Perspectives

Haïti-« Zokiki » : Une « délinquance juvénile » imposée ?


samedi 10 novembre 2012

Dans le cadre du partenariat médiatique Ayiti Kale Je

P-au-P, 10 nov. 2012 [Akj/Apr] --- Malgré une offensive lancée, en 2011, contre le phénomène appelé « zokiki », cette série d’activités est loin d’être éradiquée, selon les conclusions d’une enquête conduite par Ayiti Kale Je.

Par souci de générer le maximum de profits, propriétaires, locataires de boîtes de nuit exploitent des jeunes de moins de 18 ans, qui continuent de fréquenter les établissements où l’on consomme de l’alcool, de la drogue, et, en général, où toutes sortes d’activités sont possibles.

Abandonnés dans une société, qui ne tient pas compte de la nécessité pour eux d’avoir des activités de loisirs, les jeunes tirent profit de cette situation de laissez-faire.

Une adolescente de 15 ans de Pétionville l’affirme fièrement.

« J’y vais toujours [au « zokiki »]. Chaque fois, je me maquille de façon très pointue et je m’habille ‘en zokiki’, [1] », dit-elle à Ayiti Kale Je (AKJ), qui a réalisé une enquête de deux mois sur le sujet.

« Le seul commentaire, que je puisse faire concernant cette lutte contre le phénomène zokiki, c’est qu’il n’y a pas vraiment de lutte. Il n’existe pas. Je le dis, parce que, quand je suis dans la rue vers les minuits et que je rencontre les policiers, ils ne disent rien » !

Le phénomène, connu sous le nom de « zokiki » et apparu récemment dans la société urbaine haïtienne, regroupe un ensemble d’activités de « délinquance juvénile » appelées aussi, « After-school » (« après l’école » en anglais) et « ti sourit » (« petite souris » en créole haïtien).

Ces activités, qui ont vraiment décollé après le séisme du 12 janvier 2010, représentent, pour plus d’un, le point culminant de la désintégration du tissu social, moral et culturel, constatée au sein de la jeunesse haïtienne.

Bon nombre de jeunes au-dessous de l’âge de la majorité s’adonnent à l’alcool, la drogue, au « strip-tease » et surtout à des pratiques sexuelles non appropriées à leur âge.

L’âge de la majorité est fixé à 18 ans, selon l’article 16.2 de la Constitution haïtienne du 29 mars 1987. (Cependant, implicitement, la loi haïtienne reconnaît l’âge de consommer l’alcool à partir de 16 ans.)

La prolifération de « zokiki » est liée à la désagrégation de la société haïtienne, d’après le psychologue professeur Lenz Jean-François.

« La désintégration arrive, quand une société atteint une période où elle est en perte de sens », explique Jean-François, qui enseigne à l’université d’État d’Haïti.

« Cette même désintégration construit les jeunes : soit par rapport aux modèles qu’on leur offre, soit par rapport à la société où tout est permis… Du coup, il n’y a pas de valeurs communes. Tant que nous vivrons dans une société, où c’est chacun pour soi, ce sera comme si on est seul… C’est ce qui me fait penser que le phénomène de ‘zokiki’ est un indicateur du mode de vie des jeunes. Il nous informe sur la condition humaine des jeunes ».

Les autorités agissent

Même si les autorités ne comprennent pas les origines de « zokiki », elles sont conscientes du phénomène et réagissent en connaissance de cause.

« Nous sommes au courant, en tant qu’institution chargée de protéger les enfants », admet Jean Gardy Muscadin, commissaire principal de la brigade de la protection des mineurs (Bpm) au sein de la police nationale d’Haïti (Pnh).

Au début de l’année 2012, une offensive a été lancée par la Bpm et l’institut du bien-être social et de recherches (Ibesr) afin de contrecarrer le phénomène.

Peu de temps après, le commissaire du gouvernement, près le tribunal civil de Port-au-Prince, Jean Renel Sénatus, s’est mis de la partie, en dotant le parquet d’une section spéciale traitant les affaires courantes relatives aux enfants. Les actions du commissaire Sénatus lui ont valu le surnom de « commissaire ‘zokiki ’ ».

En janvier 2012 seulement, pas moins de 64 personnes « avaient été appréhendées en flagrant délit d’orgies sexuelles, de strip tease et de consommation de drogues dans des clubs et des maisons closes de Port-au-Prince, Delmas et Pétionville », d’après le journal Le Nouvelliste en date du 1er février 2012.

En plus de poursuivre et de faire la « répression judiciaire » contre les criminels, « mon travail consiste également à protéger les groupes vulnérables de la société », expliquait Sénatus dans une interview à AKJ.

« Cette petite innovation, que j’ai apportée au parquet, montre à la population que le commissaire du gouvernement est un avocat qui défend la société, au même titre que n’importe quel autre avocat…

Quel que soit le titre d’une personne, pourvu qu’elle exploite un enfant, n’importe où, n’importe quand, on peut l’appréhender », soutient Sénatus.

Cependant, l’arrestation n’est pas suffisante, parce que les clubs sont « livrés à eux-mêmes » reconnaît Sénatus, ancien commissaire du gouvernement de la capitale depuis sa révocation le jeudi 27 septembre 2012.

« Pour assurer le fonctionnement d’un night club, il suffit seulement d’avoir une patente de la direction générale des impôts (Dgi). Dans ce cas, la mairie n’a aucun moyen d’inspection pour s’assurer du respect des normes » dit-il.

« Notre défi se révèle plutôt un problème de moyen pour le travail… Si j’avais tout le pouvoir nécessaire, j’aurais forcé tout le monde à respecter la loi. Parce que, sans discipline, aucune institution, aucun pays, personne, ne peut avancer ».

L’ancien commissaire n’a aucun pouvoir maintenant. Le 27 septembre 2012, il a été soudainement retiré de son poste par le titulaire du ministère de la justice, Jean Rénel Sanon, pour une prétendue « insubordination », une accusation et une action qui ont provoqué des critiques.

La police n’a ni « pouvoir » ni « moyens » d’intervenir, non plus.

« Nous n’avons aucun moyen pour contrôler ce secteur. Nous n’intervenons que sous la base d’informations venues de la population », déclare le commissaire de police Muscadin.

Les clubs « zokiki » et les « party house » partout

Pas étonnant, alors, qu’une mini-enquête d’AKJ découvre de nombreux endroits pour participer dans des activités « zokiki », et de nombreux jeunes trop heureux de discuter de cette activité.

« Je ne peux pas dire que le commissaire a tort. Je pense qu’il devrait s’informer. Car, je connais des enfants de moins de 18 ans qui vont encore dans les boites de nuits. Moi, j’y vais toujours ! », témoigne une autre adolescente de 17 ans.

AKJ n’a eu aucune difficulté à trouver des clubs.

Dans un club à Pétionville, où il y a une piscine, des jeunes fumaient des cigarettes et de la marijuana, une nuit récente.

D’autres buvaient.

Certaines filles étaient très légèrement vêtues. Il n’y avait personne à la porte pour vérifier s’ils sont majeurs ou non.

La demoiselle de 15 ans, citée plus haut, dispose de nombreuses options.

« Je vais parfois au Club.., ou. ..au... Ou bien je vais dans des ‘’Ti sourit’’ à Péguyville » (banlieue de Pétionville), raconte-elle.

« On me permet d’entrer, sans jamais me demander de pièce d’identité ».

Parmi les personnes interrogées, AKJ n’a trouvé aucun jeune à qui il a été demandé de prouver sa majorité à la porte.

AKJ a aussi parlé à des organisateurs, dont un promoteur d’activités « zokiki ».

Il jure que, depuis les interventions du commissaire Sénatus, il ne permet plus aux mineurs de participer. Mais il admet que les programmes ne sont pas innocents.

« Il arrive des trucs, comme : quand la fille enlève ses vêtements, le gars doit lui aussi le faire. Dans ce type de divertissement, on trouve toujours des gars en chemisettes et des filles en soutien-gorge », dit-il.

C’est le « zokiki » qui est responsable « du fait que beaucoup d’adolescentes, âgées entre 14 et 18 ans, sont enceintes ou mères. Cela arrive parce que, dans ce genre de divertissement, tout est permis », révèle un jeune homme de 17 ans qui habite dans un quartier populaire de Pétionville.

« Le commissaire ne pourra pas éradiquer ce phénomène. Même si les jeunes ne le font pas dans les boîtes de nuit, ils feront ce qu’on appelle le ‘Party House’ », ajoute-t-il.

Son copain de 21 ans dénonce cette tendance au parti pris.

« Toute loi est censée s’appliquer à tout le monde. Mais il faut voir : mêmes les gens du gouvernement vont avec des enfants à des soirées à [l’Hôtel] Ibo Lele »

« Qui pis est, on voit que les mulâtres [2] représentent l’exception qui confirme la règle ! Ils réalisent eux aussi ces activités. Des patrouilles de policiers, qui sont au courant, ne disent rien », ajoute le jeune homme de 17 ans.

Une ville, une société sans lieux de loisir

Près de la moitié de la population d’Haïti – 43.6 % – a moins de 18 ans, d’après l’institut haïtien de statistiques et d’informatique (Ihsi).

« Tous âges confondus, la grande majorité des enfants se trouvent concentrés dans le département de l’Ouest (1,23 millions) », où est située la capitale Port-au-Prince, signale un document daté de 2009.

Seulement 20 pour cent (20 %) des jeunes fréquentent l’école secondaire haïtienne, souligne la branche nationale du fonds des Nations Unies pour l’enfance (Unicef).

Plusieurs instances internationales mettent le taux de chômage à plus de 70 pour cent (70%) de la population active.

Que devraient faire ces jeunes gens, qui ne sont pas à l’école et qui ne travaillent pas ?

Parmi toutes les personnes interviewées, beaucoup soulèvent un problème de lieu de loisir.

Or, le loisir renvoie à une question de santé mentale.

« Le commissaire s’engage à contrecarrer le ‘ zokiki ’, mais ne donne aucune alternative. A part cela, je ne sais nulle part où aller », exprime, avec peine, l’adolescent de 17 ans interrogé dans le cadre de la présente investigation.

Le professeur Lenz Jean-François partage l’avis de l’adolescent sur la question de loisirs.

« Qu’il s’agit de son corps ou de son développement cognitif, les jeunes ont besoin de loisirs », explique le professeur.

Cependant, « le fond de désintégration sociale engendre cette forme de loisir [zokiki] qui, en retour, renforce le fond de désintégration sociale dans le mode de penser des jeunes, leurs rapports avec les autres et avec la société. Cela signifie que le jeune, qui va dans un ‘ti sourit’, expérimente l’irrespect envers les autres de son âge. Il expérimente qu’un garçon peut faire ce qu’il veut d’une fille, que celle-ci est un objet ».

Dans sa chanson de Carnaval pour l’année 2012, le groupe rap Barikad Crew chante « tout ti jèn nan koripsyon ! » (tous les jeunes seraient corrompus !).

Est-ce une corruption par choix ?

Pas tout à fait, dans un pays où le contenu des médias « est basé sur la médiocrité, sur ce que je pourrais appeler ‘une idéologie du vide’ », argumente le professeur Jean-François.

A son avis, la cause structurelle ne saurait être évitée, lors même que les autorités auraient plus de « moyens ».

« Nous vivons dans un pays, où la précarité nous touche même dans la question de loisir ».

« Les jeunes sont acculés, par tous les moyens, à cette pratique de loisir qu’est le ‘zokiki’. Au fond, on ne peut pas, dans ce cas, dire que c’est un choix. C’est la société, dans sa logique globale, qui le leur a imposé », avance Lenz Jean-François. [akj apr 10/11/2012 0:15]

[1] Zokiki = expression qui signifie ‘s’habiller presque nu

[2] Ndlr : il s’agit, ici, d’une confusion typique de classe avec couleur. Alors que beaucoup, parmi les élites haïtiennes sont mulâtres, il y a aussi beaucoup qui ont la peau noire. Les deux personnes interrogées, par AKJ, parlent ici de l’élite, en se référant à l’Hôtel Ibo Lele.