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Haïti / 3 mai :

La question de la liberté de la presse au cœur des débats et des initiatives


vendredi 3 mai 2002

P-au-P., 3 mai. 02 [AlterPresse] --- Une marche de plusieurs dizaines de journalistes a été organisée par l’Association des Journalistes Haitiens (AJH) ce 3 mai à Port-au-Prince, afin de dénoncer l’impunité qui règne en Haiti.

Sous un soleil de plomb, les journalistes de la presse parlée, écrite, télévisée et électronique ont défilé derrière une grande banderole portant la revendication de justice en faveur de Jean Dominique et Brignol Lindor, assassinés respectivement en avril 2000 et en décembre 2001. "Jugez les criminels", scandaient les confrères et consoeurs. Justice !, criaient-ils par moment.

Escorté par la police, le défilé a observé plusieurs arrêts devant des batiments publics, notamment le Palais de Justice, le Parlement et le Palais national. Devant le Parlement, les journalistes ont réclamé la réouverture du dossier du Sénateur Dany Toussaint, principal inculpé dans le cadre de l’enquête autour de l’assassinat de Jean Dominique.

Une commission du sénat avait étudié la demande de lever l’immunité de Dany Toussaint et l’avait rejetée. Le nouveau Président du sénat, depuis mars dernier, Fourel Celestin, a laissé entendre en substance que la culpabilité du Sénateur Toussaint devait être prouvée avant qu’une demande de lever son immunité soit étudiée.

Entre autre, l’affaire Jean Dominique a valu au Chef de l’Etat haïtien Jean-Bertrand Aristide d’être inscrit désormais parmi les 38 prédateurs de la liberté de la presse a travers le monde. L’organisation internationale de défense des journalistes Reporters Sans Frontières (RSF) a ainsi mis à exécution la menace faite lors du passage en Haïti, à la fin de l’année dernière, de son Secrétaire Général Robert Ménard. Ce dernier était en Haïti pour s’enquérir de l’instruction de l’assassinat du directeur de Radio Haïti Inter.

Depuis le meurtre de Jean Dominique, en avril 2000, l’impunité est au coeur de la stratégie des autorités pour museler la presse", indique RSF. Reprenant les affirmations de "nombreux observateurs", RSF déclare qu’"au mieux le Président protège les assassins, au pire, il est lui-même impliqué dans le crime".

Dans cette affaire, poursuit l’organisation "toutes les institutions de l’Etat font obstacle à l’enquête". Fort de cette impunité les sympathisants de Fanmi Lavalas "multiplient les agressions contre les professionnels de l’information, jugés trop critiques". A part 2 journalistes spectaculairement assassinés en Haiti durant les deux dernières années, une quinzaine d’autres ont été obligés de fuir à l’étranger en décembre dernier pour protéger leur vie.

La décision de RSF de faire figurer le nom d’Aristide sur la liste des ennemis de la liberté de la presse a été qualifiée de "raciste" par le Président. Il a fait part de sa "solidarité" avec les membres de la corporation qui "luttent pour la liberté de la presse" et a renouvelé sa volonté de "marcher main dans la main avec la presse".

"Nous avons fait notre devoir, a poursuivi Aristide, et nous continuerons de le faire". Il a émis l’espoir que les autorités judiciaires feront aussi le leur "pour que la justice puisse triompher dans le pays".

La Convergence Démocratique (opposition), par la voix de l’ancien maire Evans Paul, dirigeant de la Confédération Unité Démocratique (KID), a rejeté les déclarations d’Aristide, qualifiées de "cyniques". Paul, qui a souligné les multiples agressions dont a été victime la presse ces les derniers temps, a "rendu hommage" aux journalistes.

"Hommage" a été rendu également a nos confrères et consoeurs par le Premier Ministre Yvon Neptune, qui, dans un communiqué, a "salué la mémoire des journalistes qui ont fait le sacrifice de leur vie au bénéfice de la liberté de la presse". Dans le même sens, Jonas Petit, porte-parole du parti au pouvoir, Fanmi Lavalas, a mis l’accent sur "les grands artisans de la presse, victimes de l’archaisme des idées et de l’intolérance".

A l’occasion de la journée internationale de la liberté de la presse, des activités commémoratives ont été réalisées dans plusieurs régions du pays. La Fédération Haïtienne de Presse avait projeté de dénoncer les persécutions et les menaces dont sont l’objet les journalistes. Des distinctions devaient être aussi décernées à des journalistes évoluant à Port-au-Prince et en province par la FPH.

D’autre part, Marc-Orel Garcia dit Marcus, Directeur de Radio Melodie et de l’Hebdomadaire Haïti en Marche et Nancy Roc, animatrice d’un magazine d’information sur radio Métropole ont été récompensés du "Prix Jean Dominique de la liberté de la presse", créé cette année par le bureau de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education la Science et la Culture (UNESCO) en Haïti.

Deux jeunes journalistes, Jean Robert Delciné de Radio Haïti Inter et Hans-Daniel Pierre-Louis de Radio Ibo, ont de leur coté, reçu des bourses de perfectionnement aux Etats-Unis et en France.

Lors de la cérémonie de remise des prix le 2 mai, le Président du jury, le célèbre écrivain Franketienne, a présenté la presse comme un "repère démocratique, garantissant les libertés publiques et les droits fondamentaux des citoyens". Il a souligné que "la presse n’a besoin de se ranger ni du coté du pouvoir, ni du coté de l’opposition".

Marc-Orel Garcia, récompensé pour l’ensemble de sa carrière, a rendu hommage a Jean Dominique, "l’un des meilleurs d’entre nous". Il avait connu Jean Dominique au début de sa carrière, il y a trente ans. Nancy Roc, couronnée pour son émission intitulée Metropolis, a prôné la solidarité au sein de la corporation.

Pour sa part, le Directeur du Bureau de l’UNESCO, Bernard Hadjaj, a plaidé pour "une presse responsable", c’est-à -dire "une presse qui se réglemente elle-même". Il a invité les pouvoirs publics à ne pas céder à "la tentation d’imposer des lois" pour réglementer le fonctionnement de la presse.

Le Secrétaire d’Etat à la Communication, Mario Dupuy, qui se trouve à la tête d’une structure nouvellement créée, met en avant, depuis sa nomination en mars dernier, l’idée d’une loi sur le fonctionnement de la presse. "L’absence d’une loi sur la presse est liberticide", a-t-il récemment déclaré.

Les organisations de presse ne partagent pas cette idée. L’AJH estime que "la seule loi qu’il faudrait créer aujourd’hui dans le pays, ce serait pour faciliter l’accès des journalistes a l’information", en contraignant les fonctionnaires publiques a fournir les données sollicitées par la presse.

La Fédération Haitienne de Presse s’oppose à toute loi sur la presse, qu’elle est décidée à combattre, a-t-elle fait savoir. Le Groupe de Réflexion et d’Action pour la Liberté de la Presse (GRALIP) a dénoncé "l’entêtement du régime en place à vouloir museler la presse indépendante à travers une prétendue loi sur la presse". L’Amicale des Travailleurs de la Presse de Miragoane a exprimé son désaccord avec le projet du gouvernement.[gp 03/05/02 23:18]