Perspectives

Haïti « ouverte aux affaires » : Les gagnants et les perdants

Haïti : Pourquoi un parc industriel à Caracol ?

« A aucun moment le Ministère de l’environnement n’a pris part à une réflexion identifiant Caracol comme site »
mercredi 14 décembre 2011

Enquête

Sixième de sept articles

Dans le cadre du partenariat médiatique « Ayiti Je Kale »*, dont fait partie AlterPresse

P-au-P., 13 déc. 2011 [AlterPresse/Ayiti Je Kale] --- Près de Caracol, dans le département du Nord-est d’Haïti, Robert Etienne, incrédule, contemple avec consternation la clôture qui traverse son champ. Plus tôt cette année, cette terre noire et fertile lui donnait une généreuse récolte de haricots.

« Au début de janvier, des tracteurs sont venus démolir toutes nos clôtures. Des voleurs et des animaux ont suivi et toute notre production a disparu », a confié le septuagénaire à Ayiti Kale Je (AKJ) en mai 2011.

Étienne a élevé ses quatre enfants ici-même, avec la vente de bétail et en cultivant une petite parcelle familiale ainsi qu’un plus grand terrain loué de l’État. Un matin, en janvier dernier, Étienne et environ trois cents de ses voisins se sont réveillés en constatant que les champs avaient été détruits.

A l’insu d’Étienne et des autres fermiers, le gouvernement haïtien a signé cette même semaine-là un accord avec la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, des représentants de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et le géant du textile de Corée du Sud, Sae-A Trading. Avec cet accord, les champs d’Étienne et ceux d’environ 300 autres fermiers ont été convertis en zone industrielle.

« Ce sera l’étincelle qui allumera le feu, qui stimulera l’activité », a affirmé au Wall Street Journal l’ancien président américain et mari d’Hillary, Bill Clinton. A l’époque, Clinton menait la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) Depuis toujours, Clinton promeut des plans pour apporter plus d’industrie en Haïti.

Mais les fermiers comme Étienne, ainsi que des chefs de syndicaux, des environnementalistes et des économistes, ont de sérieux doutes : exactement quel « feu » a été allumé, quelle « activité » sera stimulée et dans quel sens ?

Et d’abord, pourquoi avoir choisi Caracol ?

Tous les acteurs sont d’accord que ces terres – qui font partie du bassin versant de la rivière Trou-du-Nord – sont parmi les plus fertiles du département du Nord-est. En plus, le nouveau parc industriel se trouvera à moins de cinq kilomètres d’une grande baie qui abrite une des dernières forêts de mangrove du pays, ainsi qu’un grand récif corallien.

Dans le but de savoir pourquoi Caracol a été choisi, et pour avoir une meilleure idée de qui seront les « perdants » et les « gagnants » de ce projet, AKJ a visité le Nord-est, passé en revue une demi-douzaine d’études et interviewé de nombreux experts et bénéficiaires potentiels.

PIRN - Un partenariat public-privé

Le Parc industriel de la région du Nord (PIRN), qui a récemment changé sont nom pour le Parc Industriel de Caracol, est le projet-phare de reconstruction du nouveau gouvernement, la CIRH, et la « communauté internationale » en Haïti – les États-Unis, la France, le Canada, l’Union Européenne et la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Ce parc industriel de 243 hectares devrait ouvrir ses portes en mars 2012. Les planificateurs affirment qu’environ 20 000 emplois seront créés pour la « Phase 1 », puis environ 100 000 emplois directs et indirects au cours des années suivantes, presque exclusivement des emplois manufacturiers à des salaires de misère.

Déjà dans l’étape de planification avant le tremblement de terre, le PIRN est le résultat d’un partenariat public-privé avec un financement de plus de 200 millions de $ US. Mais le gouvernement haïtien n’est pas le seul partenaire « public ».

Le « public » plus au nord – les citoyens américains – est le plus gros investisseur du projet, avec 124 millions de USD puisés des coffres de l’État. L’argent américain servira (selon les documents du projet) à améliorer les infrastructures portuaires, à construire une centrale électrique pour le PIRN et à construire au moins 5 000 logements.

Comme l’avait sous-entendu Bill Clinton, les investissements étrangers sont à la base du plan économique qu’il met en avant avec le gouvernement haïtien. Washington fait tout ce qui est en son pouvoir pour convaincre qu’Haïti est « prête pour les affaires ». Ainsi, dans une réunion du 7 janvier 2011, Cheryl Mills, la dirigeante de l’USAID, était fière d’affirmer que son équipe : « travaillait avec des investisseurs étrangers pour voir comment les attirer vers un parc industriel ».

En plus des fonds du gouvernement américain, le PIRN recevra aussi 55 millions de $ US de la part de la BID. Selon des documents du département d’État américain, l’argent de la BID servira à construire « des charpentes de manufactures et des infrastructures intra murales ».

L’utilisation de fonds publics au bénéfice de l’industrie privée n’est pas une pratique nouvelle. Les partenariats public-privé (PPP) sont chose courante dans le monde entier. Les contribuables prennent des risques pour qu’un secteur d’activité ou une région soit rendue attrayante pour des capitaux privés. La logique derrière les PPPs, en général et la proportionnalité de leurs résultats sont certainement des thèmes à débats, mais ce qui frappe dans celui-ci est qu’il va plus loin que les autres. Il utilise des fonds publics – surtout américains – au bénéfice de compagnies de textile qui ne sont pas toutes américaines et chaque emploi créé entraînera probablement la mise à pied de travailleurs américains.

Finalement, du moins dans le cas du PIRN, les contribuables américains facilitent la tâche à des compagnies de textiles locales et étrangères pour qu’elles implantent des « ateliers de misères, les « sweatshop », en Haïti, augmentant leurs revenus au détriment de travailleurs mieux rémunérés aux États-Unis et dans d’autres pays. Si Levis et GAP peuvent assembler leurs vêtements au coût de 5,00$ US par jour au lieu de 9,00$ US de l’heure (à peu près le salaire le plus bas dans les usines de vêtements aux Etats-Unis), avec en plus de nouvelles structures, de l’électricité, de la sécurité assurée par les forces de l’ONU et des revenus libres d’impôts, entre autres avantages, pourquoi ne le feraient-ils pas ?

Ironiquement, le principal partenaire privé du PIRN n’est ni américain, ni haïtien. C’est la Sae-A Trading, de la Corée du Sud, qui promet de dépenser 78 millions de $ US pour la construction d’un complexe manufacturier de 50 000 hectares qui emploiera 20 000 travailleurs pour la première phase et qui comprendra éventuellement une usine de fabrication du textile.

Sae-A Trading est un des leaders mondiaux du vêtement. Elle fournit, entre autres, GAP, Wal-Mart et Target ainsi que d’autres grands détaillants aux Etats-Unis. Elle a construit des usines de textile et d’assemblage de vêtements à travers le monde à un rythme effréné : le Nicaragua, l’Indonésie et maintenant Haïti. Un article daté de 2009 rapporte que les exportations de ce grand manufacturier s’élevaient à 885 millions de $ US, exclusivement vers les États-Unis.

« Nos 20 usines à travers le monde produisent 1,4 millions d’articles par jour et la production annuelle est de 360 millions de pièces », a confié son fondateur Kim Woong-Ki au quotidien coréen JoongAng Daily. « Ce nombre est presque égal à la population des États-Unis. »

Mais Sae-A Trading n’investit pas en Haïti pour « créer des emplois », comme le clament les fanatiques du modèle de « développement durable » basé sur les usines d’assemblage, comme le président Michel Martelly. La compagnie s’installe pour faire de l’argent. Sae-A sera en parfaite position pour bénéficier de la loi HELP et ensuite du nouvel Accord de Libre-échange entre les États-Unis et la Corée (KORUS FTA). Sae-A Trading ouvre boutique juste à temps.

Approuvé par le congrès étasunien en octobre, KORUS FTA – qui pourrait entrer en vigueur dès janvier 2012 – réduira immédiatement à zéro les droits de douane sur la plupart des biens coréens et prévoit de nouvelles baisses de tarifs douaniers au cours des cinq et dix années à venir. Une étude datée de 2007 de la Commission du commerce internationale américain (US International Trade Commission) estime que cet accord « aurait pour effet une augmentation significative des échanges bilatéraux de l’industrie du textile et du vêtement entre les États-Unis et la Corée, particulièrement des importations américaines en provenance de la Corée. »

Donc, très probablement, de nouvelles pertes d’emplois pour ces secteurs aux États-Unis.

Pourquoi avoir choisi Caracol ?

Avant même le tremblement de terre, le Gouvernement haïtien et ses supporteurs avaient ciblé le nord d’Haïti pour leur projet de parc industriel à cause de sa proximité avec les États-Unis et la République Dominicaine. Selon les nombreux documents du gouvernement et de ses consultants, un site adéquat doit donner accès à une grande population de chômeurs, un apport abondant en eau et électricité et de larges autoroutes.

La firme américaine de consultants Koios, engagée pour choisir le site, ajoute que le nord d’Haïti est idéal parce que : « la région dispose en effet de grandes étendues de terres relativement vacantes ».

Évidemment, « relativement vacantes » est un terme relatif, comme il sera démontré ci-dessous.

L’étude de Koios – datée du 20 septembre 2010 – dresse une liste de 18 sites possibles, où Caracol figure en deuxième position.

« La rivière à l’est du site devrait convenir à des usines qui utiliseront d’importantes quantités d’eau et déverseront leurs eaux usées. La terre est dépourvue d’habitation et d’agriculture intensive », raconte le rapport.

Pourtant, elle n’était pas si « dépourvue » que ça. Le site de Caracol était occupé par 300 parcelles cultivées.

Mais le site a été choisi de toute façon. Selon une étude plus récente de Koios – datée de mai 2011 et intitulée « Étude des Impacts Environnementaux et Sociaux - Parc Industriel de la Région du Nord d’Haïti », le site de Caracol a été sélectionné par le Gouvernement haïtien pour :

• la rivière Trou-du-Nord – « celle-ci est capable d’absorber un plus grand volume d’eau traitée »,

• une abondance de ressources en eaux souterraines,

• la facilité à évincer les fermiers, puisque la plupart des terrains appartiennent à l’État.

« De bonnes terres agricoles »

Dans une autre étude Koios a admis que le site comporte en fait de « bonnes terres agricoles ». Mais il était déjà trop tard. Les fermiers ont été chassés et des clôtures érigées.

Dans un rapport au Ministère de l’environnement, Colas Landry, maire de Caracol, s’est dit en désaccord avec le choix du site.

« Si les promoteurs du projet m’avaient consulté, je n’aurais jamais proposé ce site. Je les aurait dirigés vers Madras », a-t-il écrit dans un rapport interne au Ministère de l’environnement transmis à AKJ.

(Selon la Direction de Zones Franches [DZF], les zones franches et industrielles ne devraient pas être installées sur des terres agricoles. Dans une entrevue à AKJ, Luc Especca de la DZF a insisté sur ce point : « Nous nous rappelons tous de ce qui c’est passé avec CODEVI ». La zone franche de CODEVI, construite sur la plaine fertile de Maribahoux, a causé manifestations et indignation en Haïti et au niveau international.

Qu’en est-il de l’environnement ?

La deuxième étude de Koios fait aussi ce constat scandaleux : « Le processus d’étude et de sélection des sites n’a pas été accompagné de recherches environnementales, hydrologiques ou topographiques approfondies. »

En effet, le rapport interne du Ministère de l’environnement obtenu par AKJ confirme ces faits : « A aucun moment le Ministère n’a pris part à une réflexion identifiant Caracol comme site. »

Ce rapport – sous-titré : « Dans quelle mesure et sous quel pré requis peut-on envisager une situation ‘gagnant-gagnant’ d’un point de vue environnemental ? » – a également noté que le PIRN pouvait comporter « potentiellement un grand impact négatif sur l’environnement ».

Apparemment, l’équipe de Koios était d’accord.

Quand la firme a porté une attention plus particulière au site lors de sa seconde étude au printemps dernier, elle a suggéré au gouvernement haïtien de changer le « classement de risque » pour le projet de B, soit « moyen », à A, qui – selon le document du Ministère de l’environnement – signifie « un impact adverse significatif sur l’environnement ».

De plus, Koios a souligné qu’une étude plus approfondie des impacts sociaux et environnementaux serait nécessaire. Les consultants ont suggéré que, pendant que des études plus complètes étaient entreprises, le gouvernement haïtien devait : « imposer certaines limites aux activités industrielles autorisées dans le parc pendant les 12 à 24 premiers mois de fonctionnement ».

Koios a aussi noté que la région comportait un nombre important de sites archéologiques indigènes et certains des plus anciens sites d’implantation européenne de l’hémisphère. Elle est allé jusqu’à faire deux autres suggestions encore plus radicales :

1 – Déplacer le projet vers une autre région du nord ou même une autre province d’Haïti, ou

2 – Annuler le projet, malgré que, selon les consultants : « son annulation pourrait mettre en jeu la réputation de ses parties prenantes, et pourrait nuire à la réputation d’Haïti comme un pays ouvert à l’investissement ».

Évidemment, le PIRN n’a été ni déménagé, ni annulé…

Et donc, deux mois après la publication du rapport de Koios, et sans doute pour minimiser les doutes sur l’impact environnemental, le ministère de l’Économie et des Finances a acheté plusieurs pages complètes de publicité dans Le Nouvelliste où il rapportait que : « les questions environnementales sont considérées avec beaucoup d’attention » et promettait de nouvelles études d’impact. Seulement un mois plus tard, Eduardo Almeida de la BID clamait que tout était prêt pour aller de l’avant, puisque : « les travaux d’impacts environnementaux… ont déjà été réalisés dans la zone ».

En effet, le projet va de l’avant.

Le 28 novembre, les principaux acteurs se sont envolés pour Caracol pour inaugurer le site. Clinton, Martelly, Sae-A Trading, la BID – tous étaient là.

« Haïti est ouverte aux affaires », a déclaré Martelly alors qu’il se tenait devant un schéma architecturale géant du parc. « Cela représente le genre de changement dont nous avons besoin ».

Mais, quid des risques identifiés par Koios et le Ministère de l’Environnement ?

De nouvelles études, sont-elles véritablement en cours ?

Est-ce que des limites seront imposées aux locataires du PIRN durant les 12 à 24 premiers mois ?

Comment le Ministère de l’Économie et des Finances, le principal responsable du PIRN et le demandeur du rapport de Koios, a-t-il réagi aux recommandations de Koios et au rapport du Ministère de l’Environnement ? [akj apr 13/12/2011 07:50]

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* « Ayiti Kale Je » (http://www.ayitikaleje.org/) est une initiative de partenariat médiatique en vue d’assurer des investigations journalistiques sur la reconstruction d’Haïti suite au séisme dévastateur qui a frappé le pays et fait 300.000 morts et autant de blessés.

Le Groupe Médialternatif est un des partenaires de cette initiative, à travers son agence multimédia AlterPresse (http://www.alterpresse.org/), avec la Société d’animation et de communication sociale (Saks - http://www.saks-haiti.org/).

Deux réseaux participent également : le réseau des femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (Refraka) et l’association des médias communautaires haïtiens (Ameka), qui est composé de stations de radios communautaires à travers le pays.