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Les travailleurs de Guacimal toujours détenus, malgré une pluie de protestations


jeudi 8 août 2002

P-au-P., 8 août. 02 [AlterPresse] --- Dix semaines se sont écoulées depuis que six membres de la fédération syndicale Premier Mai-Batay Ouvriye, ainsi que trois chauffeurs de transport en commun, sont détenus à Port-au-Prince, suite à leur arrestation sur une plantation d’oranges, dans le Nord d’Haïti, le 27 mai. Les autorités haïtiennes demeurent jusqu’à présent sourdes aux protestations qui n’ont pas cessé depuis, aussi bien au niveau national qu’international.

Les neuf personnes - sept hommes et deux femmes - ont été arrêtées par la police et transférées à Port-au-Prince en hélicoptère, après une violente attaque subie lors d’activités à la plantation d’oranges de la compagnie Guacimal, près de la ville de St-Raphael. Les ouvriers etaient en conflit depuis plus de 18 mois avec cette compagnie, qui pourvoit en extrait d’orange des entreprises européennes, dont Remy Cointreau.

C’est le 16 juillet dernier que quatre des neuf personnes emprisonnées ont finalement été entendues par le juge d’instruction Bernard St-Vil. Mais, jusqu’à présent des éventuelles charges qui seraient retenues contre elles n’ont pas été rendues publiques.

Les travailleurs en détention connaissent une "pénible situation en prison", indique l’hebdomadaire haïtien édité à l’étranger, Haïti-Progrès. Certains d’entre eux ont fait savoir que, "malgré leur état de santé dégradante, ils n’ont jamais été autorisés à consulter un médecin", rapporte encore l’hebdomadaire.

Un journaliste d’Haïti-Progrès, Darwin St-Julien, et un autre, Allan Deshommes, de la station locale Radio Atlantique, avaient été arrêtés, alors qu’ils couvraient les événements du 27 mai. Ils ont été libérés quelques jours plus tard sous la pression des organisations de journalistes et de défense des droits humains en Haïti et à l’étranger.

Les journalistes libérés avaient catégoriquement démenti la version gouvernementale des faits, suivant laquelle les travailleurs etaient "lourdement armés". Le Secrétaire d’Etat à la Communication, Mario Dupuy, les avait même qualifiés de "terroristes".

Cri d’alarme au niveau national et international

Depuis le 27 mai dernier, des voix se sont élevées à travers le monde et des actions de mobilisation ont été menées en Haïti et à l’étranger pour réclamer la libération des travailleurs détenus. Le 22 juillet, un sit-in a été organisé par plusieurs dizaines de paysans au Cap-Haïtien, devant les locaux de la délégation départementale du Nord. Les paysans, conduits par les responsables de l’Intersyndicale Premier mai/Batay Ouvriye, ont exigé la libération des personnes emprisonnées.

Les paysans protestataires ont aussi dénonce l’irresponsabilité du ministère des
Affaires Sociales, l’exploitation des paysans par des compagnies étrangères et le mépris des droits des travailleurs.

Le 11 juin, une quarantaine d’organisations des mouvements sociaux, faisant partie de l’Assemblée des Peuples de la Caraibe, avait signé une déclaration pour exiger la libération des travailleurs de Guacimal. "Les personnes arrêtées et emprisonnées n’ont commis qu’une seule faute : celle de chercher à jouir des libertés de réunion et d’association, garanties par la Constitution de 1987, et revendiquer des conditions minimales de travail prévues par le Code du Travail", lisait-on dans ce document.

Parmi les entités signataires de la déclaration, il y avait la Plate-forme de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA), la Solidarité des Femmes Haïtiennes (SOFA), la fédération paysanne "Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen" et l’Action Catholique Ouvrière (ACO).

Au lendemain des incidents, en plus d’exiger la libération des détenus, la Plate-forme des Organismes Haïtiens de Défense des Droits Humains (POHDH) avait appelé à la mise sur pied d’une commission d’enquête indépendante afin de faire la lumière sur les événements de Guacimal.

Durant les dix dernières semaines, une dizaine d’organismes étrangers et de fédérations syndicales au niveau international ont déjà écrit au Président Jean Bertrand Aristide pour dénoncer la détention prolongée des travailleurs et réclamer leur libération immédiate.

Haïti Support Group, organisme de solidarité basé à Londres, s’est dit scandalisé et outragé. Il a fait parvenir, à la mi-juillet, aux responsables haitiens, une pétition signée par environ 600 personnes pour demander que les travailleurs arrêtés soient libérés.

Droits et Démocratie, organisme basé à Montréal, War on Want, organisme de solidarité internationale du mouvement ouvrier britannique, le Syndicat Municipal Sud-Africain (SAMWU), regroupant 120.000 membres, la Confédération Syndicale des Commissions Ouvrières d’Espagne (CCOO), Solidarnosc de la Pologne et la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL), representant 157 millions de travailleurs et travailleuses dans 148 pays et territoires, ont déjà fait parvenir des lettres de protestation à Aristide.

D’autre part, chaque jeudi, des supporters de Batay Ouvriye continuent d’effectuer des piquets de protestation devant le Consulat haïtien à Manhattan, New York. Un mouvement supporté par la Global Sweatshop Coalition et d’autres activistes.

"Les autorités de ce pays semblent affectées de surdité devant les protestations et les rapports des organisations des droits humains, nationaux et internationaux", avait écrit le Centre Oecuménique des Droits Humains (COEDH), dans un communiqué qui a été publié peu après les incidents.

Responsabilités et démarches

Batay Ouvriye impute la responsabilité de la situation actuelle a l’attitude des patrons et des responsables de l’Etat. Les antécédents de cette affaire remontent à plus d’un an et demi lorsque le Syndicat des Ouvriers de Guacimal St. Raphaà« l (SOGS) a été mis sur pied, indique Batay Ouvriye, dans un communiqué émis à la suite des évènements. Selon Batay Ouvriye, le SOGS a toujours revendiqué l’amélioration des conditions de travail à Guacimal et la réaction des patrons à été d’écarter systématiquement tout travailleur organisé. Ce qui a créé une situation de conflit, affirme Batay Ouvriye.

L’orangeraie de Guacimal est une propriété de 210 carreaux de terres, appartenant à la firme Produit Guacimal SA, selon ce qu’a fait savoir son Président, Nonce Zéphir, lors d’un entretien avec AlterPresse en juin dernier. Nonce Zéphir entendait apporter quelques rectifications et des précisions suite à des informations publiées par le réseau alternatif haïtien d’information.

Nonce Zéphir a affirmé que "ces terres n’ont jamais appartenu aux paysans". Il a toutefois admis qu’il y a eu "une entente tacite" dans les années 60 avec les paysans pour cultiver des lopins à la morte saison.

Nonce Zéphir a déclaré qu’en principe il n’est pas "contre les syndicats". Cependant, estime-t-il, le fait par les ouvriers de Guacimal de travailler, selon lui, a leur gré et beaucoup moins que 8 heures par jour, ne les habilite pas à former un syndicat. "Je ne peux pas remplir les conditions que m’impose un syndicat", a-t-il fait savoir, arguant que la situation du marché des oranges se dégrade d’année en année.

Le patron de Guacimal a affirmé n’avoir "jamais autorisé" les pratiques de métayage entretenues par les gardiens de la propriété, pratiques qui auraient contribué aux incidents du 27 mai. Nonce Zéphir ne s’est pas rendu sur le terrain depuis environ un an. La raison en est qu’il craint pour sa sécurité personnelle, a-t-il dit.

Nonce Zéphir a parlé de ses démarches depuis la fin de l’année 2001 auprès de la mairie de St-Raphael et de l’Eglise catholique pour leur "remettre des terres en jouissance". Ces démarches ont abouti à une entente avec le Père Leonel Jean-Francois, de la paroisse de St-Raphael, qui aurait un projet de plantation de canne-à -sucre sur une partie des terres. Le Père Jean-Francois aurait pris la décision d’écarter à l’avenir environ 400 travailleurs, notamment les membres du syndicat, a appris AlterPresse de source digne de foi.

Les démarches de Nonce Zéphir seraient intervenues au moment où la Compagnie Remy Cointreau aurait décidé de ne plus traiter avec Produit Agricole Guacimal SA, à cause du non-respect des droits des travailleurs. Batay Ouvriye déclare avoir reçu en Janvier 2002 une lettre en ce sens de la direction de Cointreau.

Jusqu’à fin juin, une situation de tension latente persistait sur le terrain, où des membres de Batay Ouvriye etaient toujours poursuivis, selon les responsables de l’organisme. Ce qui, ont-ils affirmé, faisait régner un climat de peur dans la région.

On a appris, par ailleurs, qu’une délégation de Batay Ouvriye a entre-temps contacté le Directeur départemental du Nord de l’Institut National pour la Réforme Agraire (INARA), Benoît Valsimon. Mais, l’INARA n’est pas sur le dossier, a déclaré a AlterPresse le Directeur Général, Bernard Ethéart. C’est une "affaire syndicale" et "il n’y a aucune évidence de problème foncier", a-t-il expliqué.

Cependant, "s’il y a une volonté de chercher une solution, l’INARA est prêt à jouer un rôle de médiateur", a confié Bernard Ethéart. [gp apr 08/08/02 07:00]