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Haïti : Corruption et gestion chaotique de la société


vendredi 28 septembre 2012

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 28 septembre 2012 [1]

1. Introduction

Au moment de l’accession de François Duvalier à la présidence en 1957, la société haïtienne portait depuis longtemps en son sein les germes de la corruption des représentations sociales et des institutions dont son régime kann kale allait accoucher. Dans le contexte de la dictature sanguinaire ainsi instaurée, l’explosion démographique s’est combinée à la diminution accélérée des ressources matérielles pour contraindre des centaines de milliers de familles à faire dans un premier temps des ajustements extrêmement douloureux et à accepter l’horreur du pouvoir macoute à vie. L’étape suivante a été l’émigration massive, à pied, par avion et par bateau.

La fabrication de représentations sociales de la corruption comme voie de sortie de cet enfer n’est pas qu’une simple vue de l’esprit. En effet, comme l’explique Serge Moscovici, « les représentations sociales sont des entités presque tangibles. Elles circulent, se croisent et se cristallisent sans cesse à travers une parole, un geste, une rencontre, dans notre univers quotidien. La plupart des rapports sociaux noués, des objets produits ou consommés, des communications échangées, en sont imprégnés [2] ».

La solution à de nombreux problèmes de notre société a toujours été la corruption. La chute de l’ange a eu lieu même avant 1804. Trois siècles précédents de corruption esclavagiste et coloniale ont incrusté dans les têtes et les cœurs la logique bizarre des 128 couleurs de peau rapportée par Moreau de Saint-Méry avec une « fourchette » de valeurs correspondantes. De 1503 à 1803, cette corruption de la perception visuelle s’est imposée en divisant les individus selon leur apparence physique pour légitimer ou tenter de légitimer la féroce exploitation des uns par les autres. Les structures mentales et autres ayant permis aux Français d’instaurer l’ordre cannibale qui a financé leur révolution industrielle ont fini par craquer sous le poids des contradictions intrinsèques du régime esclavagiste. Et Haïti est venue au monde avec un héritage de malédictions et de tares que nous n’avons pas cessé d’entretenir dans nos corps et dans nos consciences.

Avec le « Plumez la poule, mais ne la laissez pas crier » de Dessalines et le « Voler l’État, ce n’est pas voler » de Pétion, l’acte ou le comportement délictueux s’est trouvé légitimé au plus haut niveau dans notre pays. Au fil du temps, la corruption n’est pas restée figée dans son historicité. Elle s’est propagée dans toutes les sphères de la société et à tous les niveaux jusqu’en 1958 où elle va prendre un tour nettement catastrophique. Ainsi, ne serait-ce que pour s’enfuir, pour avoir le visa de sortie, pour le non desann, il fallait chaque fois corrompre et se corrompre. À n’importe quel prix. De quelque façon que ce soit. Avec de l’argent dans le cas des hommes, des faveurs sexuelles dans celui des femmes, et tutti quanti. Le temps maudit de toutes les bassesses s’installe et perdure depuis. Il s’agit là d’une évidence. Une « réalité de premier ordre », pour employer le langage de Paul Watzlawick [3] de l’école de Palo Alto, en Californie.

Étant donné que sans elle on ne pouvait pas rester en vie, la corruption s’est incrustée dans nos structures mentales, notre réalité, au point qu’il est devenu tout à fait normal pour certains de la pratiquer, et pour d’autres de la défendre. Pour les bénéficiaires d’abord, mais aussi pour les victimes, dont certains se disent : « Yon jou pou chasè yon jou pou jibye. »

La corruption s’est donc enracinée par-delà les luttes menées contre elle depuis des décennies par les tenants des thèses qui la réduisent malheureusement à une simple affaire d’argent, de petits ou de gros sous. Or, paradoxalement, l’aspect vénal de la corruption ne gênait pas auparavant. Des âmes charitables y voyaient même un lubrifiant pour les rouages de l’appareil de production et du mécanisme des échanges internationaux, ou même une forme de magie capable de transformer la médiocrité en excellence. Le magistrat français Jean de Maillard n’a-t-il pas écrit, en 2010 : « La fraude est un rouage essentiel de l’économie [4]. » Ce que la crise financière internationale actuelle démontre magistralement [5]. Du « banditisme légal », aurait-on dit en Haïti.

Les arguments mis en avant par les tenants de l’agitation-propagande (agit-prop) du courant néoduvaliériste contemporain témoignent encore de la volonté des groupes conservateurs de revenir à l’état de prédation et de criminalité du temps de Papa Doc et de Baby Doc. Il s’agit de reconduire l’alliance de Duvalier avec la mafia des escrocs et des affairistes pour rétablir en Haïti la paix des cimetières. D’où la projection d’un durcissement étatique devant plonger la société dans l’état d’esprit qui la fera basculer dans une violence non plus symbolique, mais physique. À partir de cette forme de conscience archaïque qui, selon Anténor Firmin, représente « la nuit qui règne dans le cerveau populaire en Haïti [6] ».

2. La défaite du respect et de la décence les plus élémentaires

Aujourd’hui, la société haïtienne est en pleine décomposition. Le chanteur Sweet Micky l’avait proclamé dès 1999 dans un premier CD intitulé 100 % Kaka, confirmé en 2001 avec un deuxième, 200 % Kaka, et enfin entériné en 2002 avec un troisième, 400 % Kaka. Édités sous le label Mad Dog, ces trois CD forment un coffret recélant une masse d’obscénités qui ne sont pour le chanteur que le reflet de la mentalité dominante de la société haïtienne. L’essence de son identité. Les raisonnements farfelus des fanatiques du chanteur dans les classes sociales dites supérieures seraient une preuve irréfutable de la corruption ossifiant les valeurs et affectant encore plus les milieux éduqués que ceux jouissant d’un faible niveau d’instruction [7].

Son audience est la preuve par quatre du constat d’échec de la société. Corruption psychologique, inconsciente, dans laquelle l’argent proprement dit n’aurait aucune place et qui propage avec banalité des insanités sans réflexion aucune sur l’éthique même la plus élémentaire. Exit respect et décence. Conscient de la dérive malsaine du milieu devant ses paroles décousues, le chanteur aurait décidé d’exprimer son propre dégoût dans les trois CD, réalisés et diffusés, prétend-on, à son insu.

Mais le drame est que son discours n’est pas toujours équivoque. Souvent, il dit ce qu’il pense et il pense ce qu’il dit. Et il le dit clairement. Signe des temps, diront certains, car n’a-t-on pas vu au Canada, en décembre 2011, le député libéral de Papineau, Justin Trudeau, traiter son collègue Peter Kent de « merde » à Ottawa [8] ? Président de la République, Michel Martelly semble avoir mis une sourdine aux invectives et grivoiseries dans ses discours, surtout depuis qu’il a frôlé la mise en branle de la Haute Cour de justice, après son « chirépit » et ses altercations dramatiques avec le député Arnel Bélizaire conduisant à l’arrestation et à la détention illégale de ce dernier en octobre 2011. Mais l’ombre de la politique « excrémentielle », scatologique, n’a pas totalement disparu. Elle reste suggestive. La corruption du sens à travers le détournement explicite de la vérité, la corruption de l’inconscient, des symboles, se propage de manière hallucinante.

Or, la prise de conscience de cette décadence est abordée uniquement ou essentiellement sur le mode économiciste, financier et comptable. C’est que la corruption est une arme à plusieurs tranchants. Elle a rendu service au capitalisme et lui a permis de miner les pays socialistes en développant chez eux une bourgeoisie dite communiste. Tâche accomplie, certains voudraient aller plus loin et envisagent même une réforme du capitalisme ou mieux, sans jeu de mots, la corruption du capitalisme par… l’honnêteté. Cela dit, nous savons tous comment s’est faite l’accumulation du capital. « Nous sommes devenus riches, écrit Werner Sombart, théoricien allemand du capitalisme, parce que des races entières, des peuples entiers sont morts pour nous ; c’est pour nous que des continents ont été dépeuplés [9]. »

En attendant, pour les pays comme Haïti, l’accent est mis sur la nécessité de gérer avec transparence et efficacité les capitaux mis à la disposition de l’État par les bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux. Sur ce chemin, les aspects culturels, sociaux et politiques de la corruption sont marginalisés, quand ils ne sont pas carrément mis sous le boisseau.

3. L’organisation sociale du lese grennen

L’approche de la lutte contre la corruption par la gestion et la bonne gouvernance passe à côté du problème. Elle ne prend pas en compte les agencements du réel par le symbolique, agencements qui surdéterminent nos actes à partir de notre appréhension du réel. Nous avons tenté de cerner la corruption des valeurs en Haïti dans quatre volumes publiés sous le titre Haïti, économie politique de la corruption  [10] qui couvrent la période 1791-1990. La tâche immense d’édifier une nouvelle société sur de telles ruines passe par une recomposition sociale intégrant tous les clivages afin de jeter les bases de nouvelles fondations. Un tel travail ne saurait aboutir au premier coup ni à l’aide de recettes toutes faites. Il exige de la créativité et de l’innovation — qui ne sauraient être engendrées par le mimétisme ou la restauration de modes de gouvernance archaïques et périmés.

La question essentielle en Haïti vient du fait que la structure de pouvoir héritée de la corruption organisée avec les 5 000 plantations de Saint-Domingue comportait un système de relations sociales (entre les individus et les groupes) dans lequel la collaboration n’est qu’épisodique, pour ne pas dire inexistante. Les individus vivant dans la société coloniale n’ont pas d’objectifs communs. Les esclaves veulent être libres. Les maîtres blancs veulent les garder en esclavage. Les affranchis veulent avoir les mêmes droits que les colons blancs. Les administrateurs coloniaux veulent défendre les intérêts de la France. Les colons blancs veulent vendre leur production aux États-Unis d’Amérique et non plus à la France.

Si Haïti représente le seul exemple d’une révolte d’esclaves victorieuse dans l’histoire de l’humanité, il importe de mettre en relief et de comprendre le concours de circonstances qui a rendu cette victoire possible : le refus des esclaves d’accepter leur statut et leurs conditions de vie, refus manifeste dans l’insurrection du Bois-Caïman commencée le 14 août 1791 et qui atteint son apogée dans la nuit du 21 au 22 août 1791 ; les contradictions entre les maîtres esclavagistes ; le blocus par l’Angleterre des ports de Saint-Domingue ; l’appui du président abolitionniste américain John Adams à l’approvisionnement de Toussaint Louverture en armes et en munitions, etc., autant de facteurs qui ont concouru à mettre fin à l’immobilité absolue de l’ordre esclavagiste. Mais la corruption de ce nouveau registre s’est poursuivie, à son tour, à travers la continuation de l’ordre symbolique de la colonialité. Celle-ci, tout en étant en déconfiture, a maintenu son emprise après 1804 à travers son système sociopolitique d’ordonnancement et de hiérarchisation.

4. La destruction de l’âme haïtienne

Réfléchissant en 1918 sur les causes de notre délabrement, l’illustre Dantès Bellegarde remarquait : « Ce qui nous manque, ce qui nous a toujours manqué, c’est l’organisation [11]. » Dans l’esprit de Bellegarde, cette absence d’organisation qui nous fait péricliter réfère sans doute à l’absence des lumières de la modernité. Non pas à celle de « quelqu’un qui prétend conduire des voyageurs à un port, à travers les mers, quand il ne connaît [même] pas la carte marine [12] ». Car l’organisation sociale lese grennen, imposée dans ce nouveau décor, a pu prendre pied et assurer sa reproduction, sans que des fins communes aient pu être établies par les créateurs du nouvel État. D’où notre tragédie. La collaboration historiquement nécessaire pour entreprendre des actions impliquant la participation de tous a fait défaut.

La France a décidé dès les premiers jours de corrompre la révolution haïtienne de 1804. De mille manières : avec la division et la guerre civile, avec le versement de pots-de-vin aux commandants des ports par les marchands étrangers, avec l’acceptation de la « dette » de l’indépendance par Boyer, etc. Ces agissements ont ruiné et laissé Haïti dans un état déplorable et l’ont saccagée en promouvant à sa direction de pauvres marionnettes désarticulées, avant de la détruire comme État-nation indépendant en 1915. La devise nationale « L’union fait la force » s’était vidée de son sens, car le rapprochement originel et circonstancié des fractions dominantes avait volé en éclats dès 1806, même quand la crainte d’un adversaire commun existait encore. L’exclusion des masses populaires a été consacrée et le désenchantement s’est installé dans les rapports dominants-dominés.

Les nombreuses guerres civiles du 19e siècle ont sans l’ombre d’un doute injecté une lassitude durable dans le couple dominants-dominés. La férocité de l’occupation américaine de 1915-1934, puis de l’occupation macoute de 1957-1986, et enfin celle, perverse, des occupations onusiennes, commencées en 1994, n’ont rien apporté de positif dans les rapports entre dominants et dominés. Aucune fougue, aucun enthousiasme. Malgré la surenchère complaisante et intéressée des discours qui voudraient vanter les prétendus mérites de cette occupation sui generis par la MINUSTAH. Malgré son cortège de choléra, de viols et d’actes de sodomie sur des adolescents. Le mépris des dominants pour les dominés a conduit ces derniers à se mépriser eux-mêmes. Dès lors, faut-il s’étonner que toute motivation patriotique conséquente soit en berne en Haïti ?

La corruption s’installe au niveau crucial de l’organisation de base de la société. Après la chute de la dictature des Duvalier et à l’encontre des prescrits de la Constitution de 1987, les élections communales n’ont jamais été organisées avant des élections générales — sauf quand le pouvoir central décide d’imposer les vainqueurs. C’est le refus des délimitations des fonctions (tout voum se do), de la prévisibilité et de l’efficacité. Comme le résume Yves Mény (pour la France), « l’ensemble du dispositif est conçu pour rendre l’illicite licite, l’interdit accepté [13] ».

En deux siècles, Haïti est devenue l’eldorado d’une corruption sans pareille. Depuis l’indépendance, la bacchanale de la corruption économique et financière se poursuit et se renouvelle. À titre d’illustration, en 1820, c’est la mainmise sur le trésor du roi Christophe, évalué à 20 millions de francs, soit 61 millions de dollars de 2012 ; moins d’un siècle plus tard, sous Nord-Alexis, c’est le scandale du procès de la Consolidation, autant par la dévastation des finances haïtiennes qu’il étale au grand jour que par la destruction de l’âme haïtienne qu’il consacre, notamment avec l’arrivée à la présidence d’Haïti, entre 1911 et 1915, de trois des condamnés, dits Consolidards.

5. Ginen pa manyen lajan ! (les esprits de la Guinée ne touchent pas à l’argent !)

Au 20e siècle, la corruption économique et financière s’articule avec la satanisation du vaudou sous la pression des vendeurs d’ason, ces nouveaux marchands du temple. Les idées réactionnaires opposées au progrès de l’humanité se trouvent un autre ancrage dans le milieu populaire. (Qu’on se rappelle le commerce des indulgences et la corruption des moines mettant fin à la gratuité des services religieux catholiques au Moyen Âge.) Un phénomène similaire s’est produit avec la corruption du sacerdoce vaudou par la poussée des zobòp, bizango et autres chanpwel qui pactisent avec les assoiffés de pouvoir en leur disant « mezi lajan’w mezi wanga’w » . Ce qui est totalement contraire aux valeurs morales des Ginen ki pa manyen lajan (Les esprits de la Guinée ne touchent pas à l’argent !). La subordination du culte ancestral aux intérêts politiques et financiers est alors consacrée.

La bacchanale du détournement des fonds publics va connaître de nouveaux sommets sous les Duvalier avec la Régie du tabac et des allumettes, les commerces de sang et de cadavres, la vente des travailleurs haïtiens (braceros) en République dominicaine, le trafic clandestin des ouvriers avec les Bahamas. Le relais sera pris sous l’un ou l’autre gouvernement post-dictature, y compris ceux élus sous l’égide de la Constitution de 1987, entre 1991 et 2011 : recrudescence du commerce de la drogue, terrorisme d’État, contrebande, corruption au sein des plus hautes institutions nationales, détournement et dilapidation effrénée des fonds publics (par exemple les 197 millions de dollars des fonds PetroCaribe mis à la disposition du pays pour financer son développement), de nos jours l’achat, au vu et au su de tout le monde, de votes parlementaires (tout moun jwen) , etc.

6. Le séisme du 12 janvier 2010 et « les bonnes affaires humanitaires »

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 est venu à point nommé prolonger la valse des millions et, par exemple, continuer le détournement des fonds PetroCaribe. (Sans aucune forme de procès, 163 millions de dollars d’abord, puis 103 millions de dollars des fonds PetroCaribe sont alloués frauduleusement à la reconstruction après le tremblement de terre de 2010.) La corruption compulsive des détenteurs du pouvoir trouve une incroyable réceptivité dans un monde qui sait faire une utilisation ingénieuse des corrompus. Dans le cas d’Haïti, cela se réalise, entre autres, avec la collaboration active, passive, directe ou indirecte d’une « armée » de plus de 10 000 organisations non gouvernementales (ONG) et d’une dizaine de bailleurs de fonds, malgré les exhortations et discours vertueux en sens contraire. La corruption économique va de pair avec celle du sens, des mœurs, du quotidien, bref, de la culture.

On comprend ainsi, dans cet ordre d’idées, la complainte de l’archevêque Kébreau du Cap-Haïtien, confiée à Olivier Bonnel de Haïti-Libre :

« Imaginez-vous un pays où vous avez plus de 10 000 ONG qui sont sur le terrain, qui les contrôle ? Qui oriente leur travail ? Qu’est-ce qu’elles font concrètement ? [...] au fond, Haïti, pour moi, est un pays qui vit aujourd’hui une très grande cacophonie, aujourd’hui voilà, c’est ça le problème [14] ».

On sait que le dicton « ventre affamé n’a point d’oreilles » offre à la corruption une justification qui sert de terreau à sa perpétuation sous toutes ses formes. Mais ce qu’on sait moins, c’est l’appui en sous-main que donnent les puissants et les dominants à la corruption des représentations et des valeurs. Qu’on pense aux forbans, flibustiers et autres grands bandits de la trempe d’un Francis Drake ou encore de Henry Morgan (la bourgade Port Morgan à l’île à Vaches dans le sud d’Haïti porte son nom) anoblis par la reine d’Angleterre du 15e au 17e siècle. Qu’on étudie comment les patrons de banques centrales deviennent ministres des Finances après avoir accepté les manipulations des taux d’intérêt par le biais du LIBOR [15] . Dans les deux cas, il s’agit d’un comportement schizophrène des dominants et des puissants atteints de la fameuse double contrainte (double bind) qui les fait agir aux dépens des intérêts du plus petit nombre en prétendant défendre ceux de la population.

7. Conclusion

La philosophie de la double contrainte est partie intégrante des méthodes utilisées par la police politique des force conservatrices du statu quo qui crée des agents provocateurs criminels, les introduit dans des organisations politiques afin de pouvoir ensuite détruire ces dernières. C’est bien cette corruption de l’éthique (la corruption du bien par le mal) et de l’esthétique (la corruption du beau par le laid) qui brouille la connaissance et crée la cacophonie. Aujourd’hui, cette corruption des valeurs de l’existence se mesure dans la bataille des représentations entre la « grisaille » de la classe politique qui parait constipée et celle du pouvoir Tèt kale qui s’affirme comme « la joie de vivre ». D’où ce goût démesuré pour la joyeuse cacophonie des bamboches affichées au cours des carnavals successifs à Jacmel, aux Cayes et à Port-au-Prince.

En effet, sifflets, tambours, trompettes, méringues paillardes sèment la cacophonie dans les esprits afin qu’ils puissent s’accommoder de la corruption des milieux de la politique, de l’éducation, de la santé, de la religion, du journalisme, etc., donc pas seulement de la corruption des milieux économiques. Le mal haïtien vient du fait que, de 1804 à nos jours, les préoccupations productives de la société se sont toujours noyées dans les luttes de pouvoir. Pour mettre fin à ce cycle infernal, qui fait marcher la société sur la tête, par exemple à l’aide d’élections frauduleuses au sommet de la pyramide sociale, la réponse ne viendra que dans un sursaut collectif visant à rétablir le besoin d’estime de soi. La fin de la gestion chaotique de la société est à ce prix.

…………..

* Économiste, écrivain

[1Cet article a paru dans la revue Haiti-Perspectives, Vol. 1, No. 2, Été 2012, publiée par le GRAHN.

[2Serge Moscovici, La psychanalyse, son image et son public, Paris, PUF, 1976, p. 39.

[3Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, Paris, Le Seuil, 1978, p. 138.

[4Jean de Maillard, « La fraude est un rouage essentiel de l’économie », L’Expansion, Paris, 1er février 2010.

[5Leslie Péan, « La corruption du LIBOR et par le LIBOR », Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 10 et 11 août 2012. Voir aussi AlterPresse, Port-au-Prince, 13 et 15 août 2012.

[6Anténor Firmin, M. Roosevelt, président des États-Unis et la République d’Haïti, Paris, F. Pichon et Durand-Auzias, 1905, p. 426.

[7Pierre Martin Dominique Zéphyr, Yves-François Pierre, Abby Córdova Guillén, Culture politique de la démocratie en Haïti, Vanderbilt University, 2006, p. 81.

[8Hélène Buzzetti, « Insulte scatologique en Chambre, Justin Trudeau a traité Peter Kent de “merde” », Le Devoir, Montréal, 15 décembre 2011.

[9Werner Sombart, cité par Henri See, Les origines du capitalisme moderne, Paris, Armand Collin, 1926, p. 50.

[10Leslie Péan, Haïti, économie politique de la corruption, tome I, Paris, Maisonneuve et Larose, 2003 ; Haïti, économie

[11Dantès Bellegarde, Un Haïtien parle, Port-au-Prince, Imprimerie Chéraquit, 1934, p. 70.

[12Edmond Paul, Les causes de nos malheurs, Kingston, Geo. Henderson & Co, 1882, p. 72.

[13Yves Mény, La corruption de la République, Paris, Fayard, 1992, p. 16.

[14Olivier Bonnel, « Haïti – Élections : Mgr Louis Kébreau partage ses inquiétudes », Haïti-Libre, 19 mars 2011.

[15London Interbank Offered Rate ou Taux Interbancaire pratiqué à Londres.