Regard

Regard (Chronique hebdo)

Haïti : Quel décollage ?


vendredi 1er juin 2012

Par Roody Edmé*

Spécial pour AlterPresse

Le premier ministre Laurent Salvador Lamothe inaugure son gouvernement sur des chapeaux de roue. Il veut donner l’impression d’une équipe au travail, « mean business », comme on dit, en anglais des affaires !

Sur nos écrans s’étalent, toutes les semaines, des projets à faire rêver, présentés par des membres du cabinet ministériel, dans une joyeuse bousculade. Il faut saluer le souci d’aller vite et de vouloir obtenir des résultats dans un pays perdu dans un labyrinthe administratif.

S’il y a, comme on dit, célérité dans l’urgence, il faut aussi faire vite et bien. Pour une fois qu’on a une équipe visiblement soucieuse des résultats, il faut en prendre acte.

Mais, attention au dosage ! Les projets sont, certes, annoncés, mais peinent à démarrer.

S’étale aussi sous nos yeux, le fameux mythe de la capacité d’absorption qui semble dû à « l’estomac » fragile d’une administration habituée aux rations maigres et homéopathiques.

Un haut fonctionnaire américain a déclaré, récemment, que notre pays cumulait trois décennies de retard par rapport à la république voisine. Et que, pour atteindre le niveau d’un pays à revenu intermédiaire, il fallait se lever tôt.

Toujours est-il qu’on vient de perdre une année, à faire ce en quoi nous excellons le plus, à savoir : le jeu politicien aussi sophistiqué que futile. La « guérilla bureaucratique », entre groupes antagoniques au sein de l’appareil d’État, a débouché sur une année folle en scandales et en retards accumulés.

Le nouveau gouvernement veut rattraper le temps perdu. Il faut surtout, dans ce cas comme dans d’autres, partir à point.

Régime ancré à droite, il applique, par pragmatisme, un programme social calqué sur les régimes de gauche de l’Amérique latine. Un programme qui se propose de tisser un filet social en faveur des plus vulnérables. Toute chose qui ne peut que contribuer à plus de stabilité dans un pays, dont la marque de fabrique est l’exclusion.

Pourvu que ces politiques ne soient perverties par les ruses d’un État faible et expert en faux semblant.

Pourvu qu’ils tiennent la route et ne viennent encombrer la voie, en ajoutant de nouvelles carcasses de projets fumants et inachevés.

La réussite, des projets de lutte contre la pauvreté, est liée à leur caractère durable, à l’implication intelligente des organisations sociales et à leur atterrissage réel dans les milieux populaires visés.

Pour l’heure, le pipeline de projets parait rempli et prometteur, encombré même.

Il reste, aux organes techniques d’exécution, à faire leurs preuves sur le terrain, en évitant les passe-droits, les négligences néfastes de « structures défaillantes ».

C’est à cette condition qu’on évitera cette phrase terrible et inconséquente : « zafè leta pa janm mache ».

C’est à cette condition qu’on embarquera pour un décollage, que toutes et tous souhaitent profondément.

* Éducateur, éditorialiste