Regard

Regard (Chronique hebdo)

Haiti : Les leçons d’un Carnaval ?


mercredi 22 février 2012

Par Roody Edmé*

Spécial pour AlterPresse

Le carnaval a bien eu lieu aux Cayes et l’on ne peut pas dire que ce fut un rendez-vous manqué. En plus des mascarons, des polémiques entre ténors du Carnaval, il y a eu un grand spectacle mettant en avant les potentialités culturelles du grand Sud.

Des dizaines d’écoles de danse, des jeunes filles et jeunes hommes des écoles secondaires et universitaire du Sud ont été les véritables acteurs d’un évènement venu secouer la morosité d’une reconstruction encore chaotique, prise dans les aléas de la « gaguère politique » haïtienne.

Le Sud a envoyé un message au vieux centralisme haïtien ; le pays n’est pas la République de Port-au-Prince, et la « possibilité d’une Ile » riche et diverse existe pourvu que l’on veuille sacrifier nos vieilles habitudes et dépasser les horizons jusqu’ici indépassables d’une capitale enflée jusqu’à l’éclatement.

Avec ce Carnaval la population haïtienne a « redécouvert » son pays, réinvestit ses campagnes, et admiré les potentialités d’un territoire qu’il croyait « inexistant » ou irrémédiablement perdu. Les images de nos différentes chaînes de Télévision qui ont introduit pour l’occasion des technologies innovantes, les reportages photographiques des correspondants de nos agences en ligne montrant les vues imprenables de l’île à Vaches et de la presqu’île des Baradères entre autres ; la mobilisation sans précédent de la Protection Civile haïtienne, toute section comprise : Sapeurs pompiers, nageurs spécialisés sur les plages, éclaireurs d’autoroute, volontaires secouristes ont offert l’espace de quelques jours un aperçu de ce que pourrait être un pays « normal ».

Une esquisse d’un Etat tant soit peu responsable et gérant un espace enfin décentralisé.

Les quelques touristes essaimant le parcours ont pris des photos d’un peuple qui n’a pas perdu le sens de la fête, en même temps qu’il chante ses déboires, ses espoirs de vie meilleure, sa confiance dans la vie.

Il y eu cependant quelques grincements : la posture plébiscitaire de certains groupes musicaux a semblé envoyer un message sans équivoque au Président quant à sa politique un peu raide vis-à-vis des autres institutions. Le danger réside dans le crédo réducteur qui fabrique les « dictatures » : « le peuple et moi », formule aveuglante s’il en est qui peut encourager un certain leadership archaïque, malgré les intentions affichées de modernité. Comment aider un président « populaire » à ne pas se comporter en « male dominant » dans une société habituée au jeu de pouvoir entre super fauves qu’il s’appelle Tonton Nó (Nord Alexis), Mabial (Florvil Hyppolite), ou François Duvalier pour ne pas être très exhaustif !

Nous avons la malencontreuse habitude d’aduler nos chefs d’Etat, pour ensuite les renverser avec le même affect dévastateur qui laisse notre pays sur les genoux avec un produit intérieur brut de nation en guerre permanente. Mais le contraire est aussi vrai, l’opposition (pas forcément démocratique) dès le jour où le chef est investi ne chôme pas, jusqu’à la chute finale et fatale, avec un seul perdant : Haïti. Dans ce contexte de guerre de basse intensité, l’Histoire est collée à nos talons, pareille à une boue indécrottable, et la peur farouche des uns de perdre le pouvoir n’a d’égale que l’énergie des autres à machiner leur échec.

L’image inquiétante de vieux seigneurs de la guerre du 19e siècle peut être remplacée par celle pas forcément plus conventionnelle de parlementaires « à la bedaine prospère ».

Tandis qu’au niveau de l’Exécutif, la tentation est grande de revenir à la bonne vieille camarilla des époques « fastes » où l’on dansait sur un volcan…

Mais revenons à la fête qui s’est achevée dans l’allégresse. Le landerneau politique bruisse déjà de rumeurs de toute sorte qui laissent un certain malaise au creux de l’estomac ; pourvu qu’on puisse voir au-delà de nos intérêts personnels et penser à cette République exsangue de conflits improductifs ; aura-t-on le temps de faire le bilan et de tirer partie des leçons de cette image réjouissante projetée par le grand Sud ? Où va-t-on s’enfoncer encore dans une de ces crises « épileptiques » aux conséquences malignes pour le corps social toute tendance confondue ?

Le Président comprendra-t-il, lui qui a porté la société du spectacle au plus haut sommet de l’Etat, à la manière d’un loft story, que sa danse de « réconciliation » sur le char de Bothers Possee, un groupe à la méringue égratignant au passage son image, est plus « démocratique » et apaisante que ses réponses musclées et impatientes vis-à-vis des journalistes ? Et si au niveau des autres pouvoirs de l’Etat : Législatif et Judiciaire, on mettait bas les masques en mettant fin à la courtisanerie, l’improvisation, le clanisme pour voir autrement l’exercice du pouvoir, sans se parer des plumes du conformisme et de la vassalité.

Si le président enfin, pouvait garder en toute occasion son humour goguenard d’artiste, sans perdre son sang froid, s’il pouvait multiplier les signes de dialogue réel et d’apaisement vis-à-vis du corps social et des autres institutions ; son hyper activité sur le plan international pour attirer les investisseurs ressemblerait moins à un jeu à somme nulle !

Et tout le pays alors jouerait gagnant gagnant ! Sinon, l’an prochain, le mardi gras viendra nous rire au nez.

* Educateur, éditorialiste