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Haïti « ouverte aux affaires » : Les gagnants et les perdants

Haiti : Les risques qui entourent l’établissement du Parc Industriel de la Région du Nord à Caracol

« L’endroit choisi (...) est le plus fertile de toute la région »
samedi 17 décembre 2011

Enquête

Sixième de sept articles

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Je Kale »*, dont fait partie AlterPresse

Voir un documentaire vidéo ci-dessous

P-au-P., 17 déc. 2011 [AlterPresse/Ayiti Je Kale] --- Pourquoi le Ministère de l’Environnement d’Haïti s’est-il inquiété de « l’impact potentiellement négatif sur l’environnement », du projet du Parc Industriel de la Région du Nord (PIRN), dont la construction dépasse les 200 millions $US de fonds publics et privés ?

Pourquoi l’étude des consultants, commandée sur le projet, souligne-t-il que la Baie de Caracol est un site « unique, productif et précieux », et affirme-t-il que, même si toutes les recommandations sont suivies, le PIRN « pourrait mettre cet écosystème en péril » ?

Pourquoi ces mêmes consultants – qui avaient suggéré le site de Caracol – ont-ils ensuite admis que des facteurs écologiques n’avaient pas été pris en compte et ont-ils proposé au gouvernement haïtien de changer leur choix de site et même d’annuler le projet ?

Autant de questions importantes et pressantes.

En dépit de deux études complètes des impacts environnementaux et sociaux qui dressent une longue liste de risques - ces derniers sont publiques et affichées sur le net - et malgré plusieurs autres études de l’écosystème de la Baie de Caracol, les médias n’ont en général pas poussé la réflexion plus loin que les communiqués de presse des enthousiastes et investisseurs du projet : le département d’État américain, la Banque Interaméricaine de Développement (BID), le gouvernement haïtien et Sae-A Trading.

C’est sans surprise que l’on apprend que de nombreux risques environnementaux et sociaux sont liés à tous les parcs industriels - dans le cadre de « libre échange » ou non. Mais ces risques s’accroissent exponentiellement dans les pays pauvres aux prises avec un manque de contrôle sur le zonage, un manque de législation et/ou de présence gouvernementale et de grandes populations avec un taux de chômage élevé. Cela ne veut pas dire que le projet ne devrait pas être entrepris, mais plutôt que d’autres études doivent être réalisées et les risques et les bénéfices présentés au public.

Des études ont bien été réalisées y compris celle de Koios, commandée par le Ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et publiée le 13 mai 2011, ainsi qu’une deuxième étude, publiée le 5 mai 2011, celle-là commandée par le plus gros investisseur du projet, la BID.

Ces deux études comportent des conflits d’intérêts : Koios était à l’origine du choix du site et la BID avait déjà fourni plus de 50 millions $US en dons et prêts pour le PIRN. Mais il semble que ces conflits d’intérêts ainsi que les risques énoncés dans les documents, ont été jugés de peu d’importance pour les décideurs en présence. La construction a débuté et des contrats de 15 millions $US ont été octroyés en septembre pour une centrale électrique.

Ayiti Kale Je (AKJ) n’a pas les moyens, ni les ressources humaines suffisantes pour dresser une liste complète des risques, mais en voici quelques-uns des principaux :

Risque 1 – L’écosystème de la Baie de Caracol

Un des enjeux les plus manifestes est le danger pour l’environnement en Haïti, surtout pour la Baie de Caracol.

La première étude, commandée par le Ministère de l’Économie et des Finances (MEF), sur le choix du site du PIRN, a été effectuée par la firme américaine Koios. Cette étude de 110 pages place Caracol au deuxième rang sur 18 autres sites potentiels dans la région du nord. Toutefois, l’étude sur l’impact environnemental effectué tout de suite après, par la même firme, et datée de mai 2011, admet – scandaleusement – que l’environnement n’avait pas été pris en compte lors du choix du site.

Tout aussi scandaleusement, Koios affirme dans cette étude d’impact : « Il n’était pas possible de prévoir la présence de l’écosystème complexe et précieux de la baie de Caracol avant la réalisation de cette évaluation environnementale ».

Cette affirmation est tout à fait choquante. Selon des documents disponibles au public, cette baie, qui abrite une des dernières forêts de mangroves, ainsi que le récif corallien le plus long du pays, a fait l’objet de nombreuses études internationales et fait partie de plusieurs projets pour placer cette zone sous protection.

1.) En 2009, une étude de l’Organisation des États Américains et du Réseau interaméricain d’information sur la biodiversité (IABIN) calcule le « prix de services écologiques » des mangroves et du récif corallien dans la baie à 109 733 000 $ US par année.

2.) En 2010, le programme de développement de l’ONU et le Ministère de l’Environnement ont entamé un projet de Système National d’Aires Protégées (SNAP). Selon le Ministère de l’Environnement, plus de 2,7 millions $US ont déjà été investis dans le cadre de ce programme. Caracol est un des premiers sites visés.

3.) La baie fait aussi partie du Corridor Biologique de la Caraïbe (CBC), un espace constitué par la République Dominicaine, Haïti et Cuba en 2009 et faisant l’objet d’un projet de 7,4 million $US.

Même si Koios semble avoir « oublié » de consulter les documents concernant la protection de la Baie, la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), alors pilotée par l’ex-président américain Bill Clinton, ne peut prétendre à l’ignorance. En octobre 2010, la CIRH a approuvé 1 million $ des 7,4 millions $US de fonds du CBC. Soit deux mois avant que la commission n’approuve le projet du PIRN.

Risque 2 – L’eau

Un autre risque concerne l’utilisation et la pollution de l’eau. Le PIRN se situe au centre du bassin versant de la rivière Trou-du-Nord, considérée par l’USAID comme un « bassin versant prioritaire ».

L’eau nécessaire au PIRN et aux installations environnantes proviendra probablement de la rivière et de la nappe phréatique. Par contre, une étude d’une firme de Washington commandée par la BID recommande que l’eau ne provienne que de la nappe phréatique parce que la rivière elle-même alimente le fragile écosystème de la Baie de Caracol. En août 2011, Environ International Corporation affirmait : « Nous recommandons vivement d’exploiter les eaux souterraines pour satisfaire les besoins du site. »

Mais d’autres études notent que, si une trop grande quantité d’eau était puisée de la nappe phréatique, celle-ci pourrait être polluée par l’eau salée provenant de l’Océan Atlantique. La surexploitation de la nappe phréatique pourrait aussi nuire à l’agriculture de la région entière et freiner le développement d’autres secteurs qui demandent beaucoup d’eau, comme le secteur du tourisme. La Environ International Corporation s’est opposée à ce point de vue, disant que l’eau est abondante.

Une étude du Groupe Louis Berger, commandée par le MEF et citée dans l’étude de Koios, recommande l’utilisation de la nappe phréatique et de la rivière. L’étude stipule que le PIRN et la population environnante (maintenant et à l’avenir) ne devraient pas utiliser plus de 11 000 mètres cubes d’eau par jour. Selon cette même étude, le parc aura probablement besoin d’au moins 5 800 mètres cubes d’eau par jour durant la phase 1 (2012-2014) et d’au moins 9 800 mètres cubes par jour durant la phase 2.

(Une étude interne du Ministère de l’Environnement, dont AKJ a obtenu une copie, grâce à une fuite, qualifie ces estimations de « conservatrices » et « minimalistes », et affirme qu’elles ne tiennent pas compte de la déforestation continue et des projections démographiques en forte hausse.)

L’autre grand risque lié à l’eau concerne bien sûr la pollution et les autres impacts négatifs de l’utilisation de l’eau de la rivière et de la nappe phréatique. Voici les principaux usages qui sont prévus :

1.) L’usine de textile de Sae-A : une grande quantité d’eau est nécessaire à la fabrication de textile et pour le processus de teinture. Il en résultera une importante quantité d’eaux usées qui nécessiteront des traitements multiples.

2.) Le nettoyage et d’autres activités connexes chez Sae-A et dans les autres usines de vêtements, et possiblement une usine de meubles. (Origins Holdings apparaît sur certains documents comme un locataire potentiel.)

3.) Les besoins en eau potable et pour les services sanitaires des travailleurs et d’autres employés, à l’intérieur et dans la périphérie du PIRN.

4.) Les besoins en eau potable et pour les services sanitaires des dizaines de milliers de nouveaux résidants qui seront attirés vers cette région grâce au PIRN.

Une usine de traitement des eaux usées est prévue pour le parc, mais, même si hypothétiquement tous les déchets issus de la teinture, des processus de fabrication et des déchets humains peuvent être bien gérés, toute l’eau usée, traitée ou non, se retrouvera dans la rivière Trou-du-Nord et probablement dans la Baie de Caracol.

« Même si les eaux usées du parc sont traitées, diverses autres menacées, liées au développement du parc industriel sur ce site, pourraient mettre cet écosystème en péril », note l’étude.

De l’eau sera aussi utilisée pour refroidir la centrale électrique fournie par le gouvernement américain. Cette centrale, construite au coût de 15 millions $ par une compagnie canadienne, produira de l’électricité à partir de carburant lourd, qu’on appelle aussi « mazout ». Lors de son retour à la rivière Trou-du-Nord, la température de l’eau utilisée pour refroidir les turbines ne doit pas varier de plus de 3 degrés Celsius par rapport à celle de l’eau puisée à l’origine, sans quoi un impact négatif important pourrait être observé sur les écosystèmes aquatiques. Il va sans dire que l’utilisation de carburants lourds pose aussi un risque sur un écosystème fragile.

Risque 3 – Impact social

L’étude de Koios estime que la population locale pourrait croître d’environ 100 000 à 300 000 personnes :

« Les grands projets d’industrie ou d’exploitation minière dans les pays pauvres indiquent qu’une telle migration se produira, quels que soient les efforts visant à l’empêcher ».

D’autres études fixent le nombre de migrants potentiels bien plus bas, mais la venue de rien que 10 000 travailleurs et de leurs familles – soit environ 50 000 personnes en tout – transformera cette région, où résident pour le moment environ 250 000 personnes qui sont surtout des pêcheurs et des agriculteurs.

Sans des règles sur le zonage, la planification urbaine et sans une présence policière importante, le PIRN pourrait paver la voie à de nouveaux bidonvilles. Le pays a déjà été témoin de la « bidonvilisation » des zones avoisinant d‘autres parcs industriels dans la capitale et à Ouanaminthe, siège du parc de la CODEVI, ce qui laisse présager le même sort pour les environs du PIRN.

L’arrivée soudaine de milliers de personnes dans une région peut avoir de nombreux impacts négatifs : davantage de déchets, l’utilisation mal réglementée de l’eau et des arbres (pour cuire des aliments), et la présence de squatteurs sur des terres agricoles ou d’autres environnements fragiles. (Des fonds publics américains sont prévus pour la construction de 5 000 unités de logements, mais il semble que celles-ci sont destinées aux « expatriés » et aux cadres.)

Les consultants Koios notent aussi que :

« Le risque de tension est élevé entre les membres des communautés locales et les migrants qui viendront dans la région, surtout si les habitants locaux estiment ne pas avoir la possibilité de profiter du projet, en particulier en matière d’emploi ».

Koios s’inquiète également de l’effet négatif que ces conflits pourraient avoir sur les intérêts des propriétaires d’usines :

« Des objections globales ou localisées aux sociétés multinationales opérant dans le parc, ainsi qu’une publicité négative quant aux relations avec la communauté locale (pouvant entraîner des boycotts de consommateurs, des litiges, et d’autres réactions aux conséquences coûteuses - en termes de réputation et de risques juridiques - comptent parmi les conséquences plus larges d’une mauvaise gestion ».

Limiter les risques

Évidemment, malgré les risques que soulèvent les études de Koios, d’Environ et de la BID, elles ont toutes les trois, en final, appuyé le projet. Par contre, ces études dressent aussi des listes des nombreuses précautions qui doivent être prises pour minimiser ou éliminer ces risques. Sur des pages et des pages de documents , les consultants ont souligné, entre autres, les lois d’encadrement à voter, les programmes qui devraient être suivis et les projets de construction qui devraient inclure immédiatement la création d’aires aquatiques protégées, une étude exhaustive des impacts environnementaux pour les 12 à 24 premiers mois, le financement et la construction d’habitations et d’infrastructures pour desservir les migrants attendus sur le site du PIRN et en périphérie.

Koios a aussi rivalisé d’optimisme en écrivant : « si une proportion suffisante des recettes fiscales supplémentaires était consacrée au développement et à l’amélioration de l’infrastructure sociale et physique dans la région, beaucoup de ces effets négatifs pourraient être évités ou atténués ».

En effet, un investissement massif pourrait limiter les risques. Mais Koios semble oublier que les locataires du parc – le géant du textile Sae-A et d’autres compagnies – seront complètement exemptées d’impôts durant les 15 prochaines années, ce qui signifie que les « recettes fiscales supplémentaires » devront être prélevées sur les salaires des employés, dont la plupart seront aussi complètement exempts d’impôts, étant donné que leur salaire journalier sera d’à peu près 5,00 $US.

Or, même si on réussit à trouver les fonds nécessaires, plusieurs voix s‘élèvent, dont celle de l’actuel Ministre de l’Environnement, pour dire que les recommandations ne vont pas assez loin.

Dans son rapport de 20 pages sur l’étude de Koios, du 30 juin 2011, intitulé : « Sous quel prérequis pourrions-nous envisager une situation "gagnante-gagnante" d’un point de vue environnemental ? », Joseph Ronald Toussaint estime que le document constitue un pas dans la bonne direction, mais qu’il sous-estime « la magnitude de l’impact », « l’importance de l’impact », « la durée de l’impact » et « les changements biophysiques ».

Alors qu’il n’était qu’un employé du ministère, Toussaint a aussi affirmé que : « A aucun moment le Ministère n’a pris part à une réflexion identifiant Caracol comme site » ni dans les termes de référence pour l’étude d’impact de Koios. Comme mentionné plus haut, Toussaint juge que les estimations faites des besoins en eau sont trop « conservatrices ».

Tout de même, le rapport de Toussaint estimait qu’une situation « gagnante-gagnante » serait envisageable, si 54 millions $US étaient dépensés pour des études et pour limiter les impacts négatifs.

Qu’a fait le MEF de ces recommandations ? Au mois d’août et septembre 2011, AKJ a tenté, à de nombreuses reprises, de rencontrer Ronald Baudin, Ministre de l’Économie et des Finances à l’époque, ainsi que Toussaint, et a réussi à obtenir d’eux des promesses d’entrevue. Pourtant, les deux bureaux n’ont jamais donné suite.

Peut-être le Ministère de l’Environnement a renoncé à la lutte pour protéger la baie ?

Lors de l’inauguration des travaux de construction du PIRN, le 28 novembre 2011, il n’y avait aucun représentant du dit ministère. En plus, la question environnementale ainsi que la Baie de Caracol n’ont pas été mentionnées.

Qu’en pensent les résidants de Caracol ?

Pierre Renel, comme la plupart des habitants des environs de Caracol, est agriculteur. Il fait partie des agriculteurs qui ont perdu leurs récoltes en janvier dernier et qui ont formé l’Association pour la Défense des Travailleurs de Caracol (ADTC).

Renel, président de l’ADTC, souligne que : « L’endroit choisi pour le parc industriel est le plus fertile de toute la région. Nous y cultivons beaucoup de plantain, de haricots, de maïs, de manioc, etc… C’est comme ça que nous élevons et éduquons nos enfants… c’est notre trésorerie ! ».

Mais Renel et les autres habitants de la région ne sont pas opposés au parc. Au contraire, ils espèrent, qu’avec leurs enfants, ils pourront bénéficier des emplois que les fonctionnaires et les consultants leur ont décrits. Quelques résidants ont déjà été embauchés en tant que gardiens ou pour travailler dans le kiosque d’information.

Selon le site web du PIRN, tous les agriculteurs ont également reçu, soit des terres, soit de l’argent en compensation des récoltes perdues ou pour la valeur de leurs terres, si du moins elles leur appartiennent. De leur côté, des agriculteurs nous ont affirmé, lors d’entrevues téléphoniques, qu’on leur a promis de l’argent et des terres. En plus, ils ont fait savoir qu’ils n’ont pas reçu le montant qui leur a été promis.

« Ils nous ont dit que les paysans recevraient de l’argent et des terres, et selon Michaël Landsheer (du MEF), les propriétaires devaient recevoir 1,200 $ US par hectare, mais ils n’ont pas tenu leur promesse », a confié Renel à AKJ.

L’agriculteur Robert Étienne est enthousiaste à propos des usines.

« On aurait déjà dû construire quelque chose du genre ! Il n’y a pas de travail dans ce pays », a-t-il dit, les yeux pétillants d’émotion.

Mais Étienne, du haut de ses soixante-dix ans, ne sera pas de ceux qui trouveront du travail. Il est trop vieux. Peut-être ses enfants obtiendront-ils des emplois ? Peut-être, peut-être pas. Même à des salaires de misère, la compétition sera féroce.

Étienne, Renel et bien d’autres ne savent probablement pas à quel point les salaires seront bas, ni comment l’économie locale sera transformée, quand débutera la construction et que les usines commenceront à ouvrir leurs portes : explosion démographique, hausse des loyers, accroissement du secteur informel et des vendeurs ambulants, baisse de la production agricole locale et peut-être même la montée du prix de la nourriture. [akj apr 17/12/2011 07:50]

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* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société d’animation et de communication sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/).

Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.

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