Perspectives

Haïti-Séisme-2 ans : Menace sismique toujours présente

Mille cent treize (1,113) répliques en 2 ans
jeudi 12 janvier 2012

A partir de février 2012, l’unité technique de sismologie (Uts) entreprend des travaux de micro zonage de l’aire métropolitaine de la capitale Port-au-Prince, à Port-de-Paix (Nord-Ouest), Cap-Haïtien, Fort-Liberté et Ouanaminthe (Nord-Est).

Il faut des campagnes de sensibilisation pour encourager des comportements responsables chez la population, préconise l’ingénieur géologue Claude Prépetit, coordonnateur de l’Uts.

Il est également impérieux d’établir des normes de construction, des normes parasismiques, et exiger à ce que toutes nouvelles constructions respectent ces nouvelles normes.

Il importe de réduire la vulnérabilité de la population au phénomène sismique.

Inévitablement, nous aurons à vivre d’autres tremblements de terre dans les prochaines années en Haïti. Si aucune disposition de prévention n’est prise institutionnellement, le bilan sera beaucoup plus lourd que celui du 12 janvier 2010, prévient l’Uts.

Interview

Propos recueillis par Jean Élie Paul

P-au-P, 12 janv 2012 [AlterPresse] --- La menace sismique reste un phénomène naturel, qui sera toujours présent sur le territoire national, avertit l’ingénieur géologue Claude Prépetit, coordonnateur de l’unité technique de sismologie (Uts), qui préconise des dispositions institutionnelles de prévention.

Dans une interview accordée à l’agence en ligne AlterPresse, à l’occasion du deuxième anniversaire du tremblement de terre du 12 janvier 2010, l’ingénieur géologue Prépetit présente l’unité technique de sismologie, les difficultés auxquelles est confrontée cette unité, les réalités cartographiques en matière de sismologie dans le pays, les perspectives institutionnelles, et propose des recommandations pour une meilleure gestion des secousses sismiques par la population nationale.

AlterPresse : Comment a germé l’idée de la création de l’unité technique de sismologie (Uts), au lendemain du séisme du 12 janvier 2010 ?

C. Prépetit : Logée au bureau des mines et de l’énergie (Bme), cette unité a été créée le 7 février 2011, presque un an après le séisme du 12 janvier. La décision émane du président du conseil d’administration du Bme, qui était le ministre des travaux publics, transports et communications (Mtptc), l’ingénieur Jacques Gabriel.

AlterPresse : Quel est le bilan des activités réalisées par cette unité depuis février 2011 ?

C. Prépetit : Immédiatement après la création de cette unité, nous avons préparé un document de projet pour définir les attributions et la mission de l’unité…

Ensuite, il a fallu chercher les moyens pour la mise en place de cette unité, parce que l’objectif de cette unité consiste à procéder à la surveillance sismique du pays au plan national, à analyser les informations, à placer les appareils un peu partout sur l’ensemble du territoire national et à traiter les informations dans un centre de données.

Par la suite, l’Uts doit diffuser les informations auprès des autorités chargées de la protection civile et également auprès de la population.

Dans un premier temps, nous avons placé les appareils : les appareils disponibles que sont les accéléromètres, les sismomètres qui sont placés un peu partout sur le territoire national.

Maintenant, il faut relier tout ce dispositif à un centre de données.

AlterPresse : Parlez-nous un peu de ces appareils.

C. Prépetit : Nous avons reçu en don, du projet Winner de l’agence américaine pour le développement international (Usaid), six accéléromètres.

Ces appareils ont été placés à l’Hôtel le Plaza, au bureau des mines et de l’énergie, à Laboule 10, aux Cayes (Sud), et un autre a été placé à l’ambassade des États-Unis d’Amérique à Tabarre.

Immédiatement après le 12 janvier 2010, trois (3) stations large bande ont été installées par les ressources naturelles du Canada : une placée dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince (à Juvénat, à l’est de la capitale), une à Léogane (au sud de la capitale) et une autre à Jacmel (Sud-Est). Ces stations sont actuellement gérées par le ministère de l’environnement.

Ensuite, il y a huit appareils, huit (8) sismomètres, qui ont été légués par l’ United State Geological Survey (USGS).

Au lendemain du 12 janvier 2010, comme vous le savez, l’USGS est venue installer un certain nombre d’appareils en Haïti pour pouvoir contrôler les répliques. Après trois mois, ces appareils ont été enlevés.

Puisque la collaboration a été très bonne entre l’USGS et le bureau des mines et de l’énergie, ils nous ont légués à peu près cinq ou six appareils qui sont installés au Cap-Haïtien (Nord), à Port de Paix (Nord-Ouest), à Port-au-Prince (Ouest), à Saint-Marc (Artibonite / Nord) et également aux Cayes (Sud).

Voilà pour les appareils qui ont été installés.

Ce sont des appareils qui ont été légués en don par la communauté internationale. Le gouvernement haïtien n’a pas encore investi dans le domaine.

[…]

AlterPresse : Le tremblement de terre de janvier 2010 a été causé par une faille jusque-là inconnue. Est-ce qu’on a pu découvrir d’autres failles sur le territoire national ?

C. Prépetit : Il n’y a pas d’étude géologique, faite après le 12 janvier 2010.

Mais, les enregistrements, sur les appareils qui ont été installés, ont permis de placer les épicentres sur une carte.

Il en résulte que ce n’est pas la faille de la presqu’ile du Sud qui a provoqué le séisme du 12 janvier 2010, parce qu’il n’y a pas d’alignements de répliques tout au long de cette faille. Ces alignements se sont faits, surtout tout le long d’une zone tout près de Léogane.

C’est ce qui nous permet de dire que c’est une faille baptisée "faille de Léogane" qui a été cassée le 12 janvier 2010. Donc, voilà à quoi sert l’enregistrement des secousses.

AlterPresse : Où en êtes-vous avec le projet de micro zonage ?

C. Prépetit : Le projet de micro zonage va être exécuté par le bureau de recherches géologiques et minières de France (Brgm), en collaboration avec le bureau haïtien des mines et de l’énergie et le laboratoire national.

Justement, nous allons partir la semaine prochaine pour faire un stage au Brgm...

Donc, l’équipe nationale va faire un stage au Brgm, va rencontrer l’équipe internationale, pour définir le plan de micro zonage.

Le stage doit se faire le 30 janvier 2012.

Cela veut dire que, dès le mois de février 2012, nous devons commencer les travaux de micro zonage dans l’aire métropolitaine et, en même temps, à Port-de-Paix, Cap-Haïtien, Fort Liberté et Ouanaminthe (Nord-Est).

AlterPresse : de quel budget dispose’l’Uts ?

C. Prépetit : Dès la création de l’unité technique de sismologie, nous avons préparé un budget de départ pour sa mise en place, lequel était évalué à environ 150 mille dollars américains, soit 6 millions de gourdes pour l’exercice 2010-2011, que nous avons sollicité du trésor public [..]

Pendant l’exercice 2010-2011, aucun centime n’a été accordé à l’Uts.

Maintenant, pour l’exercice 2011-2012, nous avons également soumis le même projet. Jusqu’à présent, rien n’a été fait. Donc, pour vous dire, après une année, le trésor public n’a encore affecté aucun centime au fonctionnement de l’Uts.

L’avenir de l’Uts va dépendre de l’intérêt de l’État haïtien en une telle unité de sismologie.

Parce qu’il ne suffit pas seulement de créer cette unité, mais il faut également lui donner les moyens nécessaires pour qu’elle puisse fonctionner. Parce qu’il faut fonctionner avec des appareils, et ces appareils coûtent cher. Il faut payer le personnel.

Certes, nous recevons des dons pour ces appareils, mais il faut les entretenir. […]

AlterPresse : Deux ans après le séisme, quelles observations avez-vous faites dans le comportement de la population, en général ?

C. Prépetit : Dans le comportement des gens, je vois que le traumatisme est encore là.

C’est bien malheureux qu’il n’y ait pas de programmes de sensibilisation de la population, surtout dans les écoles, pour apprendre aux élèves, aux tout-petits comment se comporter lorsqu’il y a une secousse sismique.

Pendant ces deux années, nous avons enregistré pas mal de répliques.

D’après les appareils qui ont été placés un peu partout en Haïti, nous avons pu enregistrer mille cent treize répliques pendant ces deux années.

De ces mille cent treize répliques, il y a une bonne partie qui n’a pas été ressentie, parce que ce sont des répliques de magnitude inférieure à trois.

[…] Et à chaque fois qu’une réplique s’est produite quelque part à Léogane ou à Petit-Goâve… cela a provoqué un mouvement de panique auprès de la population. Le comportement de la population n’est pas un comportement correct, parce que l’éducation n’est pas faite face à une secousse sismique… C’est un travail à faire, c’est une lacune à combler. […]

AlterPresse : Dans ce cas, qu’est-ce qui devrait être fait et qui n’a pas été fait par les institutions nationales ?

C. Prépetit : Il faudrait d’abord avoir un programme national, qui s’étend sur l’ensemble du territoire national, à l’intérieur de toutes les écoles pour mener une campagne de sensibilisation,

Deuxièmement, il faudrait entreprendre des travaux de renforcement de certains bâtiments publics, tels que les établissements scolaires, surtout les bâtiments de l’Etat, les hôpitaux...

Donc, accomplir des travaux de consolidation et ensuite établir des normes de construction, des normes parasismiques et exiger à ce que toutes nouvelles constructions respectent ces nouvelles normes.

Il faudrait également renforcer les lois, procéder également à l’évaluation de la menace sismique, parce que, jusqu’à maintenant, beaucoup de failles demeurent inconnues.

Par exemple, dans le Nord, nous connaissons la faille septentrionale, mais nous ignorons les failles inconnues, les failles secondaires qui sont à côté de la faille septentrionale.

Donc, il y a un travail de dépistage à faire au niveau du territoire national pour que nous puissions cartographier les failles connues et les failles inconnues.

[…] Parce que, la menace sismique, elle sera toujours là, elle sera toujours présente en Haïti.

Qu’on le veuille ou non, dans les prochaines années, nous aurons à faire face à un autre tremblement de terre. Même si on ne sait pas quand cela va se produire, si c’est dans cinquante ans ou dans cent ans, nous savons qu’il va se produire.

Inévitablement, nous aurons à vivre d’autres tremblements de terre. Si rien n’est fait, le bilan sera beaucoup plus lourd.

AlterPresse : Vous dites que, dans les prochaines années, Haïti connaitra d’autres tremblements de terre. Doit-on s’attendre à des magnitudes similaires à celle du 12 janvier 2010 ?

C. Prépetit : Là où un tremblement de terre s’est produit, il se produira dans le futur. C’est une énergie qui s’accumule dans le sol et puis après, le sol ne peut plus contenir cette pression, elle se relâche : ceci donne naissance au tremblement de terre. Si on avait eu un tremblement de terre de magnitude 8, à l’avenir on aura un tremblement de terre de même magnitude.

AlterPresse : Quelles recommandations ferez-vous à la population haïtienne à l’occasion du deuxième anniversaire du séisme du 12 janvier 2010 ?

C. Prépetit : J’aurais souhaité que l’État Haïtien s’approprie le problème sismique.

Inévitablement, nous devons réduire la vulnérabilité de la population au phénomène sismique.

Si on ne le fait pas, au prochain séisme, nous risquons d’avoir encore plus de deux cent mille morts, trois cent mille morts.

La réduction de la vulnérabilité est de la responsabilité des gouvernements, des collectivités territoriales et des autorités de la justice.

Il faut que la responsabilité soit partagée. Il faut que les gens sachent que c’est à nous Haïtiennes et Haïtiens de prendre notre destin en main pour limiter l’impact du phénomène sur la population.

Parce que nous ne pouvons pas empêcher un séisme de se produire, nous ne pouvons pas, non plus, agir sur un phénomène tout à fait naturel.

Par contre, nous pouvons réduire la vulnérabilité de la population….

J’aurais souhaité qu’il y ait une forme de prise en charge beaucoup plus large de la population générale, pour ne pas compter encore des cadavres au prochain séisme.

[jep kft rc apr 12/01/2012 14:37]