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Haiti : La médecine traditionnelle, premier recours des patients


lundi 19 mars 2012

Extrait de l’allocution du vice-recteur à la recherche de l’Université d’État d’Haiti (UEH), Fritz Deshommes, à l’occasion d’un symposium sur la médecine traditionnelle haïtienne tenue la semaine dernière à l’initiative du Ministère de la santé

Document soumis à AlterPresse le 15 mars 2012

(..) A travers le monde, la Médecine Traditionnelle fait l’objet d’un usage et d’un intérêt accrus.

Dans les pays en voie de développement, en Amérique Latine, en Asie, en Afrique, elle est la plus usitée, la plus accessible et la plus abordable. Parce qu’elle est beaucoup plus disponible, parce qu’elle est beaucoup moins chère et parce qu’elle inspire une très grande confiance. Souvent, le rapport entre le nombre de médecins et infirmiers conventionnels et celui des tradipraticiens est de 1 à 100. En moyenne la médecine traditionnelle coute dix fois moins que la médecine conventionnelle.

Dans un pays comme l’Inde par exemple, pour plus de 60% de la population la médecine traditionnelle constitue la seule source de soins de sante disponible.

Nous savons que le tableau n’est pas différent en Haïti. Des études ont déjà démontré que dans notre pays la médecine traditionnelle constitue le premier recours des patients ; que, dans la plupart de nos régions, elle est la seule accessible ; que, la quantité de ressources humaines disponibles dans ce secteur dépasse de loin celle de nos médecins et infirmiers. Et que c’est elle qui prend en charge plus de la moitie d’entre nous a notre naissance.

Mais il n’y a pas que les pays sous-développés. Dans le monde industrialisé, la médecine traditionnelle, appelée médecine complémentaire ou médecine alternative, fait l’objet d’une reconnaissance sans précédent. Aux Etats-Unis, au Canada, en Finlande, dans l’Union Européenne, de plus en plus de patients s’y référent. Et cela pour plusieurs raisons :

-  Ils veulent éviter les effets nocifs des médicaments conventionnels ;

-  Ils estiment que la médecine alternative fait montre d’un potentiel curatif plus élevé dans le traitement des maladies débilitantes comme le SIDA, le diabète et l’hypertension ;

-  Ils remettent en cause certaines démarches de la médecine conventionnelle et se sentent plus attires par la souplesse, la diversité, le caractère holistique des médecines alternatives.

Aux Etats-Unis par exemple, 40% des patients sont des utilisateurs réguliers de la médecine traditionnelle. Et 78% des patients atteints de SIDA en font un usage systématique.

On comprend pourquoi de plus en plus de pays mettent sur pied des instituts nationaux de recherche sur la médecine traditionnelle, et des instances de réglementation. Les universités les plus prestigieuses et les hôpitaux les plus réputés lui consacrent d’importantes investigations. Par exemple, la Clinique Mayo des Etats-Unis, considérée comme le plus grand centre mondial de chirurgie cardiaque, fait de la medecine complementaire l’un de ses meilleurs atouts. Aux Etats Unis même, on retrouve notamment le Bureau National pour la Médecine Alternative, la Commission de la Maison Blanche pour la Médecine Alternative, le Centre National pour la Médecine Alternative et Complémentaire entre autres organismes fédéraux.

De sorte que, dans notre pays, il est venu le temps :

-  D’assumer et de prendre en charge notre médecine traditionnelle ;

-  De reconnaitre son apport inestimable à la production et à la préservation de la sante ;

-  De considérer ses tenants – des guérisseurs aux machann feuilles, des sages-femmes au grandet familiaux – comme de véritables professionnels dans leur domaine ;

-  De comptabiliser parmi nos richesses ces plantes, herbes, minéraux, ces thérapies spirituelles dont les vertus contribuent chaque jour à la santé générale de notre population ;

-  De nous découvrir devant ces savoirs, ces pratiques, ces méthodes, ces techniques, ces croyances qui diagnostiquent, préviennent, soignent les maladies physiques et mentales.

Il est temps d’investiguer, de collecter, d’analyser, de comprendre, de réglementer, de trier le bon grain de l’ivraie, d’identifier les bonnes pratiques, de les codifier, de les valoriser, de les promouvoir, mais aussi de décourager les mauvaises pratiques, de prévenir l’amateurisme, de se prémunir contre le charlatanisme.

Il est temps de regarder notre médecine traditionnelle avec des yeux, plus conciliants, plus tolérants, plus ouverts, mais aussi plus vigilants, plus conscients, plus critiques et de la soumettre à la rigueur scientifique ;

Il est temps de nous engager sur cette voie qu’empruntent de plus en plus de pays dans le monde et qui conduit à l’intégration harmonieuse des deux médecines, de ces deux visions du corps humain, ces deux regards sur la vie, sur la santé et la maladie mais aussi des deux sociétés ; de ces deux mondes, qui finalement pourront se reconnaitre, s’accommoder et s’enrichir mutuellement.

Il est temps de nous rappeler qu’en plus de sa valeur thérapeutique, notre médecine traditionnelle peut constituer un levier pour la croissance économique, le développement social, l’enrichissement scientifique et – qui sait- pour une contribution substantielle de notre pays à l’augmentation du stock de connaissances de l’humanité, a l’instar des médecines chinoise, indienne, arabe et africaine.

C’est dans cette perspective que, depuis quelque temps, l’UEH retient la valorisation des savoirs locaux et de la médecine traditionnelle haïtienne comme thèmes privilégiés de recherche. Vous aurez l’occasion au cours de ce symposium de faire connaissance avec les travaux déjà réalisés en ce sens, soit à travers l’exposition de travaux de sortie d’étudiants de licence et de master et d’ouvrages publiés par ses chercheurs, soit a travers des présentations de ses représentants.

L’UEH est prête à participer avec le Ministère de la Santé Publique et de la Population et tous les partenaires intéressés, à ce grand konbit de valorisation de notre médecine traditionnelle.

Elle est disponible pour intensifier les recherches en ce domaine, pour contribuer à la définition de politiques publiques, à la mise en place de la règlementation appropriée, à l’amélioration de la formation des tradipraticiens, à l’identification et à la diffusion des meilleures pratiques et à leur intégration dans un cursus académique et à la prise en compte des questions de propriété intellectuelle, entre autres.