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Haïti-Mortalité maternelle : Faudrait-il tourner le dos aux matrones et à l’accouchement à domicile ?


mercredi 19 décembre 2012

Que se passerait-il en 2016 avec les matrones et l’accouchement à domicile des femmes en Haïti ?

Le pays disposerait-il, à cette échéance, de moyens, voire de structures sanitaires adéquates et suffisantes pour répondre aux besoins d’accouchement des femmes ?

D’ici 2016, plus d’une centaine de structures sanitaires devraient être opérationnelles à travers le territoire national dans l’objectif d’accouchements sécurisés…

Dans quelle mesure y aura-t-il une couverture géographique pertinente pour transférer l’ensemble des accouchements aux centres de santé, dispensaires et hôpitaux ?

Dans quelles conditions ? Dans quel délai ?

Quels seront le temps de réponse, voire le niveau d’efficience des structures sanitaires face aux demandes d’accouchement de la population en âge de procréer ?

Quid des infrastructures routières, de communication, et autres ?

Autant de questions qui méritent des réponses appropriées, qui ne devraient pas seulement obéir aux vœux de la communauté internationale…

Par Jean Elie Paul

P-au-P, 19 déc. 2012 [AlterPresse] --- En Haïti, les femmes meurent plus en couche que leurs voisines de l’hémisphère des Amériques.

Pour renverser cette tendance, les autorités haïtiennes et leurs partenaires internationaux se donnent l’année 2016 pour échéance.

Plusieurs mesures sont envisagées, dont certaines plus ou moins radicales vis-à-vis des matrones, selon les informations recueillies par l’agence en ligne AlterPresse.

« Malgré les efforts du ministère de la santé publique et de la population (Mspp) et de ses partenaires, la mortalité maternelle demeure toujours très élevée. C’est le plus haut taux dans l’hémisphère : le chiffre varie autour de six cents (600) décès pour cent mille (100,000) naissances vivantes », signale Dr. Fritz Moïse, directeur exécutif de la fondation pour la santé reproductive et l’éducation familiale en Haïti (Fosref).

Jusqu’en 2012, des femmes, notamment dans les milieux ruraux, sont assistées dans leur accouchement par des matrones.

Ces dernières évoluent généralement sans matériels ni médicaments, et souvent avec une connaissance limitée de leurs tâches, relèvent des spécialistes interrogés par AlterPresse.

Faudrait-il dire adieu aux accoucheuses traditionnelles ?

Si l’on veut réduire la mortalité, une double approche est recommandée : que chaque grossesse soit désirée ; que l’accès universel à la planification familiale soit facilité, souligne Yves Bergevin, conseiller principal de la section de santé maternelle à la branche nationale (en Haïti) du fonds des Nations Unies pour la population (Unfpa).

108 structures, qui peuvent faire des accouchements sécurisés, dont une vingtaine pourront faire la césarienne et des transfusions sanguines, font partie d’un plan national avec, pour délai final, l’année 2016.

Une autre solution envisagée serait d’augmenter la quantité d’accouchements, réalisés par un personnel entrainé.

Or, le ratio n’est pas favorable dans le pays qui a à peu près un médecin pour huit mille (8,000) habitants et une infirmière pour six mille (6,000) habitants.

« Cette année (2012), une autre école de sages-femmes [devrait voir] le jour pour s’ajouter à celle existant depuis tantôt une décennie. Il s’agit de l’école des infirmières sages-femmes de Port-au-Prince, et de l’école des sages-femmes à entrée directe, c’est-à-dire des postulantes qui pourront entrer directement après leur baccalauréat. Tout ceci pour répondre à la nécessité croissante des mesures », annonce Bergevin.

Mais, selon lui, les accoucheuses traditionnelles ne seront pas recyclées.

L’idée est, d’une part, de mettre fin aux accouchements à domicile et, d’autre part, d’institutionnaliser totalement la profession de sage-femme, en allant tout bonnement vers un certain nombre de professionnelles et professionnels formés dans des écoles mises en place par les autorités sanitaires.

Mourir en donnant la vie : les matrones ne sont pas armées contre les complications

« Jusqu’à présent, le plus pros problème de la mortalité maternelle en Haïti, c’est le fait que 75% des femmes enceintes n’accouchent pas dans des milieux hospitaliers. Cela sous-entend que 75 % des femmes accouchent à domicile, entre les mains d’une matrone, qui est une accoucheuse traditionnelle », explique le directeur exécutif de la Fosref, Fritz Moise.

Selon Yves Bergevin, de l’Unfpa, « un accouchement doit se faire par un personnel qualifié, et non pas par l’intervention d’une matrone ».

« Les matrones n’ont pas cette formation pour s’occuper des complications graves. Et, même si elles sont motivées pour travailler avec les femmes, la plus grave [complication] c’est l’hémorragie : si l’on ne donne pas les médicaments appropriés, on peut perdre la femme en quelques minutes », poursuit-il, arguant que les matrones n’auraient d’éducation formelle ni de formation professionnelle de la santé.

En Haïti, un accouchement sur sept présente des complications sérieuses qu’en général on ne peut pas prévoir.

Sur les différents types d’accouchements réalisés, 24% des cas de complication concernent des hémorragies, indique une enquête réalisée par l’Unfpa pour l’année 2012.

Une femme, qui a une grossesse non désirée, aboutit fort souvent à un avortement, qui se traduit par une complication dans les 25 et 30 pour cent des cas : perforations utérines, infections.

Des femmes multipares, ayant eu beaucoup d’enfants de manière trop rapprochée, peuvent aussi présenter des complications, susceptibles d’entrainer leur mort.

Cependant, l’évolution de la situation demeure encourageante pour les autorités qui se disent prêtes à redoubler d’efforts.

« L’enquête sur la mortalité, morbidité et l’utilisation des services (Emmus IV), datée de l’année 2008, fait état de 630 décès sur 100 mille accouchements. L’Emmus V n’avait pas travaillé sur ces indicateurs, mais il y a une diminution vers la baisse », signale à AlterPresse le directeur de la santé de la reproduction au ministère de la santé publique et de la population, Dr. Jean Reynold Grand-Pierre. [jep kft rc apr 19/12/2012 10 :45]