux ? Quels calculs ont été faits à la hâte à partir de données complètement fausses ? Combien d’alliances prometteuses pour le pays ont été refusées poliment, grossièrement ou avec ruse et roublardise ?

On ne saurait sortir du gaspillage politique des 27 dernières années sans répondre à une question fondamentale et à ses corollaires. Pourquoi en 1990 les sentiments n’ont-ils pas suivi à un moment où l’Alliance Nationale pour la Démocratie et le Progrès (ANDP) dirigée par Marc Bazin et le Front National pour le Changement et la Démocratie (FNCD) dirigé par Evans Paul, Turneb Delpé et Victor Benoit avaient au moins un intérêt commun, la construction démocratique à partir d’une base matérielle objective de croissance et de développement ? Pourquoi Marc Bazin a-t-il été diabolisé d’une part tandis que Evans Paul, Turneb Delpé et Victor Benoit ont été écartés de l’autre ? Comment les luttes de pouvoir pour éclipser les uns et propulser les autres ont fait le lit des forces de la réaction duvaliériste dans l’armée et les milieux affairistes ? Que faire pour sortir de la cacophonie actuelle, mettre de l’ordre dans les idées et dépasser le non-sens du carnaval actuel aux actions incohérentes, arbitraires et aléatoires ?

Exigences et avantages de l’examen de conscience

Le devoir d’inventaire de cette période décevante doit surtout être rempli avec un regard d’amour et de vérité. L’idée n’est pas de bousculer des légendes encore vivantes ou de froisser des images. Il s’agit plutôt de libérer les alternatives pour une recomposition sociale capable de ramener sur un parcours commun les forces éparpillées du nécessaire changement. Pour nous abriter contre les orages qui s’annoncent à l’horizon. Pour aller du trouble au lumineux. Pour démasquer les ombres du passé qui pèsent sur notre présent.

L’examen de conscience désiré aiderait à sortir des errements et des embûches qui empêchent les forces démocratiques de frôler comme avant les corps du peuple et d’entendre battre les cœurs des uns et des autres. Un tel devoir contribuerait à ouvrir les yeux sur le mal, étape sans laquelle toute action moindrement risquée devient un suicide. Une cascade de questionnements sur nous-mêmes est nécessaire. En nous prenant la tête dans les mains. Sans rire des autres ; de ceux dont l’excentricité déjante, de la mascarade qui fait des bonds dans tous les sens. Mais surtout sans nous moquer de ce carrousel de malheurs dans lequel nous sommes tous embarqués. Inutile de camoufler ces pulsions qui portent bien des nôtres à s’agiter avec insouciance, dans l’espoir d’assouvir leur soif et leur faim à la mangeoire d’un poste ministériel. Éternels rebondissements d’un système incapable de se régénérer et dont le rythme de remplacement des membres indique qu’il est usé jusqu’à la corde.

Compte tenu des travers d’une culture qui ne voit dans l’autocritique qu’une façon d’apporter de l’eau au moulin de l’adversaire, la réflexion à laquelle j’invite mes compatriotes en ce début d’année risque fort de rester sans effet. Du moins dans le court terme. Dans l’univers haïtien, nous ne sommes pas habitués à reconnaître nos torts, et rien ne nous y incite non plus. Nous avons hérité d’une culture tikouloute et bakoulou qui ne voit pas dans l’autocritique une forme de dépassement de soi permettant d’abord d’aller vers l’autre. Ainsi, ce sera peut-être peine perdue que de demander à des compatriotes qui ont joué un rôle de chef de file à partir de 1986 de porter un regard critique sur leurs agissements d’hier et d’aujourd’hui. Ce, dans le seul but de contribuer à établir le diagnostic indispensable au rétablissement de la santé du mourant.

Une application intéressante de la théorie du chaos

C’est dans le cadre de ces obstacles culturels qu’il convient de rechercher les causes de l’aggravation du désordre en Haïti. La thermodynamique nous enseigne que le désordre, qui y prend le nom d’entropie, s’installe dans tout système isolé de son environnement. Qu’est-ce qui explique cette poussée continuelle d’entropie en Haïti alors que le système est ouvert depuis des décennies ? L’entropie de la société haïtienne s’expliquerait-t-elle par le fait que les anciens esclaves ont rejeté le savoir que possédaient leurs anciens maîtres sous le prétexte qu’il avait servi à les opprimer et à les exploiter ? En Haïti, le savoir est suspect et génère une méfiance à l’endroit de ses possesseurs de la part des démunis. L’obscurantisme s’est ainsi implanté autant à la base de la pyramide sociale qu’à son sommet, car, dès le lendemain de l’indépendance, les élites issues des anciens libres voyaient aussi dans l’accès au savoir une menace à leur hégémonie. De là à en arriver au sacré coup d’un dirigeant carrément rétrograde qui s’affiche en disant qu’il n’aime pas les livres, le pas est vite franchi. Sa rèd ! L’entropie haïtienne s’expliquerait ainsi malgré l’ouverture graduelle du système sur le monde extérieur. Au fait l’état entropique s’est aggravé du fait même que ce contact avec le monde extérieur n’a fait que dégrader le système avec la contrebande, la dette de l’indépendance, les emprunts extérieurs, la vente des braceros haïtiens en République Dominicaine, le trafic de drogues, et le blanchiment d’argent.

La pathologie bien haïtienne du chaos est évidente. De Salomon qui disait « aimer les coups d’état » à Duvalier qui clamait « qu’il faut créer des évènements quand il n’y en a pas », et à Préval qui a tenté de profiter du chaos du tremblement de terre pour perpétuer sa présidence, les adeptes du désordre sont légion au point de faire d’Haïti « une entité chaotique ingouvernable ». En effet, le refus par la hiérarchie catholique de laisser un petit curé des pauvres diriger librement sa paroisse va engendrer un séisme politique. Un certain savoir est nécessaire pour faire un examen de soi. Il y a dans notre société une ignorance époustouflante et une arrogance qui bloquent notre capacité de comprendre notre état d’arriération. La compréhension des choses et des faits nous échappe. Nous n’arrivons pas à engager des actions à partir des informations que nous détenons. À de rares exceptions, chaque président de la république se croit spécial ou envoyé par le tout puissant pour faire à sa guise.

Nous arrivons difficilement à établir les nécessaires relations entre les évènements. Entre la répression des intellectuels et professeurs et la baisse du niveau de l’éducation. Entre la baisse des tarifs douaniers et la diminution de notre production agricole. Entre la politique de mendicité de nos gouvernements et le poids grandissant des organisations non gouvernementales (ONGs) qui deviennent un État dans l’État. Bref, nous fonctionnons en combattant le savoir, en organisant chaque jour des complots contre l’excellence et la qualité, en croyant que la roublardise peut bloquer l’accès à la vérité. Forme moderne du marronnage, le roule’m de bo est caractéristique de ce comportement destructeur. Le résultat ne peut être que catastrophique. Notre incompréhension des choses et des faits a conduit à la situation de chen manje chen, de guerre de tous contre tous, qui nous terrasse.

En dépit des obstacles culturels mentionnés précédemment, nous tenons à mener notre démarche, même si elle risque d’avoir le sort d’une bouteille jetée à la mer. Ce peuple qui a fait 1804 devrait pouvoir trouver une raison de sortir de sa condition actuelle, qui présente toutes les apparences d’un abrutissement congénital. Les difficultés auxquelles fait face le mouvement démocratique sont telles qu’il ne pourra jamais s’en sortir sans une autocritique rigoureuse, honnête, sans complaisance et sans ménagement pour les proches, les alliés et les camarades de combat. De 1986 à nos jours, conjointement avec les partisans d’un véritable changement en Haïti, nous avons accumulé échecs sur échecs et marché de désillusions en désillusions. Après les expériences douloureuses des incursions de l’Armée sur la scène politique et les 20 ans de pouvoir Lavalas, le pays semble avoir sombré dans une dangereuse lassitude. L’arrivée au pouvoir de Michel Martelly en mai 2011 semble même avoir donné le signal de la démobilisation et du retrait définitif de plus d’un. (à suivre)

Voir partie 2

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* Économiste, écrivain

 

 

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