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Haiti : Luttes de pouvoir et identité nationale (Première partie)


jeudi 17 mai 2012

Par Leslie Péan *

Soumis à AlterPresse le 15 mai 2012

Je remercie la direction de l’École Normale Supérieure de m’avoir invité et je vous remercie d’être venus ici cet après-midi pour parler et échanger sur le thème : Drapeau haïtien, luttes de pouvoir et identité nationale. En présentant cette conférence, nous anticipons sur la date du 18 mai qui représente autant l’anniversaire de la création du drapeau haïtien que celui du jour de l’Université [1]. C’était aussi l’occasion d’exprimer un attachement à un horizon mental et sentimental en disparition depuis cette grande manifestation de l’Union Nationale des Étudiants Haïtiens (UNEH) organisée le 18 mai 1960 [2].

Mon intervention est divisée en trois parties ; d’abord je ferai une sorte d’historique du drapeau haïtien de l’origine à nos jours. Ensuite, je parlerai de la devise haïtienne en rapport avec les luttes de pouvoir. Enfin j’aborderai les problèmes de l’identité nationale en rapport avec le drapeau.

I. Historique du drapeau haïtien

Le drapeau d’Haïti actuellement de couleur rouge et bleu et organisé en deux bandes horizontales, n’est pas toujours resté le même. De manière générale, l’opinion admise est qu’Haïti date de 1804. Or, en réalité, Haïti n’a pas deux siècles mais plutôt cinq siècles qui remontent à 1492. Plus précisément à 1503, date de l’arrivée des premiers esclaves noirs amenés par les Espagnols qui tendent à supplanter les Portugais dans le commerce des esclaves africains commencé par ces derniers en 1444 avec l’installation du comptoir de Lagos dans l’Algarve. En effet, de la colonie espagnole à la colonie française de Saint Domingue, les mœurs coloniales se sont bien gravées dans les cœurs et les esprits. On retrouve ces idées dans l’organisation spatiale, dans la production, dans les mentalités, dans la cuisine, les noms de famille et dans la vie spirituelle. Mais l’un des lieux indéniables où l’Haïti coloniale est lisible, c’est dans la conception du pouvoir. Une conception autoritaire qui refuse tout contre-pouvoir. Une conception qui régit l’ordonnancement de la communauté politique autour du chef et qui triomphe dans sa représentation : l’emblème national ou encore le drapeau.

Le premier étendard qui a flotté avec Toussaint Louverture est le drapeau colonial du bleu, blanc rouge disposé verticalement avec le bleu du côté de la hampe. Ce drapeau tricolore français flotta durant plus d’un siècle jusqu’en février 1803. Le leader noir, précurseur de l’indépendance, Toussaint Louverture, adopta en 1798 le tricolore français. En janvier 1801 il sera nommé gouverneur et dirigera l’île toute entière, puis, par la constitution du 8 juillet 1801, devint Gouverneur à vie. En juin 1802, Toussaint Louverture fut fait prisonnier par les troupes du général Leclerc et déporté en France où il mourut.

De nombreux évènements ont eu lieu entre la création du drapeau haïtien bleu et rouge vertical en 1803, l’intronisation du bleu et rouge horizontal le 1er janvier 1804, son remplacement par un drapeau rouge et noir vertical par Dessalines en 1805, le retour des couleurs bleu et rouge en 1806, l’adoption du noir et rouge par le roi Christophe de 1811 à 1820, le retour au bleu et rouge horizontal par le président Boyer en 1820, son officialisation en 1843, la restitution du drapeau rouge et noir sous la dictature des Duvalier de 1964 à 1986 et la réhabilitation du drapeau bleu et rouge horizontal, dix jours après le renversement de Jean-Claude Duvalier (février 1986), et finalement sa confirmation par la Constitution de 1987 révisée en 2011.

Résumons les onze étapes de cette trajectoire du drapeau haïtien qui, à maints égards, ressemble à un feuilleton de nos interrogations identitaires. Proposons des compléments d’information à ceux présentés dans « Histoire du drapeau haïtien [3] » et à partir des sites de l’internet traitant de ce sujet.

1. Il semblait illogique que des troupes adverses luttant pour des valeurs différentes aient le même drapeau. La treizième demi-brigade coloniale sous le commandement d’Alexandre Pétion, lors d’une bataille menée dans la Plaine du Cul-de-Sac en décembre 1802 contre les troupes françaises, perdit son tricolore bleu, blanc et rouge emprunté à la France. Ce constat, interprété comme un attachement des insurgés au drapeau des Français, intrigua grandement ces derniers qui se disaient qu’au fond les insurgés ne voulaient pas être indépendants. Pour sortir de cette méprise, Alexandre Pétion suggéra à Dessalines de se défaire du drapeau français. Ainsi Dessalines déchira la bande verticale blanche au milieu et créa le bicolore bleu et rouge en février 1803 en mettant le bleu du côté de la hampe. Cette amputation du drapeau français est-elle le fait d’une insurrection qui se déroule à l’intérieur de la colonialité ou symbolise-t-elle un changement de cap sur le plan des idées ? On ne saurait faire l’impasse sur cette question dont la réponse réside dans, mais aussi en dehors, de la rencontre du congrès de l’Arcahaie.

En effet, deux écoles se confrontent en référence au Congrès de l’Arcahaie, le 18 mai 1803. La première veut que Dessalines accepta d’ôter la bande blanche verticale de l’emblème colonial pour donner naissance au premier étendard haïtien symbolisant l’union des Mulâtres et des Noirs dans la lutte pour leur liberté. Il y fit aussi inscrire la devise « Liberté ou la Mort ». Catherine Flon, belle-fille de l’épouse de Dessalines, fut chargée de recoudre les deux bandes bleu et rouge.

La deuxième école veut que le haut commandement français ait appris la création d’un drapeau des insurgés par l’Amiral Latouche Tréville en lisant un rapport sur la capture d’une barge indigène portant un drapeau noir et rouge survenue le 19 mai 1893 entre Port-au-Prince et l’Arcahaie. L’amiral français en fit immédiatement rapport à ses supérieurs, soulignant que le drapeau indigène portait les mots : « Liberté ou la Mort ». Mais en plus du drapeau noir et rouge qui se trouvait dans la barge, Claude et Bonaparte Auguste [4] ont démontré que le Congrès de l’Arcahaie du 18 mai 1803 n’avait rien à voir avec la création d’un drapeau quelconque. Nous reviendrons sur cette question.

2. Depuis le 1er janvier 1804, les affrontements entre les chefs de la Révolution se font à armes inégales. De rebondissement en rebondissement, les couleurs du drapeau changent ainsi que la disposition, horizontale ou verticale, des bandes. Au jour de la célébration de l’indépendance, la complicité semble s’installer entre les anciens libres et les nouveaux libres qui décident de changer le drapeau en disposant horizontalement les couleurs bleu et rouge. Ce fut le premier drapeau officiel de la République libre et indépendante. La Constitution de 1843 confirmera ce drapeau bicolore horizontal (article 192).

3. Sacré empereur le 8 octobre 1804 sous le nom de Jacques 1er, Dessalines adopta le 20 mai 1805 un nouveau drapeau noir et rouge vertical, avec le noir du coté de la hampe. Ces couleurs symbolisaient la devise « Liberté (rouge) ou la Mort (noir) ». Dessalines semble renouer avec le drapeau des profondeurs et le drapeau noir et rouge aurait une valeur ésotérique et une signification occulte comme l’entend Arthur Holly. [5] La plongée dans l’occulte est présentée par les partisans du noirisme comme le noyau du nationalisme haïtien, sa source, son inspiration et sa vision de l’avenir. Dans cet entendement, le drapeau dessalinien n’est pas démagogique ni circonstanciel, mais exprime plutôt une fidélité à la culture des bossales.

4. Le ressourcement que pouvait assurer la double appartenance bossale et créole a été rejeté avec les événements du 17 octobre 1806 au Pont Rouge, où fut assassiné Jean-Jacques Dessalines. Durant 14 ans, le pays, a été divisé en deux parties, le Nord, gouverné par Henri Christophe et Sud et l’Ouest réunis sous la houlette d’Alexandre Pétion. La « bipolarité » intégrée avait sauté. Alexandre Pétion redessina le drapeau cette même année, reprenant le bleu et le rouge de 1804 en y ajoutant « L’Union fait la force » et un carré d’étoffe blanche au milieu duquel furent placées les armes de la République ornées du bonnet de la liberté (bonnet phrygien). Ce drapeau flotta au dessus du Palais National durant 158 années jusqu’en 1964.

5. Malgré le climat d’incertitude créé par la guerre civile, Henri Christophe (1807-1820) organise son gouvernement pour en faire un repère stable et rassurant. Le Nord, le Nord-Ouest (en partie) et l’Artibonite adoptent le drapeau noir et rouge comme l’étendard impérial du Royaume du Nord (1811). Le roi Christophe introduit toutefois une nouveauté en glissant la bande rouge du côté du mât avec au milieu, un écusson muni d’un phénix surmonté de cinq étoiles d’or sur fond bleu. Une couronne est disposée au dessus du phénix et dans le cercle, l’inscription latine « Ex cinerebus nascitur » qui signifie « Je renaîtrai de mes cendres. »

6. À la mort de Christophe, le général Jean-Pierre Boyer, qui avait succédé en 1818 à Alexandre Pétion, réunit, sous le signe du drapeau bleu et rouge, le Nord au reste du Pays. Au fait, Boyer revisite le projet de Pétion. Le rouleau compresseur du mulatrisme boyériste impose le bleu et rouge, qui semble mieux correspondre aux intérêts identitaires des dirigeants anciens et nouveaux libres noirs et mulâtres. Quant aux armes de la République, bien qu’adoptées par le président Pétion, elles ne commencèrent à figurer sur le drapeau haïtien qu’après le vote de la Constitution de 1843 qui dispose en son article 192 : « Les couleurs nationales sont le bleu et le rouge placés horizontalement. Les armes de la République sont le palmiste surmonté du bonnet de la liberté et orné d’un trophée d’armes avec la légende "L’Union Fait la Force" ».

7. Le 9 février 1822, Jean-Pierre Boyer annexa la partie espagnole de l’île (à présent République Dominicaine) laquelle, quelques mois auparavant, le 30 novembre 1821, avait proclamé son indépendance de l’Espagne sous le nom de « Republica del Haïti espanol » "République de Haïti Espagnole" et parallèlement, son union avec la Grande Colombie. Le drapeau de la « République de Haïti Espagnole » fut hissé dès les premières semaines de 1822 mais ce fut le drapeau de la Grande Colombie de l’époque aux couleurs jaune, bleu et rouge disposées horizontalement avec cinq étoiles disposées en arc-en-ciel au milieu de la bande bleue. Cette République de Haïti espagnole fut immédiatement dissoute par le président Boyer.

8. Une tentative de changement du drapeau bleu et rouge, entreprise le 26 avril 1844, par le général Louis Pierrot se solda par un échec. Pierrot avait fait insérer une étoile blanche dans le bleu. Il avait brandi le drapeau de la scission du Nord si un Noir n’était pas « élu » président de la République. Le nouveau drapeau aux bandes horizontales bleu et rouge avec une étoile blanche dans le bleu représentant l’État du Nord, ne dura que huit jours. L’étoile blanche fut enlevée du drapeau haïtien avec l’accession de Philippe Guerrier à la présidence.

9. En 1847, Faustin Soulouque fut élu président et en 1849, se proclama empereur sous le nom de Faustin Ier (1849-1859). Dans la Constitution de 1849, il adopta le drapeau bleu et rouge mais remplaça les armoiries par un écusson. L’Empire de Faustin Ier se termina le 15 Janvier 1859 et les armes de la République retrouvèrent leur place initiale, au centre du drapeau.

10. À partie d’élections frauduleuses contrôlées par l’armée sous le commandement du général Kébreau, François Duvalier, dit Papa Doc, fut élu président le 22 septembre 1957. En 1959, il publia la troisième édition de son ouvrage signé avec Lorimer Denis intitulé Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti à l’imprimerie de l’État avec comme couverture le drapeau aux bandes noire et rouge disposées verticalement, le noir du côté de la hampe, et pour armoiries une pintade juchée sur un lambi. En 1963 il adopta un régime de parti unique. Une nouvelle Constitution fut votée le 25 mai 1964, laquelle adopta le drapeau noir et rouge. Ce dernier fut officiellement confirmé le 21 juin 1964. Cependant, les armoiries de la République (le palmiste orné d’un trophée d’armes sans le bonnet de la liberté) furent conservées. Duvalier mourut le 21 avril 1971 et fut remplacé par son fils, Jean Claude, proclamé président à vie. À la suite d’une révolte populaire, Jean Claude quitta le pouvoir en février 1986.

11. Le gâchis duvaliériste a désarçonné le pays à un point tel qu’il a jeté un grave discrédit sur le drapeau noir et rouge qui, en tant que métaphore, a perdu son sens original de drapeau des va-nu-pieds pour devenir le drapeau des sbires et des assassins. Le 17 février 1986, 10 jours après le départ de Jean-Claude Duvalier, la nation réadoptait le bleu et rouge qui fut ratifié un an plus tard, le 29 Mars 1987, lors du plébiscite sur la Constitution de 1987.

La variation du drapeau reflète les luttes pour le pouvoir et la projection sur la nation de la vision du groupe dominant ou de la personnalité au pouvoir. La nation est l’espace conquis par cette personnalité ou ce groupe et c’est dans cet espace qu’est planté le drapeau. Le groupe social au pouvoir et la personnalité qui le représente projettent sur la nation leur symbolique propre. Cela inclut les représentations, sentiments, identifications et autres investissements tant matériels qu’affectifs. En ce sens, le drapeau fait partie autant de la raison et de la logique que de l’émotion dans la conduite des affaires nationales.

Selon l’article 2 de la Constitution de 1987 en vigueur, « Les couleurs nationales sont : le bleu et le rouge. » D’autres précisions sont fournies à l’article 3 de cette Constitution qui stipule : « L’emblème de la Nation haïtienne est le Drapeau qui répond à la description suivante :

a) Deux (2) bandes d’étoffe d’égales dimensions : l’une bleue en haut, l’autre rouge en bas, placées horizontalement ;

b) Au centre, sur un carré d’étoffe blanche, sont disposées les Armes de la République ;

c) Les Armes de la République sont : Le Palmier surmonté du bonnet de la Liberté et, ombrageant de ses Palmes, un Trophée d’Armes avec la légende : L’Union fait la Force [6]. »

II. La devise nationale

Selon l’article 4 de la Constitution de 1987, « La devise nationale est : Liberté – Égalité – Fraternité. » Cette devise est aussi celle de la France. Rappelons ici que la devise française après la révolution de 1789 n’était que « Liberté et Égalité ». Le mot fraternité y fut ajouté suite à l’intervention à la Convention du délégué noir et ancien esclave Jean-Baptiste Belley Mars. Capitaine d’infanterie au moment des journées de juin 1793 au Cap-Français, il combat du côté des commissaires civils contre les colons blancs et reçoit six blessures. Les élections organisées dans l’île le 24 septembre 1793 l’envoient à Paris comme représentant de Toussaint Louverture. L’arrivée à la Convention de ce premier député noir, accompagné de deux autres, Mills, un mulâtre et Dufaÿ, un Blanc, fait sensation et incite l’Assemblée à décréter la première abolition de l’esclavage (16 pluviôse an II/ février 1794). Dans son argumentation pour l’abolition de l’esclavage, Belley Mars fit la proposition d’ajouter à la devise de la République le mot « fraternité » et sa proposition fut adoptée.

Cette évolution apportée par un Noir délégué de Toussaint Louverture en France n’a pas été intégrée dans le pays d’où il venait. Bien sûr, les idées ont évolué et Haïti a conquis son indépendance en 1804 avec la devise Liberté – Égalité – Fraternité. Mais, la progéniture des anciens esclaves de Saint-Domingue constituant plus 90% de la population alors n’a pas vu de changement significatif dans sa situation réelle plus de deux siècles plus tard. Les vestiges de l’archaïsme colonial ont résisté au changement et se sont imposés dans la continuation des cultures d’exportation que sont le café, le coton, le cacao et le sucre. Pour la majorité des Haïtiens, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des mots creux qui n’ont aucune signification dans leur réalité.

Pourtant en 1804, les Haïtiens étaient proches de réaliser concrètement les mots inscrits dans cette devise. La solution qui était à notre portée nous a échappée à cause de la victoire des élites dans les luttes de pouvoir reflétant les intérêts économiques et sociopolitiques de ces dernières (anciennes et nouvelles) en lutte pour s’accaparer la richesse et le pouvoir. Il importe de souligner que ces élites noires et mulâtres ont vaincu les masses également noires et mulâtres mais pas dans les mêmes proportions. Les généraux Dessalines et Pétion ont vaincu les soldats déclarés des chefs de bande comme Romaine Rivière, dite La Prophétesse, Léo, Rousselot ou encore Candi qui étaient des Mulâtres ainsi que Lamour Dérance, Macaya, Sans Souci, Lafleur ou Goman qui étaient des Noirs.

Ces chefs de bande noirs et mulâtres revendiquaient une autre distribution du pouvoir à mille lieux du monopole que s’étaient octroyé les 37 signataires de l’Acte de l’Indépendance dont 25 étaient des Mulâtres ou gens de couleur, 11, des Noirs et le dernier un Blanc nommé Mallet. Tout part de là, d’une conception hiérarchique de la vie qui met en avant les privilèges d’une élite au détriment des intérêts des masses populaires. Privilèges critiqués par l’américain Thomas Payne dans son ouvrage Droits de l’Homme : En réponse à l’attaque de M. Burke sur la Révolution française (1791) contre la critique de la révolution française de 1789 faite par Edmund Burke dans son livre Réflexions sur la Révolution de France publié en 1790.

Ces privilèges sont aussi critiqués dans l’action, en Haïti, dans la voie ouverte par la devise Liberté – Égalité – Fraternité qui a été poursuivie en maintes occasions en 1843, 1867, 1876, 1902, 1946, 1986. Privilèges coriaces qui se maintiennent malgré tout, car les forces de progrès n’arrivent pas encore à surmonter les limites inhérentes aux prémisses de la participation des masses à leur propre émancipation. Nous en sommes encore aujourd’hui au seuil de cette découverte de la participation des masses. Nous essaierons dans la troisième partie de proposer une analyse causale de l’échec de cette rhétorique heureuse inscrite dans la devise nationale.

III. Drapeau et identité nationale

Parmi les symboles utilisés par les peuples pour affirmer leur identité, le drapeau, à cause de son pouvoir évocateur, figure au premier rang. Ce pouvoir évocateur repose largement sur la capacité qu’il acquiert au fil du temps de rassembler une communauté autour d’aspirations communes et de symboliser l’identité même de cette communauté. Ce n’est pas le cas en Haïti. François Duvalier a essayé d’introduire de force le lambi et la pintade dans la conscience publique en tant que symbole de notre pays, d’abord avec le drapeau noir et rouge de sa milice, puis avec le drapeau national noir et rouge en 1964. Ce drapeau est alors devenu le symbole de la confiscation du pouvoir par le clan Duvalier.

Duvalier travestit la mémoire nationale en prétendant être l’incarnation du drapeau. Dans sa mégalomanie, il déclare : « je suis le drapeau haïtien, seul et indivisible ». Loin de toute plaisanterie, Duvalier se voulait un corps-État [7]. Aussi, une fois mort en 1971, la décomposition de son corps s’est accompagnée de celle de l’État. Laquelle était en chantier de son vivant avec le drapeau noir et rouge symbolisant l’anarchie des tontons macoutes et le signe d’appartenance à un groupe de bandits. La psychologie des groupes qui brandissent ce drapeau noir et rouge est de dire « nou fè sa nou pi pito. Apre nou se nou. Nou pran l nou pran l nèt ». Bref ce drapeau noir et rouge transmet le message de la présidence à vie par ceux et celles qui sont fiers de brandir cet étendard.

Le drapeau n’a pas résolu le problème d’identité nationale qui accable Haïti. La division entre les partisans du « bleu et rouge » et ceux du « noir et rouge » a été nourrie par les puissances impérialistes. Le drapeau national bleu et rouge a été souillé en plusieurs occasions par les actions de ses puissances impérialistes. Ce fut le cas lors de l’affaire Rubalcava sous le gouvernement de Fabre Geffrard en 1861 par les Espagnols, puis lors de l’affaire Batsch sous le gouvernement de Nissage Saget en 1872 et lors de l’affaire Lüders sous le gouvernement de Tirésias Simon Sam en 1897 par les Allemands. Le remplacement du drapeau « bleu et rouge » par le drapeau étoilé américain sur tous les édifices publics de 1915 à 1934 constitue l’ultime souillure de notre bicolore. Le Président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt, se laissant guider par le racisme anti-Noir, indique la marche à suivre pour détruire Haïti. Il déclare : « Il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s’entre-déchirer les uns les autres, c’est la seule façon pour nous d’avoir une prédominance continue sur ce pays de nègres qui a conquis son indépendance par les armes. Ce qui est un mauvais exemple pour les 28 millions de noirs d’Amérique [8]. »

Ces actions négatives ont apporté de l’eau au moulin des partisans du drapeau « noir et rouge ». Enfin, le fait que le drapeau noir et rouge soit le drapeau consacré du lwa Petro dans les sanctuaires vaudou a encore convaincu les partisans de ce courant de pensée de la justesse de leurs positions que le drapeau « bleu et rouge » est l’artisan du sort néfaste connu par la nation haïtienne depuis 1806.

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* Economiste, écrivain

[1] Le texte initial de cette conférence a été l’objet d’une conférence prononcée à Paris le 18 mai 2011. Je remercie les étudiants de l’École normale supérieure pour leurs commentaires et critiques suite à ma conférence présentée le 2 mars 2012 à Port-au-Prince.

[2] Leslie Péan : Entre savoir et démocratie – Les luttes de l’Union nationale des étudiants haïtiens sous le gouvernement de François Duvalier, Éditions Mémoire d’Encrier, Montréal, Canada, 2010.

[3] Histoire du drapeau haïtien, http://www.caraibeexpress.com/archi..., Caraïbe Express, 2008.

[4] Claude et Bonaparte Auguste, Pour le drapeau, - Contribution à la recherche sur les couleurs haïtiennes, Canada, 1982.

[5] Arthur Holly, Dra-Po, Etude Esotérique de Égrégore Africain, Traditionnel, Social et National d’Haïti, P-au-P, Imprimerie Nemours Telhomme, 1928.

[6] Journal Le Moniteur No. 36, P-au-P, Haïti, Mardi 28 Avril 1987, p. 561 à 610.

[7] Vernet Larose, « L’État, c’est moi ; l’État après moi ! », Haïti en Marche, Vol XXIII • Nº 11, 8 avril 2009.

[8] Cité dans le Site Officiel de Jean Métellus (Haïti, Caraïbes, francophonie), www.jeanmetellus.com/poesie-...