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Le vent de Maribahoux


mardi 14 mai 2002

Regard du poete Jacques Roche sur les perspectives de zone franche dans le nord-est d’Haiti - mai 2002

Des mauvais vents venus du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest, des mauvais vents venus des quatre points cardinaux circulaient dans les rues de Port-au-Prince, saccageaient les maisons, broyaient la ville et hantaient les regards, les esprits. Prise de frayeur, mon ombre se détacha de mon corps et s’éleva dans l’éther à la recherche d’un havre propice à la réflexion. Mon corps ne tarda pas à suivre mon ombre dans sa démarche. Ils se fusionnèrent et communièrent dans cette quête d’harmonie. Ils méditaient ainsi sur le caractère inachevé des combats quand un vent vert, jaune et bleu les environna dans cet espace situé au-dessus de Port-au-Prince, la ville meurtrie. Le vent tricolore véhiculait non seulement une grande fraîcheur mais aussi une joie vraie à vous dérider l’ennui. Cependant je discernai sous-jacente à cette humeur joyeuse, une tristesse étrange et insinueuse. Mais mon attention se porta surtout sur la silhouette multicolore du vent et elle m’expliqua avec simplicité l’origine de cette allure.

Et le vent me parla :

" Je viens du Nord-est d’Haïti plus exactement de Maribahoux une plaine de 13000 hectares. J’appartiens à cette terre fertile qui nourrit et forge la population environnante depuis des générations. Terre grenier de Ouanaminthe et du Nord-est, terre généreuse comme une corne d’abondance. Je m’y promène la nuit comme le jour sentinelle veillant sur la fécondité du lieu. Je puise ma coloration de l’errance éternelle au sein de cet espace matrice"

Et le vent vert me dit :

" Ma promenade interminable entre les arbres, sur les sentiers des plantations, dans les méandres des tiges verticales, à travers l’intimité des feuilles turgescentes m’inocule cette couleur verte et cette fraîcheur. Et je la redistribue à qui mieux mieux aux habitants de la région comme un souffle de vie".

Et le vent jaune me confia :

" J’aime caresser de mes mains la chevelure des épis de maïs, pénétrer la pelure des mangues, des oranges et autres fruits nus aguichant le regard de la gourmandise. Il me plaît aussi de fouiner dans les interstices des arbres pour m’abreuver à l’énergie de la sève qui m’insuffle ma couleur jaune. Et cette force émane de mon âme pour raffermir l’allure de la population…"

Et le vent bleu m’avoua :

" Enivré de ma ballade au travers de la plaine de Maribahoux, je m’élève souvent vers les cieux pour m’abandonner à la liberté de mes ébats. Et là , je délivre mon imaginaire. Et là , mes pas tracent les vêvês de plusieurs rythme. Et là , mon corps danse son délire jusqu’à la transe. Puis je parfume les êtres et les choses à l’eau bleue de ce mystère"

Le vent de Maribahoux venait de me livrer les secrets de sa physionomie et j’ai compris que cette terre fertile traversée par la rivière Massacre était une richesse nationale.

Cependant, il me restait un problème à résoudre. En effet, je ne m’expliquais toujours pas la raison de la tristesse presque imperceptible et permanente du vent. J’éprouvais une certaine gêne à lui en parler, ne voulant pas m’immiscer dans sa vie personnelle. Il devina mon trouble et ne se fit pas prier pour satisfaire ma curiosité. Le vent tricolore changea de ton en poursuivant son récit. Il devint sérieux et un peu solennel comme pour marquer cet instant. Il me donnait l’impression de vouloir me sensibiliser à une cause, m’avertir d’un danger, haranguer les foules. Au fur et à mesure de son discours qui ressemblait à un plaidoyer, le vent de Maribahoux perdait de ses couleurs jusqu’à devenir incolore.

Et le vent incolore s’exprima ainsi devant le ciel, la terre, le soleil, et la mer :

" La tristesse parcourt mes veines car bientôt la plaine de Maribahoux ne sera plus qu’une masse inesthétique de béton destinée à l’érection d’une zone franche. Cette terre humectée de rosée durant d’innombrables aubes, cette terre arrosée de la sueur de plusieurs générations de cultivateurs, cette terre mémoire d’un passé glorieux et immortel a été vendue par des apatrides, des patripoches, pour la création d’une zone internationale. La beauté de cet héritage ancestral s’étiolera au fil des jours. L’immoralité du dollar le transformera en un lieu sans âme, sans vie où se dessinera le paysage monotone des usines, où s’entendra seulement le silence résigné des ouvriers et ouvrières emprisonnés pour satisfaire à satiété l’appétit vorace du capitalisme. Ainsi l’esclavage se modernise, se globalise et se rebaptise : zone franche. Les hommes élaborent des principes, conçoivent des Chartres pour les violer. En concédant cinq (5) Km de large du territoire haïtien sur toute la longueur de la frontière pour la réalisation de ce projet scandaleux, ils ont froissé, foulé aux pieds puis déchiré la constitution haïtienne qu’ils étaient supposés défendre.

1. Violation des articles 36 et 36.1 de la constitution haïtienne sur la propriété privée. En effet, pour poser la pierre inaugurale de la zone franche, ils ont investi sans avertissement la plantation d’un paysan, détruit une partie de sa récolte et lui ont versé une somme nettement inférieure au montant des pertes subies. Et tout laisse supposer que la plupart des cultivateurs qui travaillent sur ces terres depuis des générations seront expropriés sans dédommagement parce que dépourvus d’actes de propriété.

2. Violation des articles 73 et 74 de la constitution sur la gestion des communes qui accordent au conseil municipal une autonomie pleine et entière. Le gouvernement haïtien a décidé d’établir une zone franche à la plaine de Maribahoux sans en aviser les autorités locales. Le pouvoir méprise ses partisans autant que les opposants.

3. Violation de l’article 98-3 de la constitution qui donne à l’assemblée nationale le pouvoir d’étudier les accords éventuels avec d’autres pays. En effet, le gouvernement haïtien n’a pas jugé bon de soumettre l’accord sur le projet de zone franche devant le parlement avant de poser la pierre inaugurale. Ainsi, un pouvoir illégal ignore un parlement illégal pour plonger la nation entière dans l’illégalité.

4. Violation de l’article 35-3 de la constitution qui reconnaît aux ouvriers haïtiens le droit d’intégrer des syndicats. Nous savons tous que les conditions de travail sont inacceptables dans les zones franches et que les syndicats n’y sont pas admis.

5. Violation de l’article 249 de la constitution qui ordonne à l’Etat haïtien d’encadrer les travailleurs agricoles pour l’augmentation et l’amélioration de la production nationale. Le pouvoir nage dans une contradiction flagrante en prônant d’une part la réforme agraire et d’autre part l’installation d’une zone franche sur une terre cultivable.

6. Violation des articles 1 et 8-1 de la constitution sur la souveraineté nationale. Aucune personne ne pourra pénétrer dans l’espace concédé sans une autorisation spéciale. La zone franche est un petit état dans l’Etat. L’Haïtien sera un étranger dans son propre pays. Déjà humiliés en France, en Dominicanie, aux Etats-Unis, et dans les Caraïbes, nous deviendrons des parias sur notre terre natale. Notre errance sur la planète ne connaîtra plus de répit, ni de port, ni de havre….

Ainsi le vent triste de Maribahoux prononça son plaidoyer avec éloquence et assurance car il sentait que l’avenir des habitants du Nord-est était au bout de ses mots, au bout de sa parole. Il parlait comme si la vie, l’amour en dépendaient. Il parlait et j’écoutais :

" Je suis écœuré d’apprendre que les indemnités de la dette externe seront investies dans cette zone franche pour le compte des bailleurs de fonds internationaux qui deviendront ainsi actionnaires dans ce projet. Le gouvernement méprise donc le combat de la population haïtienne, des intellectuels et artistes qui réclament l’annulation de la dette odieuse d’Haïti et l’utilisation de ces fonds dans les domaines de l’agriculture, de la santé et de l’éducation. Ainsi l’asservissement abject de nos frères se diversifie et s’amplifie".

Le vent incolore de Maribahoux termina en ces termes son sermon :

" Au plafond de la nuit, des étoiles ne sont plus épinglées pour guider notre marche. Au bout de la nuit, l’aube ne s’allume plus. Le destin est un puzzle dont les pièces sont déchiquetées par les mâchoires des requins. L’espoir fuit les incohérences de la folie collective et quête une alternative propice à l’émergence de forêts, à la multiplication des récoltes, aux concerts de tambours, à l’éclosion de chants, aux danses des femmes, aux rires des enfants égrenés dans les rivières. En attendant ce temps du rêve ressuscité que vienne celui où moi, vent de Maribahoux, je me transforme en ouragan pour dompter les ouragans, en océan pour avaler les tempêtes.

Jacques ROCHE
Ecrivain, Journaliste